Quelles sont les douleurs morales ?

3 juillet 2021 par jerome lecoq

 

Lorsque nous nous référons à la douleur psychologique, nous entendons généralement des sentiments négatifs, des sentiments douloureux qui, comme Spinoza l’a joliment dit, « diminuent la puissance d’exister » du Sujet. Passons les tranquillement en revue.

 

Tristesse

La première et la plus évidente est la tristesse, comme lorsque les gens subissent la perte d’un être cher. Ils souffrent, avec des signes physiques comme les pleurs et la perte d’appétit, de la perte irrémédiable de la personne avec qui ils ont partagé de nombreuses tranches de vie joyeuses et moins joyeuses. Ces moments-là sont perdus à jamais et ne survivront que dans leur mémoire. Avec la perte, ils vivent la finitude radicale de leur être et le silence en retour de leurs appels désespérés. Leur cœur est lourd, leur énergie est épuisée, ils perdent leur appétit pour la vie, ils voient la personne disparue à chaque coin de rue, ils résistent à admettre le néant qui remplacera désormais leur objet d’amour. Cela peut être comme une sorte de vertige où l’esprit est paralysé. Ils ont le sentiment que leur monde s’est considérablement rétréci et qu’ils ne pourront plus jamais le réinvestir. Ils pourraient même vouloir mourir pour échapper à leurs souffrances. Chaque petite difficulté leur semble insurmontable, comme s’ils avaient des vêtements faits de plomb qui les retenaient implacablement au sol : ils sont atterrés au sens propre comme figuré. Rien de ce qu’ils aimaient avant ne semble avoir de goût ou d’intérêt par rapport au poids de la perte qu’ils subissent actuellement.

Cela signifie aussi qu’ils étaient très, probablement trop, attachés à l’être cher et qu’ils ne méditaient pas assez sur la nature éphémère, passagère et fluide des choses. Ils avaient « essentialisé » un être qui est par nature relatif à sa « fenêtre temporelle ». Ils le savaient mais ils n’ont pas pu s’empêcher de croire le contraire. La réalité frappe comme un boomerang, en plein front : elle les renvoie à leur propre mortalité, ce qui peut aussi être une bénédiction, au cas où ils s’imagineraient immortels. Mais ils ne sont pas immortels, bien qu’ils aiment se comporter comme s’ils l’étaient.

En deuil, ils pleurent aussi sur leur propre naïveté, leur propre ubris, leurs illusions et leurs vœux pieux. Ils aimaient se raconter des histoires et évitaient de penser à la mort, mais la voilà, frappant froidement et brutalement à leur porte. Leur tristesse pourrait être mêlée à la culpabilité d’être si naïfs, si inconstants : s’ils avaient su garder leurs distances, « apprendre à mourir » comme Montaigne l’a si bien dit et appris des Stoïciens, la souffrance aurait été beaucoup plus légère.

Impuissance et frustration

Le deuxième type de douleur rentre dans la catégorie générale de la frustration et de l’impuissance, ce qui se produit lorsque la réalité s’oppose à mon désir, à ma volonté, à mes attentes. Cela peut prendre la forme de la déception que ce soit par soi-même ou les autres, de l’échec d’un projet, à un examen, un concours ou autres. Je n’ai pas obtenu ce à quoi je m’attendais, et j’en suis frustré.e. Maintenant, la question est la suivante : étais-je en droit d’attendre quelque chose ? Ai-je investi assez d’efforts, de moyens, de moi-même dans mon projet ? Dans la négative, cela signifie que je n’ai vraiment aucune raison d’être déçu.e puisque l’échec était le résultat le plus probable.

Cependant, certaines personnes sont vraiment contrariées d’échouer alors qu’il est évident qu’elles ne voulaient pas vraiment réussir, comme si elles se mentaient à elles-mêmes sur leur véritable motivation. Mais si j’échoue et que je n’ai rien à me reprocher, l’échec peut être vraiment décourageant pour poursuivre d’autres expériences, conduisant à une perte de confiance en moi. Cependant, l’échec est aussi l’occasion d’apprendre de mes erreurs, sur mes forces et faiblesses : le problème est que la douleur rend plus difficile l’apprentissage d’une leçon, car pour apprendre, il faut d’abord analyser froidement la situation ce qui implique de mettre temporairement la douleur de côté. D’un autre côté, la douleur est le signe que j’ai accordé une grande valeur à mon projet et cela rend la leçon d’autant plus mémorable.

