Quel sens donner à la douleur physique ?

11 juin 2021 par jerome lecoq

 

Nous souffrons tous périodiquement de douleurs à des intensités variables, physiquement ou mentalement. Basiquement, la douleur est une réaction physique de notre corps à un dysfonctionnement qui l'affecte, comme un signal d'alarme qui nous dit que quelque chose ne va pas dans notre corps. La douleur possède un très large spectre d'intensités allant d'un léger inconfort à une douleur insupportable qui nous fait nous évanouir.

Une chose est sûre : c'est notre douleur, pas celle d’un autre. J'ai une certitude immédiate que la douleur est mienne, qu'elle m'appartient et qu'il y a à l'inverse une impossibilité de transmettre aux autres ce que fait la douleur que je ressens en ce moment même. Nous sommes coincés avec notre douleur, nous sommes condamnés à la porter comme un fardeau avec peu de chance de la partager. Quand la douleur est à son comble, je deviens ma douleur. Je suis ma dent qui fait mal, je deviens ma dent qui fait mal, rien d'autre n'existe au monde que ma dent.

Résistance contre la volonté

Ainsi, la douleur est-elle un signe particulièrement utile, voire nécessaire pour indiquer au médecin quel est le problème avec mon corps : elle le guidera pour établir son diagnostic, étape essentielle vers la guérison du patient, même si cela ne suffit pas puisqu'une douleur peut être le symptôme de nombreuses pathologies différentes.

Quand la douleur est gérable, quand elle n'est pas écrasante (mais on placera le curseur en fonction de la sensibilité de chacun) elle me fait me sentir plus vivant que quand je suis dans un état d'équanimité, lorsque je ne sens pas mon corps. Tout sportif sait que lorsque la douleur commence, c'est le moment où l'effort paie, lorsqu'un seuil est légèrement dépassé, lorsque le corps est poussé dans ses retranchements. La recherche de la performance est très étroitement liée à la douleur : celui qui est capable de souffrir le plus longtemps sans perdre sa technique sera le plus susceptible de gagner. Dans les sports de compétition, douleur et plaisir sont intimement liés et le sportif devra disposer d'un « système de gestion de la douleur » qui lui fait prendre conscience que pour produire des résultats durables, il devra alterner entre douleur et plaisir.

Plus généralement, la douleur est le produit de la résistance de mon corps contre ma volonté « hyperorganique », comme le disait le philosophe français Maine de Biran. Quand je souffre volontairement à travers un effort intense, j'éprouve la puissance de ma volonté contre l'inertie naturelle de mon corps, qui ne désire qu'être laissé au repos, être à l'aise et s'oublier. Bien sûr, nous marchons sur une ligne de crête car de l'autre côté la blessure menace, et il ne s’agit pas de se blesser. Il ne s’agit pas non plus de vouloir la douleur pour la douleur auquel cas il s’agirait de masochisme, une forme aliénante de recherche de plaisir.

Beaucoup de gens ressentent régulièrement ce type de "douleur dans l'effort" comme une preuve qu'ils vivent pleinement, qu'ils ont une forme de contrôle sur leur vie alors que les choses leur échappent dans d’autres domaines (professionnel, amoureux…). Car bien sûr, dès qu’on interrompt l'effort, la douleur s'en va puis vient le plaisir, le soulagement, le repos, la détente et le bien-être. Il y a une tendance à aller directement au dernier sans expérimenter le premier ce qui vous fait perdre le bénéfice du travail : vous ne progresserez pas dans votre discipline.

Finitude de l'être

Quand je ne la souhaite pas, quand je vis passivement la douleur, cela me pointe vers ma vulnérabilité, la fragilité, la mortalité de mon corps et la limite infranchissable de ma finitude. La douleur peut ainsi aussi être la conséquence d'une blessure ou d'une maladie. Elle pointe aussi vers l'inimaginable complexité du corps humain et du système immunitaire face aux agressions microbiotiques quotidiennes de l'environnement.

L'esprit, lorsqu'il rêve ou même pense de manière abstraite, a tendance à oublier son incarnation et ce qu'il doit au corps. Spinoza disait que "on ne sait pas ce que le corps peut" ce qui suggère que le corps est plus inventif et puissant que l'esprit. La douleur rappelle à l'esprit qu'il ne peut pas très longtemps se libérer de la pesanteur du corps. Platon avait comme idéal régulateur que l'entraînement du corps amènerait l'esprit à s'élever et à contempler en face les idées pures et éternelles. Il conseillerait néanmoins de bien prendre soin et d'entraîner son corps pour qu'il ne s'impose pas comme un rappel difficile à l'esprit sous la forme, par exemple, d'une douleur.

