Qu'est-ce que je fais quand je parle ?

3 juin 2016 par jerome lecoq

Pourquoi parlons-nous ? Que voulons-nous dire quand nous le disons ? Cette question parait toute simple, tellement simple que j’ai presque honte de la poser. Et pourtant..

Durant ma thèse sur la « pratique philosophique » je me suis interrogé sur les différents "modes du parler" de la vie quotidienne. J'ai ainsi arbitrairement défini quatre principaux modes, en Anglais car je trouvais que cette langue permettait une forme plus idiomatique pour ce type de catégories.

 

Le premier que j’identifiais était le self-speech, ou le “parler affectif” ou encore “égotique” : c'est le parler du moi empirique qui veut se faire reconnaître, aimer, qui exprime sa peine et sa souffrance, qui veut se battre ou au contraire qui veut apaiser autrui, celui de la mère qui console comme celui du jaloux qui veut faire du mal à son rival plus chanceux. C'est donc l'expression de notre "petit moi" désirant dont parlent les moines bouddhistes et qui est à la source de tous nos malheurs selon ces sages orientaux. Force est de constater que ce mode du parler prend une place considérable dans notre vie quotidienne.

Le second mode est ce que j'appelle le teaching-speech c'est à dire le parler pour enseigner, renseigner, transmettre une information pratique ou théorique, afin en général de satisfaire un besoin d'utilité. C'est le parler soit du professeur qui enseigne soit de l'expert qui donne son diagnostic. C’est le mode de parler de celui qui sait et qui donne son opinion à celui qui ignore, ce dernier étant réputé être en demande de son savoir. Evidemment parfois ce mode peut parfois se confondre avec le premier puisque exprimer sa science est une manière de s'affirmer, de se faire remarquer, de prouver sa valeur à autrui et de clamer son existence.

Le troisième mode du parler est le acting-speech, celui où en parlant vous effectuez également une action dans le monde : c’est la théorie des speech acts popularisée par l’Américain Austin. Il s'agit de parler pour donner un ordre (afin qu’il se réalise, c’est pourquoi derrière tout speech act il y a l’espoir plus ou moins mêlé de crainte, que le discours se réalise effectivement), pour qu'autrui s'engage à faire quelque chose. Cet autrui peut également être la société toute entière puisque c'est la parole du politique qui promet des actions futures en proposant un programme et attend que l'on vote pour lui, c'est le juge qui prononce la sentence et commet en même temps un acte civil qui sera exécuté, le maire ou l'homme d'église qui prononce la cérémonie du mariage. C'est à la fois le parler de l'homme de loi, du manager, du leader politique mais aussi du chef de famille : c'est la parole de celui qui exerce un pouvoir et qui est conscient de ses responsabilités et de l'engagement que sa parole entraîne vis à vis d'autrui : autrui lui demandera des comptes s'il ne tient pas ses promesses (et vice versa).

Enfin le quatrième mode du parler est le thinking speech ou le parler-philosophique, celui qui est spécifique à la "pratique philosophique", aux dialogues de Socrate et à toutes les personnes qui en général cherchent à faire réfléchir les autres sans vouloir exercer une quelconque influence, sans vouloir les convaincre, ni les choquer, ni les émouvoir, bien que ces derniers effets ne soient pas exclus. Il s’oppose directement au self-speech de la même manière que le moi transcendantal s’oppose (mais peut néanmoins dialoguer avec) au moi empirique.

 Nous avons donc le self-speech, le teaching-speech, le acting-speech et le thinking-speech.

à notre époque le self-speech a pris des proportions considérables, étendant son influence dans l’ action speech  et même dans le thinking-speech

Evidemment on voit que ces quatre modes peuvent aisément se chevaucher même si chacun a sa spécificité. Par exemple pour enseigner je peux choisir comme stratégie de faire penser autrui, de lui poser des questions, c'est la stratégie de Socrate avec la maïeutique qui pousse autrui à faire appel à ses connaissances déjà présentes pour en acquérir de nouvelles par déduction. De même je peux également l'émouvoir en lui racontant des histoires et ainsi solliciter sa mémoire qui sera plus vivace comme en Histoire ou en Mathématiques où cette approche peut aider à transmettre un contenu à des esprits peu réceptifs à l'abstraction. De même pour faire faire, pour motiver à l’action on peut (et on devrait à mon avis) également solliciter l'intelligence en faisant réfléchir autrui et bien souvent également faire vibrer sa corde sensible.

Or je pense qu'à notre époque le self-speech a pris des proportions considérables, étendant son influence dans l’ action speech (on fait appel au cœur des gens pour les pousser à l'action), pour leur transmettre des connaissances (parce que la connaissance, disponible partout est dévalorisée par conséquent il faut trouver un moyen de se relier aux élèves par l’émotion) et même dans le thinking-speech : beaucoup prétendent que pour faire penser les gens il faut leur parler de choses positives, de manière agréable et bienveillante, à défaut de quoi l'exercice de la pensée, celui qui fait appel au moi transcendantal face au moi empirique (ou égotique) serait trop abrupt, trop intellectuel.

