Qu'est-ce que l'intime ?

2 septembre 2021 par jerome lecoq

 

Que signifie être intime de quelqu'un, faire partie de son “cercle d'intimes” ? Cela signifie que cette personne a partagé avec vous des secrets, des choses qu'elle ne voudrait pas que le monde extérieur sache. L'intime est la frontière entre l'intérieur et l'extérieur. Celui qui lit le journal intime de sa femme sans son autorisation commet un viol de son intimité et s'expose à une colère légitime si jamais il est découvert. Nous avons des choses à cacher même à nos proches, surtout à nos proches peut-être car si nous révélions notre intimité au grand public il y a fort à parier que la seule réaction que nous provoquerions serait soit l'indifférence soit le mépris car ils jugeraient que nous manquons de pudeur, que nous sommes indécents, voire que nous n'avons aucune dignité. Diogène se masturbait en public, or la pratique sexuelle est l'activité qui par tradition et presque définition relève de la sphère intime. Ce comportement relève de celui de l'animal, du chien, kynos en Grec en l'occurrence. Diogène veut dénoncer l'hypocrisie de cacher certaines choses, ce qui tendrait à signifier qu'elles sont interdites ou sacrilèges, que chacun fait pourtant chez soi avec le plus grand plaisir et sans la moindre gêne. Si tout le monde le fait et si tout le monde sait que tout le monde le fait, alors pourquoi ne pas le faire en public ? Et pourquoi le faire en public serait-il une forme d'outrage ?

 

Il y a effectivement là un grand mystère de la vie sociale humaine qui est probablement lié à une forme de culpabilité originelle. Quiconque pénètre notre intimité et c'est la honte qui surgit de manière automatique, irrépressible et écrasante. C'est l'adolescent qui se fait surprendre en train de se masturber par sa mère ou bien dont une photo intime circule sur le Web à la suite d’un détournement non voulu. La honte du viol de l'intimité peut être si forte que le Sujet pourra aller jusqu'au suicide pour éviter l'humiliation publique. Pourtant encore une fois n'est révélé que ce que nous faisons tous ou à peu près tous.

 

Nous pouvons avoir des discussions intimes avec des amis où nous parlerons de ces choses intimes car nous savons qu'ils ne les révèleront pas et qu'ils ne les utiliseront pas contre nous. Comme un secret lourd à porter, l'intime est aussi ce que nous avons besoin de questionner, d'extérioriser, de narrer afin de le comprendre et de l'objectiver : c'est en effet ce qui parait le plus proche de ce que nous sommes effectivement, au-delà de ce que nous prétendons être ou de ce que nous voulons être. L'intime se révèle la nuit lorsque les volets sont clos ou bien dans l'intimité justement du cabinet du psychologue. Ce dernier nous fait dire nos désirs secrets ou refoulés : nous les disons soit directement comme dans le cas d'une confession soit indirectement par le biais de nos rêves, de nos lapsi ou de nos associations fortuites d'idées que le fin psychologue saura provoquer et interpréter.

 

Dire l'intime c'est souvent dire la souffrance, la frustration, la culpabilité, la honte, la jalousie, l'envie : tous phénomènes qui ne sont pas socialement acceptables. C'est au psychologue que nous révélerons par exemple un abus sexuel pendant notre enfance que nous aurons refoulé depuis. C'est verbaliser ce qui pour le Sujet relève souvent de l'indicible, de l'informulable mais qui est néanmoins bien présent et pesant. L'intimité est par définition le lieu de ce qui est emmêlé, indistinct, opaque : l'intime déteste la pleine lumière car il ne survit que dans l'ombre. L'intime est de l’ordre du souvenir, souvent douloureux, mais qui n'a pas été pensé, critiqué et déconstruit comme d'autres discours du Sujet peuvent l’être lorsqu’ils sont confiés, partagés, dialogués. L'intime vient souvent en opposition à la persona, cette l'image que s'est patiemment forgée le Sujet et notamment l'homme public qui pourrait avoir beaucoup à perdre à révéler l’intime s’il vient en contradiction avec ses discours. L'homme public a besoin que l'on croit à son image pour que son action soit efficace : laisser rentrer autrui dans son intimité est un jeu dangereux même s'il n'a rien à se reprocher objectivement.

 

Les psychologues prétendent que l'intime est l'essence du Sujet, ce qu'il y a de plus profond dans sa personnalité. On parlera par exemple de blessure intime pour parler d'un événement douloureux et traumatique pour le Sujet qui a durablement façonné sa personnalité. Mais quel type d'essence est-ce là ? Cela signifie que l'essence d'un être serait ce qu'il a à cacher, ce qu'il pense en son for intérieur lorsque personne ne l'écoute, hormis justement le "cercle des intimes". Pourquoi ce qui est caché serait-il nécessairement ce qui est le plus profond ? Car en général ce que nous cachons ce n'est pas le plus profond c'est ce que nous jugeons le plus sale, le plus mauvais, bestial, mesquin ou immoral. Est intime ce qui s'oppose à ce que nous voulons bien montrer. L'intime se caractérise donc par une attitude protectrice, défensive, de renfermement sur soi-même. A ce compte, l'intime devient un trésor, nous sommes obsédés par le dérober aux yeux d'autrui.