Avant Platon, Diogène de Sinope embrassait des sculptures enneigées en hiver et se roulait sur le sable chaud en été pour s’endurcir face à la rudesse de la nature qu'il prenait comme modèle de vie. La douleur est donc quelque chose à quoi il faut s'habituer, contre quoi il faut s'entraîner en la supportant ou même en l'embrassant sans se plaindre. Les anciens Grecs reconnaissaient que le corps était une condition de l'esprit, alors ils prenaient soin de leur corps comme une étape hygiénique vers la paix de l'esprit. Seul un corps bien entretenu laisserait l'esprit seul pour penser librement. Mens sana in corpore sano.

Malheureusement, certains d'entre nous sont accablés par des épisodes périodiques de douleurs chroniques intenses. Dans ces moments, l'esprit est incapable de penser à autre chose qu'à sa douleur puisque le sujet devient entièrement sa douleur. Il est connu que Nietzsche par exemple souffrait de terribles migraines ophtalmiques qui le réduisaient en esclavage. Cela lui donnait le besoin d'écrire intensément chaque fois que sa maladie le laissait tranquille, lui procurait le sentiment d'être en guerre contre la douleur et d'être un survivant en sursis. En fin de compte, lorsque la douleur devient insupportable vient toujours à point nommé l'idée de suicide : on a toujours la possibilité d'exprimer sa liberté en se suicidant lorsqu'on est submergé par la douleur, faisant ainsi du suicide une idée rassurante.

Mais lorsqu'au milieu d'une douleur physique intense, aucune réflexion n'est possible, toutes les énergies mentales sont concentrées sur la tentative d'échapper à la douleur, ce qui en fait redouble la douleur car l'impuissance ou le sentiment d'injustice s'ajoutent à la douleur elle-même.

Aucun sens ne peut être trouvé dans la douleur extrême car donner du sens signifie au moins pouvoir penser, ce que la douleur rend impossible.

Douleur signifiante

Mais pour certains philosophes, la douleur, même extrême, est aussi une source d'inspiration. Montaigne pensait que l’accoutumance à sa douleur aidait à mieux connaître son corps et à le purger des éléments malsains. Accepter et même accueillir la douleur était aussi une manière de tenir à distance des médecins incompétents (au XVIème siècle) : souvent la cure qu'ils imposaient créait des maux pires que la maladie qu'elle était censée guérir.

Pour Nietzsche, la douleur permettait au sujet de transformer ses croyances, ses valeurs, en créant une tension telle que le sujet ne penserait plus de la même manière après l’épreuve de la douleur. Il croyait que la souffrance extrême provoquait une remise à zéro du Sujet, une purge de toutes les croyances profondément enracinées et créerait un Sujet renouvelé plus lucide, plus conscient, plus attentif, plus créatif, plus surhumain.

Enfin, la souffrance a aussi un sens pour les Chrétiens en général puisqu'elle permet au croyant d'être en communion avec le Christ. Le Christ a parcouru le calvaire en portant la Croix pour porter la souffrance de tous les humains et expurger leurs péchés. La souffrance est donc considérée comme une épreuve pour prouver sa foi et une opportunité d'être plus proche de Jésus en partageant l'expérience de la douleur, même si la souffrance elle-même peut être fondamentalement injuste ou imméritée.

 

On se rend donc compte qu'il existe différentes manières de donner du sens à la douleur et que donner un sens aux choses est ce que les Hommes appellent communément « penser », ce qui leur permet de prendre de la distance avec leur être matériel. Et s'éloigner de la douleur, c'est en être moins affecté donc moins souffrir. Cela empêche de redoubler la douleur physique par la douleur mentale comme lorsque nous nous sentons impuissants et en colère parce que nous pensons que la douleur est injuste. La souffrance ne signifie pas cependant que vous devez vous considérer comme une victime, même si vous êtes objectivement une victime. Nous avons le choix du sens que nous donnons à notre douleur : prendre le parti de la victime comme une nécessité serait de la mauvaise foi, au sens où cela signifierait que nous refusons de reconnaître la liberté que nous avons de nous juger nous-mêmes.

Pour être authentique il faudrait se considérer comme une victime uniquement à partir du moment où cela relève d’une décision réfléchie et argumentée.

Dans: Douleur