Qu'est-ce que l'égoïsme ?

15 mars 2021 par jerome lecoq

Subjectivisme et objectivisme

L'égoïsme est une force, souvent irrésistible et inconsciente d'ailleurs ce qui est bien un des problèmes, qui nous pousse à orienter nos pensées nos actions et nos attitudes avant tout vers la satisfaction de notre intérêt personnel. Intuitivement nous pensons que le contraire de l'égoïsme c'est l'altruisme, l'intérêt porté au contraire vers autrui. Mais autant il n'est pas très difficile d'identifier des personnes égoïstes autant l’altruisme est suspect de n’être qu’une attitude de façade. L’altruiste est suspect parce qu’il trouve une forme de plaisir et de reconnaissance à son altruisme, ce qui en fait en fin de compte également un égoïste par destination pourrait-on dire. En effet on voit beaucoup de personnes qui s'occupent d'autrui soit parce qu'elles se sentent seules et veulent de la compagnie, ou bien parce qu'elles veulent se faire aimer ou reconnaitre comme altruiste (qui est une vertu socialement valorisée en général), ou encore parce qu'elles espèrent en retirer une forme de reconnaissance politique afin d'obtenir des suffrages par exemple.

Il existe cependant des personnes qui ressentent une joie authentique à se soucier des autres alors qu'elles n'espèrent pas en retirer de gratification particulière, y compris par la personne objet de leur sollicitude. En général elles le font de manière anonyme et désintéressée. On peut trouver notamment ces personnes chez les catholiques pratiquants pour qui la charité est un précepte très fort.

il nous parait plus pertinent d'opposer l'égoïsme non à l'altruisme mais plutôt à l'objectivité

En radicalisant la chose nous pourrions dire qu'au minimum l'altruiste espère retirer une forme de joie et de satisfaction de son engagement envers autrui ce qui en ferait malgré tout un égoïste puisqu'il chercherait in fine sa propre satisfaction, son propre bonheur. Or le principe selon lequel tout être humain recherche le bonheur semble être difficile à remettre en cause sans tomber dans des idées extrêmes. Evidemment tout le problème reste de définir ce que nous entendons par "bonheur" puisque ce concept est au minimum fortement indéterminé.

Par conséquent il nous parait plus pertinent d'opposer l'égoïsme non à l'altruisme mais plutôt à l'objectivité ou appelons cela l'objectivisme pour paraphraser Ayn Rand, qui porta haut et fort en son temps les vertus de l'égoïsme. En effet, l'égoïste, comme nous l'avons dit en début de texte, est une force centripète, que nous pourrions appeler désir pour et de soi-même, ce qui va à l'encontre de la force centrifuge qui nous pousse à voir les choses comme elles sont. Pour être capable d'objectivité il est nécessaire de s'oublier en tant que Sujet désirant, ressentant et voulant, afin d’accueillir et d’observer ce qui se passe devant nous et même, exercice difficile s'il en est, à l'intérieur de nous. Abnégation de soi, oubli de soi, sacrifice de soi, mépris de soi, toutes ces expressions témoignent de l'attitude objectiviste.

Par contrecoup, cela caractérise donc l'égoïste comme subjectiviste, empêtré, englué en lui-même, se regardant trop, gêné dans sa tentative de porter son regard au-delà de lui-même.

Il ne s'agit pas ici d'effectuer une quelconque condamnation morale de l'égoïste mais de voir, justement, quels peuvent être objectivement les problèmes que posent l'égoïsme excessif, puisque nous avons vu que nous ne saurions nous affranchir d'un égoïsme "minimal".

L'être humain étant aussi par nature un être social et donc relationnel, l'égoïsme posera nécessairement des problèmes relationnels. Tout être vivant en société doit composer entre une tendance égoïste et un désir de participer et se faire adopter par une communauté.

Toute vie en société impose à chacun des règles, des codes de conduite qui l'obligent à ne pas se faire passer nécessairement avant tout le monde.