 

Mais pourquoi cet intime aurait-il de ce fait une quelconque valeur ? Et pourquoi considérer que cet intime constituerait la connaissance ultime de la singularité de tel être humain ? Et si ce qui nous singularisait, ou du moins dessinait la figure, le schéma, la silhouette la plus proche de ce que nous sommes, ce n'était pas l'intime mais l'extime, ce que nous donnons à voir dans nos comportements quotidiens les plus banals ? C'était la thèse de Sartre lorsqu'il parlait de la psychanalyse existentielle : connaitre un être c'est faire la synthèse de tous ses comportements observables, c'est comprendre en vue de quoi chacune de ses actions, de ses conduites, est orientée, son projet, sa tendance ontologique. Dès lors l'essence d'un être se laisserait déduire par l'interprétation de ses conduites les plus banales, publiques et observables et il n'y aurait nul besoin d'avoir recours à une quelconque intimité pour comprendre de quoi est fait un être humain, comment il pense, quelles sont ses ancrages, sa vision du monde, ses conditionnements cognitifs et comportementaux. Il suffit d'observer cette personne en action.

Évidemment il est plus facile d'observer les conduites du Sujet lorsque celui-ci est soumis à une épreuve car ses actions seront aussi plus remarquables. Il est plus difficile de comprendre le comportement de quelqu'un si vous l’observez en train de prendre son café avec vous par exemple que lorsque vous lui proposez une expérience de pensée critique, par exemple si vous lui demandez s'il préfère “mourir pendu ou décapité”.

 

Dans la première hypothèse vous devez l'observer à son insu comme vous observez un animal et nous changerions son comportement par le fait qu'il se verrait observé. C’est ce que faisait Proust dans les salons parisiens. Dans la deuxième hypothèse vous provoquez délibérément une expérience de pensée, certes plutôt désagréable, qui met le Sujet au défi et provoque donc une crise en lui qui le poussera à se révéler de manière plus saillante, plus remarquable, plus criante. Vous lui demandez de faire un choix à propos d'une expérience éminemment intime, celle de la mort, puisque nous mourrons toujours seuls avec nous-mêmes, mais sans qu'il ait à révéler quoi que ce soit d'intime par ailleurs. La difficulté à observer finement un comportement sans le modifier explique que ce soit la littérature qui est privilégiée pour décrire des comportements types, par le menu détail comme chez Proust avec le portrait de Mme Verdurin ou de M. Charlus, car l'écrivain s'inspire de ses observations impromptues et partielles pour faire vivre des personnages fictifs et leur faire faire ce qu'ils auraient pu faire ou ont peut-être fait dans la vraie vie. Et il peut aussi leur inventer une intimité. Ce que l'écrivain fait avec des personnages fictifs il ne pourrait le faire avec des vivants, sauf à les disséquer comme des grenouilles ce qui serait jugé trop invasif. C'est ce qu'a dû ressentir Jean Genet à la lecture du livre que Sartre lui a consacré, Saint Genet, Comédien et Martyr : il paraît qu'il n'a pas pu écrire pendant 10 ans suite à la publication de ce livre.

Mais pour celui qui n'as pas le talent ou la vocation d'écrivain, la mise à l'épreuve du Sujet par un dialogue éprouvant constitue la meilleure manière de connaitre ce Sujet sans avoir à rentrer dans l'intime. Si l'intime est structurant pour l'être du Sujet, il se verra forcément à l'extérieur et pourra être interprété à travers les conduites quotidiennes du Sujet. Celui à qui un Socrate montrera des choses sur lui-même en le mettant à l’épreuve du questionnement se reconnaitra probablement mieux que s'il avait raconté son intimité à Socrate. Par la connaissance des concepts qui structurent son être il pourra au passage donner du sens à son intimité car ce n'est pas parce que nous avons des choses intimes qu'elles ont nécessairement du sens. Mais justement pour leur donner du sens il faudrait les exposer au dialogue, ce que le Sujet ne veut pas faire en raison d'une honte similaire à la pudeur qui nous empêche de sortir nu dans la rue. Ainsi ce n’est qu’à la condition d’une “désintimation” que l’intime prend son sens, ce n’est que parce qu’il s’intègre dans un dialogue de soi à soi qu’il sort de son indifférenciation originelle.

