Que peut la pratique philosophique pour l'entreprise ?

5 mai 2014 par jerome lecoq

Dans cette inerview Jérôme Lecoq, philosophe-praticien, explique au journaliste en quoi la philosophie appliquée en entreprise permet d'adopter de nouvelles attitudes en instaurant un dialogue authentique et rigoureux dans les équipes.

- Bonjour Jérôme vous êtes philosophe-praticien. Que cela signifie-t-il ?

- Et bien c’est avant tout une manière rigoureuse de dialoguer avec autrui pour apprendre à mieux se connaitre, seul ou en groupe, en utilisant les principes de la raison et en adoptant des attitudes philosophiques. Je suis très inspiré de l’exemple de Socrate.

- Quelles sont les spécificités de ce dialogue ?

- c’est un dialogue où nous allons à la fois travailler des compétences comme le questionnement, la synthèse, l’explication, l’argumentation mais aussi adopter des attitudes comme l’authenticité, la confiance, la souplesse intellectuelle.

- Mais comment fait on concrètement pour adopter une attitude d’authenticité par exemple ?

- et bien par exemple on arrête la langue de bois, on répond directement aux questions, on ne se cache pas derrière un rôle.

- Mais nous jouons tous un rôle, surtout en entreprise !

- certes mais ce qui est important c’est de savoir quel rôle vous jouez à quel moment et d’en être conscient. Or beaucoup ont oublié qu’ils jouaient un rôle et affectent d’être leur rôle, comme ce garçon de café décrit par Sartre qui finit par croire que son essence est d’être un garçon de café alors que ce n’est qu’une fonction. De plus le dialogue et notamment le questionnement serré va mettre à jour les comportements inauthentiques et les illusions dont nous nous drapons. C’est aussi une épreuve de vérité

- Comment arrivez vous à faire incarner des attitudes différentes quand nous sommes si imprégnés de nos rôles ?

- surtout en décryptant « en live » tous les parasites dans le discours et en repérant les incongruités dans les attitudes. Si par exemple je vous demande : « êtes-vous nerveux quand vous me posez des questions ? » et que c’est visible à votre agitation vous allez me répondre comme 80 % des gens. « Je ne suis pas forcément nerveux » ou « non bien sûr ». Pourtant votre attitude trahit votre nervosité. Il faudra d’abord le voir puis se demander : « qu’est-ce qui me rend nerveux ? » par exemple. Ainsi mon objectif est de vous réconcilier avec cette nervosité ce qui d’ailleurs diminuera votre niveau d’anxiété et de la problématiser. Et c’est en ceci que l’on rejoint la philosophie : je vais poser un problème comme un beau problème et nous allons tenter d’y apporter des réponses en les articulant.

Ce qui d’ailleurs fait la spécificité de ce dialogue pat rapport à un débat classique par exemple c’est que le praticien est garant de l’articulation des paroles entre elles : ce n’est pas une expression libre mais toute parole doit savoir d’où elle vient : répond-elle à une question posée ?, est-ce une objection à ce qui a été proposé ?, est-ce un cri du cœur ?, un commentaire, une nouvelle question etc.…A certains moments on peut « faire son marché » dans les outils à notre disposition mais à d’autres la contrainte est plus forte comme lorsque quelqu’un pose une question : il s’agit de la prendre en charge et d’y répondre sans placer sa propre opinion à tous bouts de champs ce qui est très fréquent dans les réunions de travail par exemple mais aussi dans les conférences où il s’agit soi-disant de questions-réponses.

C’est donc aussi un exercice d’humilité en ce qu’il faut apprendre à se décentrer de soi pour accueillir une pensée étrangère différente, voire opposées à nos croyances. Cette humilité pousse à l’ouverture et permet aussi de développer l’esprit critique car c’est après avoir compris la position de son interlocuteur que l’on peut le critiquer et pas avant. Avant de critiquer il faut explorer le point de vue d’autrui et c’est souvent ce que le dialogue quotidien ne fait pas.

- N’est-ce pas un peu dangereux ce jeu de la vérité en entreprise ?