Commençons par le couple et la famille qui constituent l'entité relationnelles les plus simples. Très basiquement, l'enfant n'aime pas par exemple partager ses jouets avec ses frères et sœurs et encore moins peut être avec d'autres enfants. Ses parents devront lui apprendre à partager, à prêter, à donner. En faisant ce geste il verra qu'il provoque en général de la sympathie chez celui avec lequel il partage, ce qui lui permet de rentrer en interaction et de pénétrer peut-être également l'univers de son "camarade" et de découvrir de nouvelles choses, objets, activités, relations. Le problème que pose donc cet égoïsme infantile est qu’il est un appauvrissement de la capacité de l’enfant à développer son réseau social en se faisant des amis par exemple.

Par ailleurs en étant égoïste il ne voit pas le désir de l’autre enfant pour son jouet, il ne se met pas à la place de l’autre enfant et ne peut par conséquent pas bien développer son empathie naturelle ce qui lui posera nécessairement des problèmes pour comprendre autrui dans sa vie future. Or comprendre autrui est fondamental pour avoir une vie épanouie. Ce n’est certes pas suffisant mais néanmoins nécessaire.

L'autre communauté à laquelle tout enfant appartient est l'institution scolaire. A l'école, l'enfant apprend encore une fois à composer avec son égoïsme naturel plus ou moins affirmé. En tant qu'élève, il doit fournir un travail individuel qui sera évalué et qui lui garantira une instruction. Encore faut-il qu'il perçoive pour lui-même les bénéfices de cet enseignement, qu'il en accepte les contraintes et qu'il soit suffisamment culturellement préparé pour endosser les codes de l'institution scolaire. Les bons élèves qui sont gratifiés et valorisés par l'institution, peuvent facilement concilier un égoïsme naturel et une soumission aux contraintes de l'institution. Comme en général l'égoïste bon élève est compétitif, il pourra s'épanouir dans l'école à la française bâtie sur un modèle d'excellence et de sélectivité naturelle, qui commence dès le plus jeune âge.

Cependant, qu'il soit bon ou mauvais élève, l'institution scolaire encourage également les comportements qui obligent à se soucier de son prochain, sans rentrer dans les institutions scolaires catholiques qui ont cette orientation dans "leur ADN". A l'école, on est censé écouter son camarade lorsqu'il parle, on est évalué sur notre contribution aux tâches collectives : il existe des classes mixtes (CE1/CE2 par exemple) au sein desquelles les élèves qui connaissent déjà le programme peuvent aider ceux du niveau en dessous ce qui les entraine à accompagner les plus faibles et à devenir enseignants à leur tour, ainsi que des activités de groupe où c'est le groupe qui est évalué sur son travail collectif et pas l'élève individuellement.

Il nous semble que ce type d'activité qui encourage l'altruisme est plutôt l'apanage des classes de l'école élémentaire et que le cursus devient plus individuel par la suite mais cela nécessiterait une étude plus approfondie.

Avidité et obsession

 

 

Si l'égoïste est gêné par lui-même c'est qu'il est soit obsédé en négatif soit en positif par lui-même. En négatif, cela signifie que se voir lui est une douleur : il a une mauvaise estime de lui-même, a honte ou se sent coupable, est en colère ou est malheureux de sa condition. C'est ici qu’égocentrisme et égoïsme se rejoignent car dans ce cas en général l'égoïste n'est pas vraiment conscient de lui-même et son égoïsme n'est pas stratégique. Par attitude compensatoire l'égoïste cherchera à se donner une meilleure image en utilisant autrui à ses propres fins de valorisation comme on le voit dans le cas désormais bien documenté du pervers narcissique, ce qui implique de périodiquement rabaisser ou nier autrui afin de se donner le rôle prédominant.

En « positif », l'égoïste est mû par une sur-confiance, un amour excessif de lui-même, une valorisation excessive de son importance, une inflation de son moi dont l'orgueil est un autre nom, qui va de même quelque peu obnubiler son regard et ses comportements.

