Que faisons-nous de notre liberté de penser ?

25 novembre 2021 par jerome lecoq

 

Nous partons de chez nous le matin après avoir échangé quelques mots avec femmes et enfants, si tant est que le minutage réglé comme du papier à musique de l'enchainement réveil - petit-déjeuner - lecture du journal- douche - départ de la maison- nous en laisse le loisir.

Dans les transports nous en profiterons peut-être pour lire un article du journal et commencer à répondre à nos mails pros.

Au bureau il est clair que ce n'est pas le lieu pour réfléchir librement à propos d'un sujet quelconque. Ici notre réflexion est soumise à des impératifs : nous devons répondre à des objectifs, effectuer une multitude de tâches dont certaines très répétitives ne nécessitent pas beaucoup de réflexion de notre part. Nous parlons avec nos collègues si possible de tout sauf du travail parce que cela nous sort de la contrainte. Mais alors les discussions sont juste le prétexte pour sortir de la routine laborieuse et sont souvent d'une grande banalité : on parle des vacances, de la maitresse de nos enfants, du dernier film vu ou de la dernière série à la mode. C'est ce qu'on appelle du « small talk » qui en général prend la forme d’un échange spontanée de « moi je ».

« - moi je ......blablabla.

- ah oui ? Eh bien moi je…blablabla »

C'est une danse des « moi je » avec en général une lutte pour celui qui arrivera à placer le plus de "moi je".

On trouvera cela sympathique puis on reviendra à la tâche qui nous occupait en nous remettant dans l'état d'esprit de celui qui est là pour occuper une fonction bien précise, de celui qui « pense pour », qui calcule, qui anticipe, qui contrôle et régule. La pensée est toujours soumise à un objectif extrinsèque, elle n’est qu’un outil, formidable certes, mais outil quand même, qui plus est largement sous-exploité la plupart du temps, qui finit par se scléroser à force d’être routinisé, sans compter que cet outil est de plus en plus concurrencé par des algorithmes de plus en plus intelligents.

l ne s'agirait pas de sortir de ce train-train réconfortant pour réfléchir à autre chose, et surtout pas à l'existence ni à notre attitude vis-à-vis de l’existence. Ce sera d'abord mal vu et pris comme intrusif et surtout comme une oisiveté décalée. Nous ne sommes pas payés pour philosopher sur l'existence si tant est que nous en ayons jamais eu le courage.

Je caricature quelque peu mais tout cela pour dire que le travail n'est par essence pas le lieu où nous allons réfléchir librement et rationnellement avec des partenaires de dialogue, y compris si ce partenaire s’avère être nous-même. Mais peut-être garderons-nous cela pour ce soir en revenant à la maison ?

Probablement pas parce que ce soir nous avons sport et nous nous couchons épuisés juste après le dîner. Ou bien nous revenons à la maison et c’est alors le moment de passer un peu de temps avec les enfants, de voir s'ils ont bien fait leurs devoirs, puis de se mettre à table et de discuter avec sa femme (ou avec son mari si nous sommes une femme) de la journée passée. Mais de réflexion, toujours pas.

Clopin-clopant voilà la semaine qui se déroule ainsi jusqu'au sacro-saint week-end qui arrive comme un soleil le vendredi soir. On peut enfin se détendre complètement et se livrer à ses activités préférées : sortie entre amis boire un (ou de nombreux) verre, aller au cinéma, regarder une série Netflix en sirotant un bordeaux ou « aller en soirée » pour les plus jeunes et les étudiant. Mais encore une fois, la détente du vendredi et du samedi soir est un divertissement face à la contrainte du travail (ou des études pour les étudiants) par conséquent nous ne recherchons rien qui puisse nous contraindre à faire un effort.

Je ferais toutefois une exception pour les accros du sport pour qui l'effort, voire la souffrance, est une forme de plaisir devenu addictif. Mais en général ceux qui ont une addiction au sport ont assez peu de gout pour l'effort subtil que requiert la pensée. Je dis cela par pure expérience personnelle et peut-être me contredirez-vous. Je ne dis pas que les sportifs n'aiment pas penser mais que le type de sportifs qui aime la souffrance pour la souffrance, qui trouve dans le sport une compensation à un quelconque mal être (ceux qui se lancent dans le sport parce qu'ils ont arrêté l'alcool ou bien pour oublier une déception amoureuse par exemple) goûte peu l'effort qui leur parait vain de penser pour penser. C'est en effet un effort qui peut les ouvrir sur le gouffre existentiel qu'ils essaient justement de combler par une pratique sportive excessive. Penser implique en effet de se penser et de trouver des raisons à son existence.

Pour les autres le week-end se déroulera en diverses activités avec leurs enfants. Justement quand ils pourraient prendre l'occasion de développer une discussion rigoureuse et existentielle avec leur progéniture, ils préfèrent en général tomber dans un mode consommateur qui consiste à leur fournir des activités : ils les emmènent au cinéma, ils les emmènent au parc d'attractions, ils les emmènent voir une expo, quand ils ne les mettent pas tout simplement (et stupidement) devant la télé ou une tablette. 

Certes une exposition peut être un excellent moyen d'engager une discussion profonde avec son enfant. Malheureusement elles sont souvent faites soit pour les parents et les enfants ne lisent pas ce qui est écrit sur les œuvres et se jettent sur les séquences interactives, qui souvent ne marchent pas ou sont prises d'assaut, soit pour les enfants ce qui ennuie profondément les parents. Rares sont les expositions qui sont faites pour créer un dialogue entre parents et enfants.

Le soir on ira chez des amis en s'enivrant plus que de raison ce qui n'est jamais désagréable et peut occasionner quelques discussions très intéressantes jusqu'à ce que l'alcool prenne le dessus et que cela tombe dans la cacophonie. Demandez à votre femme qui était enceinte si elle ne s'est pas ennuyée dans tous les diners où elle vous a accompagné quand vous aviez bien levé le coude et qu’elle a fait la curieuse expérience d’être à jeun dans une discussion avinée.

La suite du weekend se déroulera avec une grasse matinée, un brunch puis un après-midi au cinéma pour éviter de repenser à ce qui nous attend le lendemain, la reprise de la semaine active.

En dehors de cette routine, il y a les vacances. Elles sont soi-disant propices à "faire un break", "recharger les batteries", "prendre du temps pour soi". On pourra lire un livre de philosophie populaire ou de spiritualité et se poser quelques questions sur soi. Puis nous penserons à autre chose et nous replongerons bien vite dans le bain de cette vie laborieuse remplie d'obligations, de devoirs, d'objectifs, d'étapes.

Et on passera ainsi toute sa vie sans bien savoir à quoi tout cela rime, faute de s'être sérieusement remis en question et d'avoir jamais entrepris un travail d'hygiène de sa pensée, sans avoir pris le temps de mettre sérieusement son existence à l'épreuve de la raison. On aura fait le “job existentiel”, on aura accompli le job de vivre, sans bien comprendre quel était l'objectif de ce job, à quoi il était utile ni pourquoi on avait signé le contrat. Mais enfin comme tout le monde fait pareil on ne s'est pas vraiment posé de questions.