Je comprends que la vérité puisse faire peur. Il est vrai que ce n’est pas toujours agréable d’admettre, surtout en public, que nous sommes par exemple un « chipoteur ». Mais n’oublions pas que quand un schéma apparait tout le monde l’a vu bien avant généralement. En effet les gens ne m’ont pas attendu pour se faire leur propre opinion sur leurs collègues. L’idée est ici d’expliciter ces opinions et de voir si elles ont du sens ou pas. C’est la que le travail d’argumentation permet de passer les opinions au tamis, au crible et de garder celles qui ont du sens pour rejeter celles qui sont trop subjectives, biaisées, vides ou carrément absurdes. C’est ainsi un travail d’hygiène mentale et je dirais presque de santé publique.

Je ne fais que mettre des mots sur ce qui auparavant était dans les têtes de tout le monde. De plus c’est l’occasion de voir les arguments en faveur et les arguments contre et de prendre de la distance. Enfin c’est aussi l’occasion de se décrisper par rapport à certains mots très connotés. Pour reprendre notre exemple « un chipoteur » même s’il agace souvent est aussi quelqu’un qui a le sens du détail ce qui peut être fort utile. La philosophie c’est toujours voir les deux côtés des choses donc a priori rien n’est tabou, définitif, ni condamnable.

Les mots ne tuent pas en philosophie car nous sommes dans le langage de la raison et non de l’affect. Et je fais le pari qu’il vaut mieux voir que de ne pas voir, quitte à passer un moment désagréable. C’était d’ailleurs l’éthique de Socrate de dire que la pire des choses était l’ignorance : "mieux vaut un bon mensonge conscient qu’une vérité sincère et inconsciente de ses conditions". C’est une morale qui peut choquer certaines personnes mais qui a du sens.

- Parlons en justement des affects : comment traitez-vous les sentiments, les émotions dans cette pratique ?

C’est une bonne question car cette pratique provoque de nombreuses émotions. Et bien justement je demande à mettre des mots dessus afin de les conceptualiser, de prendre de la distance avec et d’apprendre à ne pas nous laisser emporter par ces "passions de l’âme" comme nous le rappelle Descartes. Que ces émotions soient positives ou négatives car les deux menacent d’emporter notre raison dans un torrent périlleux. Je ne renie pas la valeur des émotions mais en général les émotions ne nous parlent que de nous. Or l’objectif de cette pratique c’est de sortir de soi et de se voir de l’extérieur pour y rejoindre autrui au sein d'une "communauté de communication" pour reprendre le terme d'Habermas.

- Finalement quel est l’intérêt pour une entreprise de faire appel à vous ?

L’intérêt principal est celui de voir, au sein du microcosme social que constitue par exemple une équipe, comment chacun fonctionne, quelle est sa vision du monde et comment il comprend ou pas ses collègues. Cette prise de conscience provoque un apaisement immédiat en cas de conflits larvés ou avérés. Puis une fois que chacun sera positionné nous pourrons passer à une phase plus opérationnelle : par exemple travailler l’argumentation pour des avocats, les questions objections pour des commerciaux, résoudre un problème de clarification de la stratégie pour un CODIR, d’incompréhension entre deux managers etc.…les applications sont quasiment infinies

- Et au niveau individuel ?

Au niveau individuel il s’agit de faire travailler une question qui concerne le sujet plus personnellement et de le questionner sur cette question et de voir ainsi les ancrages de la personne et de voir ce qu’il est éventuellement possible d’envisager comme action le cas échéant. Mais changer n’est ni toujours souhaitable ni même possible. En tous cas ca ne l’est jamais avant d’avoir vu ce qui posait problème, avoir vu les « nœuds de sa pensée ». Une grosse partie de mon travail constitue à démêler ce qui dans notre discours et dans notre être est emmêlé, à déplier, "enlever le pli" comme disait Deleuze. Encore une fois ce qui est fondamental c’est de voir ce que nous ne voyons plus par habitude, par peur ou enfin par mauvaise foi.

- Quelles sont vos expériences pour l’instant en entreprise ?

Je suis intervenu auprès de cabinets de recrutement initialement pour travailler sur l’évaluation de candidats mais en fait j’ai travaillé sur le développement de leurs équipes en interne. Egalement dans le cadre de travail sur le dialogue social pour des entreprises, par le biais de l’université d’entreprise pour de grosses compagnies.