Son aveuglement, quand par exemple il craint pour sa survie sociale ou son image, pourra aller jusqu'à la négation pure et simple des besoins d'autrui

Quoiqu'il en soit l'égoïste est gêné par lui-même ce qui fait de l'égoïsme une forme de cécité plus ou moins prononcée.  Evidemment plus l'intérêt de l'égoïste est impliqué, et moins il sera capable de voir l'objectivité des choses. C'est la raison pour laquelle il se connait mal et n'arrive pas à donner crédit aux diverses critiques qu'il reçoit périodiquement, à condition qu'il soit encore capable d'écoute. Il aura tendance à ramener à lui des sujets qui ne le concernent pas au premier abord, ce qui empêche d'avoir une discussion profonde sur un sujet partagé par plusieurs personnes.

Il ne fait pas confiance aux autres, éternels concurrents potentiels dans un vaste « marché » pour la captation de la reconnaissance, de la richesse, de la position sociale, de l'amour, du pouvoir. Cela en fait un interlocuteur plutôt désagréable et stérile, de mauvaise foi lorsque son intérêt est en jeu et inerte et indifférent lorsque ce n'est pas le cas. Il aura toujours du mal à trouver un intérêt, même intellectuel, lorsque le sujet ne peut pas lui rapporter directement à plus ou moins brève échéance.

Son aveuglement, quand par exemple il craint pour sa survie sociale ou son image, pourra aller jusqu'à la négation pure et simple des besoins d'autrui ce qui fera dire de lui qu'il est sans cœur, méprisant, insensible voire carrément méchant et pervers. De la même manière il sera têtu lorsqu'il s'agira de remettre en cause des opinions qui le mettent en avant et l'arrangent ce qui le conduira à une forme de dogmatisme.

L'égoïste est en effet avide de lui-même. Probablement intuitivement conscient du néant qui l'habite, tout se passe comme s'il voulait attirer à lui le monde pour combler ce vide, ce qui est évidemment impossible comme dans la métaphore du tonneau des Danaïdes. Ce vide il cherche à le contempler avec des "marques de plein" comme le pouvoir, les conquêtes sexuelles, l'argent, la position sociale ou simplement l'amour et la reconnaissance.

L'égoïste n'est pas un penseur, ce n'est pas un bon penseur en tout cas, même s'il est capable de déployer des trésors d'intelligence pour parvenir à ses fins. Il a en effet suffisamment de lucidité pour voir que le monde ne tourne pas autour de lui, d'autant plus s'il projette sur autrui son propre égoïsme. Considérer que tout le monde est égoïste comme soi-même est en effet une manière efficace de prendre en compte autrui, même si cet autrui est avant tout vu comme un concurrent. Le principe de la liberté en société repose sur ce postulat : chacun étant libre par essence, il est nécessaire que cette liberté soit limitée par celle des autres et donc que chacun voit là où s'arrête la sienne, ce qui implique un minimum d'empathie cognitive.

Heureusement, les lois ont objectivé cette limitation à la liberté et donc à l'égoïsme de chacun, notamment par exemple par des principes de solidarité qui s’exporiment dans la redistribution de l’impôt par exemple. Ainsi la société dans son organisation vient compenser un égoïsme naturel et atavique des êtres humains.

L'égoïste n'est pas un bon penseur disions-nous car son jugement est souvent biaisé par sa subjectivité et les différentes peurs qui l'assaillent périodiquement.

Tentons d'identifier de quoi l'égoïste peut avoir peur.

Les peurs de l’égoïste

 

Premièrement, l'égoïste a peur de manquer. Il a peur de manquer d'argent, de reconnaissance ou d'amour, de pouvoir et de prestige. Celui qui a peur de manquer d'argent a peur de la précarité peut-être parce qu'il l'a vécue étant enfant et pense qu’accaparer le plus de biens le mettra à l'abri du besoin. Il a vécu la précarité et l'angoisse des parents qui ne savent pas s'ils vont pouvoir correctement subvenir aux besoins de leurs enfants et ne veut plus connaitre cette situation où les parents ont peut-être eu honte de demander de l'aide à la société ce qui est fréquent dans les sociétés où l'indépendance est très valorisée.

Celui qui a peur de manquer d'amour et de reconnaissance en a aussi probablement manqué enfant : délaissé ou maltraité par ses parents, il a un puissant désir de combler cette faille infantile en cherchant à se faire aimer par le plus grand nombre.

Il peut être curieux de parler d'égoïsme envers la reconnaissance car après tout celle-ci ne se divise pas et le fait qu'un autre soit reconnu ne nous empêche pas de l'être à notre tour.

