Quel pari voulons-nous faire ?

27 avril 2016 par jerome lecoq

Commençons par une affirmation qui pourra paraitre péremptoire au lecteur (que j’invite évidemment à critiquer) : la souffrance morale de celui qui traverse une épreuve, indépendamment de la souffrance physique, dépend de la valeur qu’il a placée dans ce qu’il est en train de perdre. Et la valeur qu’il a placée dans cet objet, cet être ou cette notion est sa responsabilité et sa responsabilité seule.

 la souffrance morale de celui qui traverse une épreuve, indépendamment de la souffrance physique, dépend de la valeur qu’il a placée dans ce qu’il est en train de perdre

Celui qui a tout misé sur sa capacité physique et en tire de la fierté, il n'est plus rien le jour où un accident le paralyse. Celui qui ne vit que par son statut social n'est plus rien le jour où il perd son travail prestigieux. Celui qui ne mise que sur sa beauté n'est plus rien le jour où elle se fane, celui qui vit pour l’amour n’est plus rien quand l’être aimé le quitte ou meurt. Passer de tout à rien, là est l’absurdité.

Pourquoi, tels des investisseurs très imprudents, choisissons-nous de mettre tous nos œufs dans le même panier ? Pourquoi nous investissons-nous tellement dans notre travail, dans notre famille quand nous savons que, surtout pour le premier, ce sont choses non seulement fragiles mais qui plus est ne dépendent pas entièrement de nous ? Après tout une entreprise dans son contrat ne nous a jamais demandé notre âme en plus de notre énergie et de notre temps. Personne ne nous a dit que nos performances sportives pourraient continuer à s’améliorer jusqu’à 70 ans ou que nous plairions toujours à des jeunes hommes ou femmes de 25 ans. Il n’y a que nous pour nous mettre de telles choses en tête.

 Il nous faut bien pourtant nous engager dans une voie, sur un chemin car nous devons nous mettre en mouvement, mobiliser notre énergie, faire quelque chose de notre vie.

Alors quel serait l'investissement le plus raisonnable, dans quelle valeur est-il pour moi le plus raisonnable d’investir mon énergie, mon temps, mes facultés ?

Certains choisissent le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles, l'accompagnement des malades, des pauvres, ce qu'on appelle les métiers du soin ou de l'aide. Il y aura toujours des personnes qui auront besoin d'aide, d'un regard bienveillant, d'une oreille attentive (même si elle est impuissante à concrètement rien faire pour eux : une présence peut déjà être d’un grand réconfort). Pourtant même dans cette noble activité la logique économique peut venir perturber la relation et faire en sorte que les aidants ne puissent plus consacrer l'attention nécessaire à leurs patients faute de temps ou d'argent. Et puis toutes les personnes aidées ne sont pas reconnaissantes de l'aide qu'on leur donne même si objectivement elles ne peuvent faire autrement. Les ingrats, aigris, acariâtres et autres envieux ne manquent pas non plus dans les maisons de retraite et les hôpitaux.

Les ingrats, aigris, acariâtres et autres envieux ne manquent pas non plus dans les maisons de retraite et les hôpitaux.

Est-ce que la bienveillance et la bonne volonté de l'aidant pourront résister à la pression de la productivité et à l'indifférence de ceux auxquels elle a choisi de dédier une partie de sa vie pour un maigre salaire et des conditions de travail matérielles difficiles ? Et pour combien de temps ?

Tout miser dans le fait d'aider nos congénères dans ces conditions parait aussi comme un pari risqué. Sauf à s’en remettre à Dieu, ce qui pour Pascal serait encore l’option la plus raisonnable. Mais tout le monde n’a pas la foi que voulez-vous.

Nous pourrions multiplier les exemples pour tout ce qu'on appelle les métier-passion où les conditions économiques remettent en cause la nature même de l'activité : la dernière en date étant les agriculteurs qui sont complètement déboussolés car leur métier n'est plus rentable, ils travaillent pour perdre de l'argent. Est-il raisonnable de miser sa vie dans un métier passion lorsque l'on sait que l'on ne pourra pas en vivre ? Probablement non.