Le parler égotique ou self-speech est privilégié dans ce qu'on appelle la sphère privée ou personnelle, grosso modo avec ses amis et sa famille mais est de plus en prégnant dans le monde de l'entreprise : il faut se faire du bien, être heureux au travail, rassurer, exprimer ses émotions à ses collègues pour mieux se relier à eux, ne pas hésiter à utiliser le "storytelling" auprès de ses collaborateurs pour les faire rêver, les élever, les rendre fiers de ce qu'ils font etc.

Le self-speech utilise avec profit l’ensemble des procédés narratifs et rhétoriques pour convaincre, émouvoir (que cela soit d’ailleurs pour faire peur ou pour rassurer, pour égayer ou pour attrister selon les objectifs du locuteur).

 Le thinking speech est un peu la conscience des autres formes du parler tout en étant elle-même une forme du parler.

Or le thinking speech de la « pratique philosophique » est le seul mode du parler qui peut se targuer d'être à la fois indépendant des autres tout en ayant la possibilité de créer les autres formes de parler. Le thinking speech est un peu la conscience des autres formes du parler tout en étant elle-même une forme du parler.

En effet pour faire penser quelqu'un vous n'avez pas besoin de lui transmettre des connaissances, vous n'avez pas besoin de vous relier à ses émotions (cependant il faut savoir les apaiser quand elles font obstacle), vous n'avez pas besoin de parler de vous ni de vos propres émotions. Il vous faut en revanche comprendre les émotions qui traversent autrui sans les ressentir soi-même : c’est ce qu’on appelle l’empathie cognitive.

D'ailleurs pour bien réfléchir sur les émotions il vaut mieux le faire ....sans émotion, donc de manière dépassionnée.

Enfin le fait de faire penser peut être déconnecté de toute utilité immédiate puisqu'il est un exercice en lui-même qui s'auto-suffit (il est autotélique, il procure sa fin à lui-même). Il n'y a pas d'enjeu particulier puisque vous n'engagez pas d'action envers des tiers quand vous vous exercez à la pensée en dehors d’exiger qu’ils pensent à leur tour (ce qui n’est pas la moindre des exigences tant penser est pour nombre d’entre nous plus difficiles qu’agir).

De même la pensée doit être dégagée de tout enjeu de pouvoir : vous ne pouvez pas ordonner à quelqu'un de penser ni l'influencer pour qu'il pense car cela serait de la manipulation puisqu’il est présupposé que penser est un acte autonome (ou quasi autonome parce que ses règles sont universelles et pas subjectives). Mais l’acte de penser inclut néanmoins une responsabilité énorme: celle de se mettre à l'épreuve de soi-même, de voir son propre comportement , sa propre pensée, ses propres croyances.

Ainsi le thinking-speech n’est pas un parler intellectuel qui se contenterait de décrire le monde de manière abstraite, c’est aussi et toujours un acte, c’est une parole performative qui implique des actions dans le monde : je pose une question et j’attends une réponse claire.

Non seulement le thinking speech est indépendant des autres mais il peut tous les entraîner : en déclenchant la pensée, on provoque des réactions émotives (les questions qui dérangent, les déductions qui surprennent, les concepts qui provoquent la joie), on enseigne (le modèle du maître ignorant socratique), et on pousse à agir (en posant des questions le sujet prend conscience qu’il doit prendre telle action pour résoudre le problème que la question lui a permis de faire apparaître).

Ainsi le thinking-speech n’est pas un parler intellectuel qui se contenterait de décrire le monde de manière abstraite, c’est aussi et toujours un acte, c’est une parole performative qui implique des actions dans le monde : je pose une question et j’attends une réponse claire. C’est une parole qui exige beaucoup d’autrui : que celui-ci travaille sur lui-même, qu’il réponde de manière claire et argumentée, qu’il pose des questions sans essayer d’influencer le répondant, qu’il voie un problème et ne se contente pas d’exprimer son opinion comme dans le self-speech, qu’il ne raconte pas complaisamment sa vie mais trouve un argument ou réponde à une question, qu’il soit conscient à la fois de l'intention de son discours et des conséquences qu’il aura sur autrui. C’est à la fois un parler action et un parler stratégique qui a en vue un résultat précis lorsqu'il parle.

 Le thinking-speech met le sujet à l’épreuve de lui-même d’une manière singulière : en prenant conscience de ce qu’il dit et de ce qu’il fait il ne peut plus se comporter comme s’il ne savait pas. Désormais toute action ou non-action sera un choix qui impliquera sa responsabilité.

 

Commentaire de André BROUCHET

2 août 2016 à 11:17 AM

Excellent...

Ce qui me donne l'idée d'organiser pour mon réseau (6000 personnes) des "voyages philosophiques", avec vous, si vous le souhaitez. Pourquoi ne pas monter une ou plusieurs offres ensemble ?

Mon mobile est visible sur mon profil Linkedin. Je vis à Paris.

Bel été, sans trop de "speech" quand même, mais avec beaucoup de soleil...

Commentaire de Vincent Le Bourdellès

9 décembre 2016 à 06:39 PM

Où se situe le small-talk, ou l'art de parler de sujets légers dans un but uniquement social, par exemple de la pluie et du beau temps ?