Mais l'égoïste pense à tort (et c’est là où il pense mal) que la reconnaissance d'autrui lui fera de l'ombre et diminuera son propre rayonnement, sa réputation, son aura. Il veut non seulement être reconnu mais en plus être spécial, être vu comme unique, ce qui lui confère une espèce d'avantage concurrentiel dans son esprit. Pour lui le monde est une compétition et il n'y a qu'un nombre limité de prix par concours.

Il est à noter que la culture scolaire française qui instaure la méritocratie basée sur l'élitisme des accès aux Grandes Ecoles perpétue cette vision du monde comme compétition avec un petit nombre de places au soleil à prendre. Celui qui a fait une Grande Ecole fait partie de l'élite par conséquent est d'emblée « spécial » et n'a pas besoin de partager car il est le seul à avoir passé ce concours et l'a mérité. Le système est fait pour qu'il ne puisse justement pas partager son succès avec d'autres que ceux qui ont obtenu le même sésame que lui. 

Deuxièmement l'égoïste a peur qu'on le trompe, qu'on le vole, qu'on l'arnaque, qu'on le spolie. Evidemment comme il pense que la plupart pense comme lui et que lui-même ne recule pas devant quelques tricheries de temps à autres il imagine que les autres en feront de même, en pire évidemment puisqu'il se voit plus moral que les autres par-dessus le marché. Il va donc toujours soit essayer de prendre les devants en essayant de ruser le système, soit il se méfiera et sera particulièrement tatillon et procédurier afin de se protéger et de se garantir que son investissement, son implication, son engagement lui procureront le maximum de bénéfices.

L'égoïste est un optimisateur, il connait tous les trucs pour améliorer son patrimoine et ses actifs. Il ne peut pas être entrepreneur car l'entrepreneur prend des risques et doit impliquer d'autres personnes dans son aventure avec qui justement il doit partager le succès de son entreprise.

Mauvais penseur donc il peut s'avérer un très bon calculateur, un fin stratège et un habile négociateur : il sait toujours se garder pour lui la part du lion. L'égoïste réfléchit toujours à tirer parti d'une situation en anticipant, en calculant, en persuadant ou manipulant, en créant des alliances afin d'isoler ses adversaires, etc. Pour lui un jeu n'est pas à somme nulle, il y a toujours les gagnants et les perdants. Il a une intelligence utilitaire, pragmatique : d'ailleurs il utilisera à son profit la science des sciences objectives, les mathématiques, pour servir ses intérêts au mieux.

Il a une conscience aigüe et souvent excessive, de sa valeur et il entendre la monnayer le plus cher possible. L'argent est en effet ce qui donne une valeur d'échange objective, ce qui permet d'acquérir toutes sortes de choses : il ira donc tout naturellement vers les activités qui sont rémunératrices si tant est que ses aptitudes intellectuelles et comportementales lui permettent d'accéder à des métiers qui peuvent aussi être exigeants en termes de technicité et d’abstraction. D'autant plus que non seulement l'argent permet d'acquérir des biens matériels mais de surcroit du pouvoir, un statut social et de la reconnaissance morale dans les sociétés très capitalistes et individualistes comme les Etats-Unis.

L'égoïste a de l'énergie à revendre lorsqu'il est dans un environnement où il a de nombreuses occasions de puiser pour son propre gain : il cherche des opportunités, est à l'affut des bonnes affaires, il se lie à d'autres égoïstes qui comprennent ses motivations et peuvent l'aider tant qu'ils y voient une source potentielle de retour sur investissement futur. L'égoïste doit s'entourer de gens comme lui qui veulent prospérer, mais pas dans son "environnement concurrentiel"

Mauvais penseur

L'égoïste n'est pas un bon penseur car toutes ses peurs l'empêchent d'adopter une attitude fondamentale pour bien penser : la générosité et l'ouverture. Bien penser implique de donner, de se donner dans l'exercice sans retenue, sans se demander si le résultat de notre travail réflexif nous "rapportera" comme si c'était un investissement financier. Quand on pense on propose des hypothèses, on écoute celles des autres, on s'intéresse à des problèmes qui ne nous concernent a priori pas directement, on accepte de se voir critiquer et d'utiliser les idées des autres. On donne de sa personne en ce que l'on fait l'effort de penser les choses alors même que nous n'avons aucune garantie de résultat.