L’autre problème est nos désirs : très souvent, nous désirons trop, nous sommes avides et voulons plusieurs choses en même temps, même des choses contradictoires, comme des enfants qui veulent à la fois des bonbons et des jouets au supermarché malgré le refus de leurs parents. S’ils ne leur ont pas enseigné la frustration à un jeune âge, alors ils se comporteront probablement comme des adultes gâtés plus tard et ne supporteront pas la moindre frustration ce qui les rendra impossibles à vivre. La frustration est en effet une douleur, mais lorsque vous apprenez à y faire face, elle peut également être une motivation pour s’améliorer. Un chercheur scientifique tenace peut faire face à de nombreuses frustrations avant de faire une découverte révolutionnaire dans son domaine, de même qu’un enquêteur de police suivra également suivre de nombreuses fausses pistes avant d’attraper le coupable. Dans beaucoup de professions, la frustration est une douleur à laquelle il vaut mieux ne pas être trop sensible puisqu’elle fait partie du « job ».

Lorsque la frustration n’est pas traitée, lorsqu’elle résulte de forces irrépressibles et injustes qui vous empêchent de faire votre travail même avec les meilleures intentions du monde, alors elle risque de se transformer en ressentiment profond qui augure de futures explosions de rage et des projets de vengeance malsaine. Ce genre de douleur est comme un poison qui infecte lentement et insidieusement l’âme. Ainsi, travailler à rendre nos désirs plus raisonnables serait une bonne stratégie pour éviter une frustration intense. Mais comment puis-je maîtriser une force aussi aveugle et presque physique que le désir ?

La diversion pourrait être une stratégie parmi d’autres : essayer de trouver un Ersatz pour remplacer un désir irréaliste. Par exemple, au lieu de vouloir me battre contre mon chef incompétent, je vais m’engager dans une équipe de sport collectif à la fois en tant que joueur et entraîneur, détournant ainsi mon énergie et m’empêchant de montrer agressivement à mon chef que je mérite de prendre sa place. Ou bien je vais méditer ou peindre ou jouer de la musique.

Inquiétude

La troisième douleur morale est l’inquiétude. S’inquiéter est un état physique et psychologique inconfortable dans lequel vous vous posez constamment des questions inutiles sur un événement improbable («m’appellera-t-il ?») dont vous ne contrôlez pas l’issue. L’inquiétude provient de l’impuissance concomitante avec le désir de contrôler son environnement. Je m’inquiète parce que je veux que quelque chose se passe, mais je n’ai aucun moyen de savoir si mon désir sera satisfait ou non, et je n’ai aucun impact sur l’événement lui-même.

S’inquiéter fonctionne un peu comme une obsession mais avec un but moins clair : on ne sait pas toujours pourquoi on s’inquiète. Par conséquent, la première étape pour « traiter » ce genre de douleur est de formuler clairement la raison de notre inquiétude. L’inquiétude vous rend autocentré.e et peu enclin.e à vous concentrer sur autre chose que votre inquiétude, ce qui peut être un réel danger pour certaines professions car cela crée une « perte de chance ». Par exemple, nous conduisons et nous nous inquiétons du fait que nous avons bien fermé le gaz dans la cuisine, ce qui nous distrait et nous emboutissons la voiture devant nous. L’inquiétude nous tient éveillé la nuit, ce qui nous rend fatigué.e et encore plus sujet.te à l’inquiétude.

Heidegger disait que « le souci est la modalité la plus fondamentale du Dasein » car dès que l’homme réalise sa liberté, il s’inquiète de ce qu’il faut en faire, dans un monde plein de potentialités à développer. L’inquiétude est le signe d’un manque de confiance dans la façon dont les choses sont ordonnées dans le monde, ainsi que d’un fort attachement aux choses et aux êtres. L’inquiétude nous pousse à spéculer, à calculer, à construire un scénario, à chercher à être rassuré.e par les gens autour de nous. Elle conduit à des constructions illusoires du monde, à des visions du monde quasi paranoïaques.

Comme pour le phénomène de la jalousie, l’inquiétude est très contagieuse. Les gens inquiets rendent les autres personnes autour d’eux nerveuses et inquiètes. Dans les années quatre-vingt, des populations inquiètes ont construit des abris antinucléaires personnels dans leur jardin, dans la crainte que les Soviétiques ne larguent leurs bombes nucléaires sur l’Europe occidentale.

Lorsque vous êtes inquiet, vous êtes facilement manipulable par des personnes dont le discours confirme vos inquiétudes et qui trouvent là un moyen de vous réconforter, gagnant ainsi votre confiance. Par exemple, les électeurs qui s’inquiètent pour leur sécurité personnelle dans leur quartier auront tendance à lire ces articles qui traitent des agressions de migrants qui confirmeront leurs croyances que la plupart des migrants sont des terroristes ou des violeurs en puissance. Ils seront alors une cible facile pour les politiciens populistes qui veulent durcir les lois sur les migrants et qui les accusent d’une grande partie des problèmes de la société.