Alors dans quelle valeur pourrait-on investir qui ne dépendrait que de nous-même, ne s'altèrerait pas beaucoup au cours de l'existence, pourrait nous apporter de grandes satisfactions tout en apaisant nos souffrances voire pourrait nous aider nous-même ainsi qu'autrui à devenir meilleurs ou en tous cas plus éveillés, plus conscients, plus lucides, plus intéressés à la vie ? Je suis intéressé par ta réponse cher(e) lecteur(ice).

 

Personnellement j'en ai trouvé une : le travail de la pensée. Je ne parle pas du travail du penseur solitaire qui rumine ses réflexions dans son cabinet, tel un Descartes dans son cabanon avec son poêle qui livre ses réflexions lumineuses au monde entier. Je parle plutôt du travail de la pensée comme le ferait un artisan qui travaille avec ses clients jour après jour, les entraîne à la réflexion, polit leurs compétences tel un polisseur de verre (Spinoza polissait des lentilles optiques), aiguise jour après jour leur lucidité, leur discernement, les met à l'épreuve d'eux même en les confrontant sans concessions à leurs choix existentiels afin qu'ils se rendent compte qu'ils n'étaient justement que des choix et que d'autres options sont possibles.

Celui qui en travaillant se travaille lui-même n'attend aucune reconnaissance, aucune gratification de son "client" : exercer sa pensée est une gratification en elle-même et la satisfaction de son client n'est jamais son souci. Ici le client n’est pas le roi car les rois ont toujours fait des caprices et leur pouvoir s’exerce arbitrairement : c’est ce qu’on appelle le fait du roi d’ailleurs. Seule la pensée est reine.

Le praticien tel un entraîneur sportif fait transpirer son client, lui montre tous les obstacles qui se mettent en travers de sa pensée, l'empêchent de « danser sa pensée » comme dirait Nietzsche dans un ballet harmonieux. Et ces obstacles sont nombreux et omniprésents : attrait de l’opinion toute faite, du politiquement correct, peur du jugement d’autrui, peur de juger autrui, peur de se tromper, d’être ridicule…à toi de compléter la liste cher lecteur(ice).

 Si le client est exigeant et a pour objectif d'être plus lucide et plus clairvoyant, plus pertinent dans sa pensée, plus détaché de lui-même et moins dépendant de ses émotions alors le client sera nécessairement satisfait. Mais évidemment, comme dans tout sport, beaucoup abandonnent en cours de route trouvant que l'exercice est trop exigeant. Bien souvent ils voudraient arriver au même résultat mais sans faire trop d'efforts, sans se mettre à l’épreuve. Penser est toujours une mise à l’épreuve ce qui n’empêche pas de prendre l’exercice comme un jeu.

Quoiqu'il en soit les bénéfices sont durables, comme par exemple acquérir une souplesse d'esprit, une agilité mentale, comportemental et émotionnelle qui vous fera traverser les épreuves de la vie avec plus de sérénité.

 Je dirais même que la mise à l'épreuve de soi dans le travail de la pensée est une préparation, un entrainement pour toutes les épreuves que nous aurons à subir dans la vie.

 

Commentaire de Reynaud Alain

28 avril 2016 à 11:22 AM

Merci pour cet intéressant papier.
Il est bien évident qu'investir dans ce qui dépend du regard de l'autre n'est pas un choix sage (plutôt que "raisonnable" ? La raison serait vraiment la mesure suffisante de tout choix ?). Argent et Statut, Reconnaissance, Charité, Dévotion, etc. trouvent bien sûr leurs limites dans la dépendance où ils situent l'individu et dans le nivellement inévitable qu'ils induisent.
Vous proposez le "travail de la pensée", comme horizon pour s'affranchir. Ne risquez-vous pas de donner ce faisant à la "pensée" un statut bien excessif, certes en phase avec l'opinion commune (ah, nos grands penseurs...), mais en lui prêtant peut-être ainsi, par une jolie ruse de la raison, une portée bien excessive (que reste-t-il en réalité de la pensée dans les déterminants de notre histoire collective, de nos vies individuelles ?).
Pour ma part, je proposerai plutôt le travail tout court, le vrai, celui qui permet de construire son œuvre, quelle qu'elle soit et en toute indépendance, du texte littéraire à la roseraie. C'est le travail qui conduit à la réflexivité, partant la pensée (et les modalités d'articulation de cette dernière sont multiples, et pas forcément verbales). C'est le travail qui est premier.
Cordialement