Penser est une activité par essence désintéressée, or l'égoïste ne s'investit que dans ce qui l'intéresse, ce qui fait qu'il ne découvre pas de nouvelles choses ni ne se donne l'opportunité d'être surpris pas ce qui lui apparait comme "inintéressant". Pour le penseur tout est intéressant. Ainsi penser est un exercice à recommander pour l'égoïste qui souhaite se sevrer de lui-même, pour son bien et surtout celui de son entourage, car cela l'oblige à s'arracher à lui-même, à se mettre à la place d'autrui, et à réfléchir sur des sujets qui ne lui sont pas familiers ou proches et donc à s'ouvrir au monde et à élargir les limites de son chétif ego.

Bien penser implique de donner, de se donner dans l'exercice sans retenue, sans se demander si le résultat de notre travail réflexif nous "rapportera" comme si c'était un investissement financier

Du temps où la plupart des intellectuels cédaient aux sirènes du communisme et de sa promesse de fraternité universelle, l'emblème de l'égoïsme était la "pensée petite bourgeoise" synonyme d'étriquement, de vue courte et mesquine, de rigidité morale et intellectuelle. L'idéal du communisme se prêtait bien à l'attitude généreuse du penseur qui pense tout objet et avec n'importe qui et qui ne veut pas les choses pour lui mais pour le bien de l'Humanité, pour le bien commun.

Aujourd'hui que les grands systèmes de « générosité organisée » comme le communisme ou la religion se sont soit écroulés soit sont en fort recul (ce qui n’est pas le cas pour la croyance paradoxalement) en Occident, tout se passe comme si l'individu était à lui-même devenu sa propre valeur, sa propre fin et que nous en serions revenus à l’homme « mesure de toutes choses » cher au sophiste Protagoras.

Dès lors il semblerait que ce soit l'égoïsme qui ait fini par triompher. En parallèle et malheureusement la pensée objective comme le discours scientifique, le travail philosophique et l'esprit critique en général semblent perdre du terrain par rapport à des mouvements de foules virtuels irrationnels sur les réseaux sociaux qui suivent plutôt l'émotion du jour, à un retour du religieux dans sa version obscurantiste ou tout simplement à un abrutissement général de la population qui se gave de séries télévisées, de likes sur des vidéo FB ou Tiktok ou encore de jeux vidéo.

Si cette vision qui pourra paraitre quelque peu réactionnaire se vérifie, cela montrerait que l'égoïsme naturel des hommes est favorisé par la société de consommation dans son entièreté alors même que l'enjeu climatique devrait au contraire la faire se mobiliser pour une cause qui la dépasse tout en profitant à tous les citoyens. Rien de plus objectif et altruiste en effet que de s'occuper du bien-être de la planète. C'est d'ailleurs peut-être la montée des périls globaux comme les conséquences catastrophiques du réchauffement et les pandémies comme celle que nous vivons actuellement qui donneront un nouvel impact à l'objectivisme, à l'altruisme et à l'esprit critique.

Si maintenant nous réfléchissons sur le « pseudo-contraire » de l'égoïsme, l'altruisme, alors nous pouvons nous demander la place qu'il reste encore dans nos sociétés pour développer cette attention à l'autre, ce soin pour autrui, pour l'étranger qui ont fait la grandeur des civilisations. Elle est encore présente évidemment dans une éducation religieuse chrétienne.

Coopération forcée

Ce qui est clair c'est que les êtres humains, liés entre eux par un certain nombre de contraintes matérielles et d'objectifs communs (même si ceux-ci ne sont que temporaires) sont obligés de coopérer et au minimum d'effectuer des transactions entre eux. Le minimum de la coopération est le commerce qui suppose d'avoir une confiance commune en une monnaie et d'avoir des biens et services à échanger entre ceux qui en disposent ou en créent et ceux qui en ont besoin. Pour faire du commerce avec une personne il faut avoir une certaine confiance en lui et donc une forme d'ouverture, si ce n'est de la compréhension. Mais le commerce n'est que la partie minimum car il suppose un intérêt bien compris de chaque côté de la transaction.

