Que signifie : "être légitime" ?

29 septembre 2017 par jerome lecoq

On dit par exemple d'une personne qu'elle est légitime à une fonction lorsqu'il y a un consensus autour d'elle pour dire qu'elle a les compétences, les qualités et l'expérience requis pour ce poste. Être légitime c'est par conséquent un jugement subjectif mais très partagé sur la conformité d'une personne, d'un fait, d'une proposition ou d'un argument par rapport à une loi ou une règle tacite. En effet si la règle était juridique on dirait simplement que c'est légal et pas légitime. 

L'origine du mot est en effet également celui de lex(gis) la loi. Mais au contraire de la légalité qui se juge relativement objectivement, la légitimité est une notion plus floue. Il m'arrive par exemple, lors de séances de “réduction phénoménologique” où j'étudie une situation quotidienne dans son phénomène, de poser la question : “cette réaction, cette parole, cet argument sont-ils légitimes ?” Et souvent le client est bien embarrassé pour répondre à cette question de la légitimité. C'est que la légitimité est affaire à la fois de moeurs, de logique, de morale, d'utilité, de contexte, de qualité des personnes. Peu de concepts sont autant surdéterminés et difficiles d'usage.

Prenons un exemple : “Est-il légitime de donner une gifle à un enfant de 10 ans qui tente de nous faire les poches ?". Le vol est illégal et constitue une violation du droit de propriété et il semble légitime de l'empêcher par une violence proportionnée, la gifle étant une violence spontanée et relativement inoffensive.

Maintenant la situation se corse quelque peu du fait de la situation particulière de la "victime" : c'est un homme politique connu et la scène est filmée. L'homme a eu une réaction impulsive et violente face à un enfant qui a été l'agresseur. Se pose donc la question de l'image que renvoie cet homme politique à son électorat acquis ainsi qu'à celui qu'il "drague". On entre désormais dans la stratégie de communication : l'image que ce geste renvoie est celle de l'autorité de l'adulte qui remet brusquement le jeune impudent à sa place. Non seulement il le punit mais en plus l'empêche de commettre son délit. Cet homme étant plutôt à droite (il s’agissait de François Bayrou si ma mémoire est bonne) ce geste contribuera à renforcer son image de personnage d’autorité. Il ne se laisse pas faire et ne tombe pas dans l'angélisme avec les enfants. Son geste est d'autant plus légitime.

Pour qu'une action ou une parole soit légitime il faut que sa cause apparaisse clairement : ici la cause de la gifle est la prise de conscience d'une tentative de vol. On pourra toujours contester cette légitimité en disant que peu importe la cause on ne doit jamais frapper un enfant car c'est un abus de force sur un être qui par définition est physiquement et moralement plus faible qu'un adulte normalement constitué.

Prenons maintenant un autre exemple. Quelqu'un a qui on demanderait "- Pourquoi as-tu mangé à cette heure ?" et qui répondrait "- parce que la cloche a sonné". Cet argument est il légitime ? La raison "le son d'une cloche" est-elle légitime pour expliquer que l'on a mangé ? Après tout on peut bien comprendre que le repas pris dans une école par exemple soit distribué à heures fixes et que ne pas y aller à cette heure équivaut à ne pas manger, même si une raison plus légitime que l'on attendrait pour cette action serait "parce que j'avais faim" ou "parce que j'ai toujours faim à cette heure" ou encore "parce que j'avais rdv avec un ami et que je l'ai accompagné et comme l'appétit vient en mangeant” etc.

Ainsi cet argument "parce que la cloche a sonné" n'a pas de rapport direct avec le fait de manger et sa légitimité est quelque peu fragile. Il faudra, pour assurer sa légitimité, le mettre en lien avec une règle qui s'énoncerait : "tous les jours je dois manger au moment où la cloche sonne car c'est l'heure de l'ouverture de la cantine et si je ne me dépêche pas je risque de faire la queue". Mais de but en blanc cette réponse paraît incongrue et évoque un réflexe pavlovien du chien qui salive uniquement parce qu'il entend le son d'une cloche qui habituellement accompagne sa gamelle de pâté. Or il ne parait pas légitime pour un homme d'agir comme un animal car l’homme est différent de l’animal.