S’inquiéter nous fait perdre notre esprit critique et nous rend méfiants de la nouveauté, du changement et de l’Etranger. Lorsque nous nous inquiétons, nous recherchons la sécurité auprès des personnes qui nous ressemblent, qui se comportent, croient et pensent comme nous ce qui renforce la tendance à l’entre-soi et diminue encore les chances d’être confronté à des objections constructives.

Culpabilité et regret

Si l’inquiétude est une douleur morale liée à l’avenir, la culpabilité et le regret, le quatrième type de douleur morale, est celle du passé. Je me sens coupable, quand mes actions ou même ma pensée ont violé mon « code de conduite », quand j’estime que j’ai transgressé d’une manière ou d’une autre, consciemment ou non, une règle de mon système de valeurs. Des exemples typiques se retrouvent dans la littérature comme dans Lord Jim, le roman de Joseph Conrad où le héros se sent coupable d’avoir, en tant que commandant et seul maitre à bord, abandonné son navire en détresse au milieu d’une tempête, avec tous ses passagers à bord. La culpabilité et la honte le poursuivent continuellement et guident ses actions futures : il tentera de racheter son comportement honteux passé en agissant héroïquement dans diverses situations périlleuses, jusqu’à ce qu’il soit finalement tué dans ce que l’on appellerait une mission-suicide.

La culpabilité n’affecte que le sujet moral qui s’impose les principes auxquels il soumet son existence. La culpabilité est un sentiment prégnant dans toute la chrétienté puisque Adam et Ève dans la Genèse furent chassés du jardin d’Eden pour avoir désobéi au commandement de Dieu et furent condamnés à travailler désormais pour subvenir à leurs besoins.

Alors que l’inquiétude a une fin puisque l’événement finit par se produire ou non et « actualise » la crainte (la confirmant ou l’infirmant), la culpabilité peut durer indéfiniment puisque le passé ne peut pas être défait. En fait, certaines personnes semblent affectées par la culpabilité du fait même d’exister : elles dépensent leur énergie à s’excuser pour tout ce qu’elles font. Elles n’osent pas occuper l’espace de respiration dont elles ont besoin et veulent se cacher dans un trou de souris. Elles pourraient même ne pas se rendre compte qu’elles se sont comportées comme si elles étaient constamment coupables d’avoir fait quelque chose de mal.

Le coupable voit un hiatus douloureux entre ce qu’il a fait, son comportement et ce qu’il était censé faire ou penser selon sa propre morale. Habituellement, ce qui empêche le Sujet de se conduire selon ses propres normes morales est l’inertie, la paresse, l’ignorance, la cupidité, la complaisance, l’orgueil, la lâcheté ou la colère. Mais il peut aussi arriver que le Sujet ne se rende compte qu’après coup qu’il a mal agi ou pensé. Dans d’autres cas, la culpabilité suit des chemins étranges : par exemple, les survivants d’un accident d’avion ou d’un massacre se sentent coupables d’être en vie contrairement à ceux qui ont été tués, comme s’ils avaient été injustement choisis pour survivre contre les autres, développant un syndrome proche de celui de l’imposteur.

Le coupable se déteste pour ce qu’il a fait, il aimerait aller dans le passé pour changer la cause des événements qui ont conduit à son comportement répréhensible mais bien sûr il est impuissant ce qui redouble sa douleur. Il a besoin de se réconcilier avec lui-même : recevoir l’absolution pour ses péchés pendant la confession est ce que l’église catholique a inventé pour atténuer la douleur ressentie par les pécheurs réguliers. Il faut admettre que la ligne rouge est franchie assez facilement dans la religion catholique : même les pensées peuvent être coupables. Par exemple, c’est un péché d’avoir ressenti du désir pour une autre femme (et vice versa, c’est le cas de le dire) alors que vous êtes marié.e . La culpabilité est un lourd fardeau à porter pour le croyant, de sorte que la confession agit comme un rituel purificateur entre le croyant et le prêtre.