Dans les entreprises, des collaborateurs se retrouvent à travailler ensemble pour des projets communs qui nécessitent souvent qu'ils puissent mettre temporairement de côté leurs motivation purement égoïstes afin de coopérer donc d'aider d'autres collègues, de leur livrer des informations, de s'ouvrir à eux afin qu'ils connaissent leurs forces et faiblesses et sachent comment s'appuyer sur eux le cas échéant.

Dans les sports collectifs également la notion de sacrifice pour autrui ou le collectif peut être une valeur importante comme c'est le cas dans le rugby, qui s'étend probablement également au-delà du terrain.

Enfin, phénomène purement humain, l'amitié est le sentiment qui nous pousse à être bienveillant et préoccupé par l'état psychologique, physique et matériel d'une personne qui ne fait pas partie de notre famille mais dont nous apprécions la personnalité, les valeurs, les qualités, tout en reconnaissant également ses défauts que nous savons mettre de côté.

C'est donc cette capacité de prise de distance avec lui-même, autre caractéristique essentielle de l'esprit critique, qui permet à l'homme de s'oublier momentanément (si son propre état physique et psychologique le lui permet) et d'adopter des attitudes que l'on pourrait juger altruistes. Certains fournissent plus ou moins d'efforts pour parvenir à ce résultat et c'est ce qui fait l'échelle de mesure entre les purs égoïstes et les purs altruistes. Mais de manière générale l'effort est de s'oublier soi-même pour penser et se mettre à la place d'autrui et pas d'oublier l'autre pour se rappeler à soi-même. Je n'ai pas d'exemple qui me vienne à l'esprit de personnes qui doivent faire un effort pour se rappeler qu'elles existent afin de se sortir de leur dévouement total à autrui.

Pourtant nous pouvons cependant penser à des religieux qui sont totalement dévoués à leur communauté et à Dieu comme les moines de Tibérine ou des exemples de sacrifice ultimes de soldats pour leurs camarades ce que l'on appelle communément des héros. Mais on s'aperçoit que ces personnes ont un profil religieux la plupart du temps : elles sont dévouées à une cause qui les transcende : elles ne s’adressent pas directement à autrui mais au Divin qui recommande de regarder autrui comme soi-même car tous les enfants de la Création sont réputés être égaux face à Dieu.

Souci de soi et pas du soi

En dehors de cas extrêmes il est impossible de faire tout le temps abstraction de soi pour la simple raison que nous avons un corps qui se rappelle autant à nous que nous tentons de l'oublier. Si je souhaite que mon corps ne m'occupe pas trop l'esprit par des maux qui me feront constamment me soucier de moi, il faut que je me soucie de mon corps en le nourrissant convenablement, en lui donnant de l'exercice bref en ayant une hygiène corporelle. Ainsi, paradoxalement, l'objectivisme voire l'altruisme sont compatibles avec un souci raisonnable de soi-même.

Ainsi le souci de soi ne s'opposerait pas à celui des autres, bien au contraire, mais au "souci uniquement de soi" qui est le propre de l'égoïsme. L'égoïste est finalement pauvre en monde, à l'instar de ce que Heidegger déclarait concernant les animaux, car il ne regarde que ce qui peut revenir vers lui et le regarde d'une manière qui serve ses intérêts. Comme l'enfant qui se coupait de l'apprentissage de l'empathie, l'égoïste se prive de l'expérience du monde. Or le monde ne nous a pas attendu pour exister et il sera encore là après notre disparition. Pour l'égoïste, la philosophie de vie c'est "après moi le déluge". A mesure que l'égoïste vieillit, son propre monde se rétrécit ce qui le rend d'autant plus isolé et finalement aigri car il n'a plus les moyens d'utiliser le monde pour lui, il ne peut plus l'atteindre pour ses propres fins.