Evaluer la légitimité demande qu'on apporte des preuves, qu'on justifie, que l'on rende compte de ses actes devant autrui et devant soi-même.

Parfois il existe un gros décalage entre le jugement que nous portons sur nous-mêmes et celui qu’autrui porte sur nous : certaines personnes ne se pensent pas légitimes pour occuper une position sociale, une fonction spécifique quand les autres au contraire ont pleine confiance en eux, à raison en général. Le Sujet a le sentiment d'être un imposteur, qu'il ne "mérite pas" la reconnaissance et les responsabilités qu'on lui accorde. Il se dit que l'on va bientôt découvrir la supercherie et qu'il sera révoqué publiquement, ajoutant la honte à la culpabilité. Ne pas se sentir légitime dans ce cas signifie ne "pas se sentir à la hauteur” des responsabilités ou des attentes d'autrui.

C'est la raison pour laquelle la question de la légitimité est une question porteuse dans la pratique philosophique : elle oblige à porter des jugements sur une situation, à multiplier les perspectives et les arguments. 

Une affirmation illégitime apparaîtra décalée, en rupture avec "ce que l'on aurait attendu" par conséquent l'"illégitimité" provoque une crise, une rupture dans la normalité, dans "ce qui est attendu", face aux convenances, aux bonnes moeurs, au sens commun. “Voici ce qu'on peut légitimement attendre d'un élève sortant de tel cursus” : la légitimité se définit toujours par rapport à un cadre implicite, par rapport à un contexte, un historique.

C'est la raison pour laquelle la question de la légitimité est une question porteuse dans la pratique philosophique : elle oblige à porter des jugements sur une situation, à multiplier les perspectives et les arguments. Une action peut-être légitime selon un certain argument et illégitime selon un autre. Un argument lui-même peut-être légitime selon un contexte, selon certains présupposés implicites et illégitime selon d'autres présupposés.

De même on peut se poser la question de la légitimité d'une question. A partir du moment où une question contient toujours des présupposés et qu'on part du principe qu'une question se justifie pour découvrir, explorer, approfondir une situation ou un être, elle sera légitime ou pas selon la légitimité des présupposés.

Une question légitime dans la pratique philosophique est une question qui porte, qui donne à penser, qui montre un problème, qui provoque une rupture, un trouble

Ainsi une partie de mon travail consiste à dépouiller au maximum mes questions et celles de mon client de tout présupposé afin qu’elle soit la plus “pure” possible. La légitimité a dans ce cas et assez bizarrement un lien avec la pureté. Une question légitime dans la pratique philosophique est une question qui porte, qui donne à penser, qui montre un problème, qui provoque une rupture, un trouble. D’aucuns penseraient que justement ces questions ne sont pas légitimes en ce qu’elles ne “respectent pas l’intégrité du Sujet” et le provoqueraient, l’acculeraient, le mettrait au pied du mur voire l’agresseraient. Mais pour nous autres philosophes-praticiens, faire violence au “moi empirique” est légitime dans la mesure où c’est une manière de s’adresser à l’autre moi, le “moi transcendental” ou “pur sujet pensant”. Ce dernier ne craint rien, n’est pas fragile, n’a pas d’émotions et il s’élève bientôt à la hauteur de son alter ego empirique pour créer le dialogue de l’âme avec elle-même.

Evaluer la légitimité d'un propos nous oblige à exercer notre jugement, à développer la recherche des causes et des conséquences, à explorer le contexte, les motivations, l'intention, l'objectif des protagonistes puis à trancher donc à s'engager dans une décision, aussi incertaine soit-elle. Penser la légitimité des actes, des paroles et des comportements c'est une manière de philosopher et de travailler la souplesse de sa pensée.

Alors la prochaine fois que vous entendez un jugement ou un argument qui “sonne bizarre” à vos oreilles, demandez-vous s’il est légitime.

Dans: Dissertation