 

Pourtant ce qui est intime n'est pas nécessairement synonyme de douleur, de souffrance : l'activité sexuelle fait partie des choses intimes que nous pratiquons sans en parler à d'autres personnes ni forcément à notre partenaire d'ailleurs. Avec le sexe il y a l'idée que si nous en parlons cela brise le charme, cela rend objectif ce qui n'est que pur mouvement, pur désir de fusion et instinct animal mélangés. Ce n'est pas parce que le sexe est douloureux en soi que nous n'en parlons pas mais parce que la pratique sexuelle est encore entourée d'une forme de tabou. Évidemment voir quelqu'un faire l'amour nous en apprendrait beaucoup sur lui, mais c'est justement ce que nous ne pourrons et voudront probablement jamais voir à part dans les films et dans la littérature. Et encore en ce qui concerne les films, lorsque l'acte sexuel est intégralement montré et authentique, le film est classé dans une catégorie à part, la pornographie, qui les déchoit du statut d’œuvre d’art. Justement peut-être parce qu'ils vont au bout de l'intimité pour ne montrer que de la mécanicité, de l'objectivité clinique. Mais même là, nous ne sommes pas dans une intimité puisque les acteurs même s’ils le font "pour de vrai" n’ont pas de sentiments pour leur partenaire. Pour que l'activité soit intime il semblerait donc qu'il faille que le Sujet y soit pleinement investi corps et âme, corps et sentiments. Or s'il est pleinement investi corps et âme il ne peut pas avoir de point de vue réflexif sur ce qu'il fait, dit ou pense. L'activité intime est par conséquent l'activité non consciente d’elle-même par définition puisqu'elle n'a pas d'altérité. On ne peut pas penser avoir une pensée intime : à partir du moment où on la pense, elle devient dialogue de soi à soi et sort par conséquent de l'intimité et commence un premier degré d'altérité. Une pensée intime ne peut par conséquent être qu'un désir, un fantasme, un sentiment ou un rêve, ou encore il n'existe pas de pensée intime de la même manière que Wittgenstein disait qu'il n'existe pas de langage privé. Il existe des secrets sous forme de souvenirs d'expériences vécues, d’activités faites dans l'intimité et des désirs secrets mais point de pensée intime. Celui qui se réfugie dans l'intimité ne pense pas mais ressent ou imagine, rêve ou désire. A partir du moment où il se formule même à lui-même ce désir, il le publicise et le met potentiellement en question par l'altérité.

 

A notre sens l'intimité est une notion refuge pour celui qui veut échapper à une forme de contrôle, d'emprise, d'exposition au grand jour de ce qu'il est, c'est une limite qu'il veut que les autres respectent. Cependant nous pouvons toujours dire que c'est par ses désirs que l'homme se révèle quoique ce soit une contradiction apparente puisque l'on désire être ce qu'on n'est pas et avoir ce qu'on n'a pas. Si le désir intime, "ce que je veux vraiment" est au fondement de mon être alors l'être est ce qu'il n'est pas, ce qui est d’ailleurs la conclusion à laquelle Sartre aboutissait dans l’Etre et le Néant.

 

Pour autant tout désir profond se traduit nécessairement en des actions, des choix ou des non-choix qui nous indiqueront aussi bien sur l'essence du Sujet. Voici une personne qui veut aller vite, qui craint de se tromper, qui veut être reconnue ou aimées, qui se met en colère quand on lui parle de son père...Encore une fois il n’y aurait guère besoin d’une révélation, d’une confidence intime des désirs du Sujet pour reconnaitre ses désirs à travers ses conduites : nous ne sommes que la somme de ce que nous faisons pour revenir encore à Sartre.

Il semblerait donc que l'intimité soit une échappatoire facile utilisée pour celui qui veut se préserver des atteintes voire des attaques d'autrui.

 Mais pourtant nous ne pouvons pas nous empêcher de donner de la valeur au sens intime : ce moment en nous où nous savons intimement et immédiatement que c'est nous qui pensons, qui existons et qui existons encore même quand nous doutons que nous existons, puisque douter est encore penser comme nous le dit Descartes. Cependant ce sens n'est pas encore de la pensée, il est ce qui permet d'ancrer notre pensée en notre corps, notamment par les émotions que nos pensées peuvent générer en nous. Or s'il est encore possible de douter que c'est nous qui pensons quand nous pensons en nous posant comme coquille vide réceptrice d'une pensée qui nous traverse, il est impossible de douter que nous ayons des émotions, que nous ressentions des choses et par là-même que nous ayons un corps. L'intime serait donc l'immédiat, ce dont nous ne pouvons pas douter, mais ne serait pas de l'ordre de la pensée : cela n'aurait pas de sens de dire que nous pensons dans l'intimité ou que nous avons des pensées intimes. Ce qui est intime en revanche c'est le sentiment de plaisir, ou de honte, ou de jalousie que nous éprouvons à l'occasion d'une pensée qui nous vient ou que nous avons construite.