Le souci de soi, au contraire, allie l'esprit critique et objectif, donc l'altérité, et l'observation de soi, l'examen de soi comme nous l'enseigne la tradition socratique et le "connais-toi toi-même". « Connais-toi toi-même » afin de facilement échapper à toi-même et mieux connaitre le monde, et « fais-en sorte que tu ne sois pas ton pire obstacle pour faire l'expérience du monde ». C'est à notre sens la manière la plus judicieuse de comprendre le témoignage, et même l'héritage pour le monde, de Socrate et de ses disciples.

Pour parvenir à cet objectif il faut d'abord que le corps nous laisse tranquille, donc qu'il soit en bonne santé et que nous nous en occupions. Pour cela nous pouvons suivre l'exemple épicurien : frugalité dans les nourritures, évitement des excès en nourriture et en boisson et exercices réguliers afin de l'entretenir voire de maximiser sa puissance. Pas un culte de la performance mais une attention à faire en sorte que notre corps puisse épouser le monde et faire "un " avec notre esprit, servir ce dernier plutôt que l'asservir. Ne pas oublier, jamais, que nous avons un corps et qu'il constitue notre ancrage, notre pont entre l'esprit qui risque de se perdre dans les limbes des abstractions et le monde matériel qui est la condition sine qua non de l'esprit, sans en être sa cause comme une version biologisante réductionniste tendrait à nous le faire croire.

Il faut en parallèle développer sa capacité dialogique, indifféremment avec soi-même et les autres, même si l'altérité radicale de ces derniers nous garantit plus contre notre complaisance naturelle. Se soucier de son esprit c'est se soucier de sa formation intellectuelle, du développement des compétences de la pensée comme l'argumentation et la logique, la réfutation et le questionnement, l'analyse et la synthèse. Et cette formation ne devrait pas s'arrêter à un enseignement saupoudré çà et là au gré des différentes disciplines scolaires qui transmettent la connaissance, mais continuer tout au long de la vie par un exercice vigoureux. En se souciant de notre esprit nous en serons inévitablement amenés à avoir un regard critique sur notre propre existence et à intégrer autrui dans ce regard critique. Nous pensons à Nietzsche et au catholicisme qui nous enjoint "d'aimer son ennemi" car seul ce dernier a un regard objectif sur nos faiblesses : et pour cause, ce sont sur elles qu'il s'appuie pour nous combattre. Rajoutons cependant une condition : il faut que cet ennemi soit relativement intelligent pour avoir identifié nos faiblesses.

Or autrui demande de la justice, de l'équité et de la reconnaissance pour la valeur objective qu'il incarne, activement ou par le simple fait de son existence.

En ayant ce regard critique nous identifierons ce qui altère notre jugement, envers nous-même, autrui et le monde et nous travaillerons à nous modifier par l'exercice et l'attention à soi, afin que ce jugement gagne en objectivité, en puissance et peut-être même en bienveillance. Il ne s'agit pas en effet de s'auto-flageller ni de pratiquer la contrition envers nos pêchés spirituels comme l'Eglise a pu vouloir l'imposer par le passé. Plus ce jugement sera objectif et moins il projettera sur autrui nos propres schémas et par conséquent plus il sera juste et équitable. Or autrui demande de la justice, de l'équité et de la reconnaissance pour la valeur objective qu'il incarne, activement ou par le simple fait de son existence.

Ainsi nous serons capables de voir les moments où nous serons égoïstes, où notre jugement sera biaisé par une survalorisation de nous-mêmes en tant que Sujet et pourrons corriger notre cécité, c'est-à-dire nous apporter nous-mêmes un peu de lumière pour éclairer nos angles morts. Ce serait donc paradoxalement en nous souciant de nous-mêmes qui nous sortirons d'un souci pour nous-mêmes et donc d'une forme d'égoïsme.

En nous voyant objectivement c'est aussi autrui que nous voyons en nous-mêmes et par conséquent nous comprenons qu'en étant objectifs nous appartenons toujours un peu aux autres, ceux-ci sont toujours déjà en nous-mêmes. C'est bien ce qu'avait formulé Descartes avec son intuition du sens commun comme "chose la mieux partagée au monde".

A cote de cette perspective centrifuge, l'option centripète de l'égoïsme semble être bien chétive, bien pauvre, bien limitée.