Les gens qui se sentent coupables veulent compenser leur fardeau en étant trop gentils avec les autres, en leur faisant des faveurs inutiles, en leur étant agréables plus que de raison ou en étant trop généreux. La culpabilité brûle le Sujet de l’intérieur et affecte profondément son comportement. Même le pardon de la victime de « notre crime » ne peut pas nous faire nous débarrasser de notre culpabilité puisque les dommages causés étaient principalement par rapport à une représentation intérieure de nous-même : nous n’avons pas agi selon nos propres normes, perdant ainsi notre estime de nous-même, devenant rancuniers envers nous-mêmes. Cela a souvent des conséquences physiques comme dans le film The machinist où le héros coupable ne peut plus dormir et manger, réduit à un squelette vivant parce qu’il a causé un accident de voiture qui a tué un enfant dans la rue.

C’est encore pire dans la situation où la victime ne peut pas vous pardonner puisqu’elle est morte.

Il est également fréquent que les gens nous montrent nos propres défauts en reflétant notre comportement : nous nous sentons coupables de voir cette image et devenons injustement en colère contre la personne qui nous a envoyé le reflet déplaisant : nous espérons qu’en tuant symboliquement la personne, cela fera disparaître la culpabilité, mais bien sûr, cela ne fait qu’aggraver le problème.

Pour les personnes sujettes à culpabilité, un bon remède pourrait être de lire Spinoza. Niant l’existence d’une liberté ou d’un libre arbitre, il pense que tout ce que nous faisons à chaque instant est absolument nécessaire, qu’il était impossible de faire une autre action à ce moment-là que celle que nous avons effectivement faite. Ainsi, aucune culpabilité n’est possible puisque la culpabilité n’est rendue possible que par le libre arbitre. Vous échangez la liberté contre la tranquillité d’esprit : pas si mal après tout.

Honte

La dernière douleur psychologique, mais pas la moindre, est la honte. La honte est le sentiment très désagréable de vouloir disparaître aux yeux du monde, y compris de nous-mêmes, accompagné de manifestations physiques visibles comme rougir, balbutier, regarder ses pieds, etc. Contrairement à la culpabilité, la honte n’est pas forcément liée à lune transgression de la morale commune : nous pouvons avoir honte de montrer notre gros ventre ou de notre accent du sud de la France.

La honte est liée à notre image de nous-mêmes, à l’image que nous voulons présenter aux autres, ce qui en fait une émotion sociale, voire un puissant régulateur social. Nous apprenons aux jeunes enfants à avoir honte d’accomplir certaines actions afin qu’ils puissent développer une forme d’autocensure : un outil très pratique et puissant de contrôle social individuel. La honte se produit lorsque nous pensons que l’autre pénètre dans notre intimité, ce qui signifie que la plupart des êtres humains veulent garder une partie d’eux-mêmes cachée à la connaissance des autres, même lorsque tout le monde le fait. Il y a une hypocrisie sociale dans le phénomène de la honte, qui est de préserver une apparence lisse, en faisant passer la société pour un jeu de dupes.

La honte est puissante parmi les sociétés ou les groupes dans lesquels le conformisme est élevé : plus nous exposons notre singularité et notre particularité au groupe respectueux des normes, plus nous sommes exposés à la honte. Le Sujet honteux se soustrait naturellement du groupe, pensant qu’il a en une certaine manière perdu sa dignité. Dans le code d’honneur des samouraïs japonais, le Bushido, une conduite honteuse n’était rachetable qu’en se suicidant publiquement avec un sabre, le rituel du seppuku alias  « hara kiri » dans le monde occidental.

La honte n’est que subjective et n’a pas de côté objectif : contrairement à la culpabilité qui peut être prouvée par la violation objective de la loi, il n’y a pas de preuve de honte objective. Du coup, la honte est contextuelle, historiquement contingente et influencée par le « Zeitgeist » : les hommes n’ont plus honte aujourd’hui de montrer leur vulnérabilité en public, de gagner moins d’argent que leur femme ou de s’occuper des enfants. Au fur et à mesure que la société évolue, les règles de la honte évoluent également. La honte est étroitement liée aux préjugés, aux croyances non examinées et conditionnées. Si on raisonne sur les raisons pour lesquelles une personne a honte, disons par exemple, lors d’une présentation publique au travail, on pourra trouver une majorité de raisons irrationnelles : peur d’être jugé.e stupide alors que 1) la personne est manifestement intelligente 2) la plupart des gens ne se soucient pas de celui qui fait la présentation, mais pensent plutôt à ce qu’ils vont avoir pour le dîner ce soir. 

Lorsque les raisons de la honte sont exposées rationnellement, le Sujet comprend que rien n’est substantiel dans sa réaction mais ne peut néanmoins pas s’empêcher d’avoir honte, de vouloir disparaître aux yeux de tous. Ce que désire surtout la personne honteuse, c’est de se dissoudre dans le néant pour échapper au poids des yeux extérieurs.