Qu’est-ce qu’un cabinet de philosophie ?

17 janvier 2018 par jerome lecoq

 

Un cabinet est une pièce retirée où l’on mène des activités discrètes, de nature privée, en opposition au salon ou à la salle à manger qui sont des lieux de réception. Le cabinet de philosophie est donc destiné à l’entretien particulier, en opposition à un atelier, un débat, un cours ou une conférence. De ce fait, il y sera traité de questions singulières, plutôt que de questions générales, c’est-à-dire centrées sur un individu particulier, ce qui ne restreint en rien l’universalité des propos tenus. Car il s’agit tout d’abord de distinguer l’entretien philosophique privé - ou consultation philosophique – d’une consultation de type psychologique, auquel il sera trop facilement associé. Cette distinction nous permettant déjà de définir quelque peu la spécificité de l’activité. 

Les compétences de la pensée critique

Comme dans toute activité philosophique, l’entretien privé évitera de se cantonner à la narration d’événements vécus, à l’énumération d’impressions et de sentiments personnels, ainsi qu’aux associations d’idées. Non pas que ces types d’échanges soient en eux-mêmes dépourvus d’intérêt, mais simplement parce que la philosophie, comme toute activité, est dotée d’exigences propres. Elle exige avant tout l’analyse, la délibération et la construction d’une pensée.

Pour ce faire, trois composantes nous semblent indispensables, à divers et variables degrés. L’identification, qui consiste à devenir conscient de ses propres idées et des présupposés qu’ils contiennent implicitement. La critique, qui consiste à envisager les objections que l’on pourrait formuler à l’encontre des propositions initiales. La conceptualisation, qui consiste à émettre de nouvelles idées capables de prendre en charge les problématiques ayant pu émerger au cours de ce processus analytique. Bien entendu, cela suppose une indispensable capacité de distanciation face à soi-même, identique en réalité à celle exigée lors d’une discussion réelle. Exigence plus laborieuse qu’on ne le pense souvent. Mais il est clair que la pratique de la philosophie implique de pouvoir agir au niveau du conscient et de pouvoir raisonner sur soi-même, ce qui n’est pas donné immédiatement à tous, en particulier lorsque des processus pathologiques récurrents parasitent le fonctionnement de l’esprit individuel.  

Naviguer entre le singulier et l'universel

La consultation philosophique peut s’effectuer dans divers cadres : cabinet privé, entreprise, institution. Dans tous les cas de figure, il s’agira d’adresser des problèmes spécifiques, particulièrement de type existentiel, concernant directement le sujet (personne engagée dans la consultation), qui en général choisira l’objet de la discussion. Les modus operandi des divers praticiens varieront principalement sur deux paramètres essentiels. Premièrement, sur la proximité ou l’éloignement entre le philosophique et le psychologique. Certaines pratiques restent proches du cas singulier, sans tellement chercher à le conceptualiser ou à l’universaliser, ou tout au moins ne poussent pas trop le sujet dans cette direction, contrairement à d’autres, plus formellement philosophiques, plus exigeantes dans le domaine de l’abstraction. Deuxièmement, sur la contribution conceptuelle du consultant. En reste-t-il à un pur questionnement, ou élabore-t-il des schémas d’analyse ou d’interprétation, voire propose-t-il des références codifiées – auteurs classiques, maîtres spirituels ou autres - afin de clarifier ou d’élucider les questions du sujet ? 

L’écueil du “ pur ” questionnement est d’abandonner le sujet à lui-même, situation dont l’âpreté peut être considérée trop pénible pour un individu relativement fragile. À l’opposé, l’écueil des interprétations proposées par le consultant, est d’une part d’imposer indirectement et inconsciemment un schéma qui ne convient pas au sujet, d’autre part de faire l’impasse sur un véritable questionnement, car il est trop facile et tentant de s’asseoir sur des réponses toutes faites. Bien que certaines lectures d’auteurs peuvent constituer une réelle et constructive mise à l’épreuve du sujet. Il n’est pas interdit pour le consultant d’avoir ses schémas philosophiques privilégiés, ce serait d’ailleurs illusoire de croire en être dégagé, mais tout repose sur sa manière de les utiliser, la conscience de ses présupposés ainsi que de leurs limites, et sa capacité d’écoute. Véritable défi pour le philosophe, car l’institution et la formation philosophiques n’encouragent guère à une telle attitude.

 

La difficile confrontation à soi-même

Par rapport au travail de groupe, la consultation individuelle pose des problèmes spécifiques. Le principal est sans aucun doute la pression accrue impliquée par l’intimité du tête-à-tête. Tandis qu’au sein d’un groupe, la parole passe de l’un à l’autre et chacun peut sans problème, à volonté, se réfugier dans le silence et l’incompréhension inavouée, il n’en va pas de même lorsque l’on se retrouve face à un individu unique, pendant à peu près une heure. Face à soi-même, nul n’est là pour nous relayer dans notre rôle, tant celui de consultant que celui de sujet. Les lenteurs et les silences qui ponctuent nécessairement de tels entretiens amplifient les incohérences, les ruptures, les obscurités, les mensonges à peine conscients qui composent notre pensée et notre être. D’autant plus que le sujet est invité à analyser ses propos et à poser des jugements sur leur validité. Pour cette raison, la consultation philosophique exige un minium de stabilité psychologique, seuil en dessous duquel il sera difficile d’opérer. C’est aussi pour cela que le consultant doit moduler ses interventions. Si l’idéal de pratique se résume à un pur questionnement – à l’instar de l’individu en soliloque avec lui-même - cela n’est guère possible dans la majorité des cas : un certain nombre d’indices, d’éléments explicateurs et de pistes de travail doivent être fournis, obligeant le praticien à une certaine générosité dont il serait pourtant souhaitable, dans l’absolu, de se passer. 


Le second problème, cousin du premier, touche les difficultés intellectuelles du sujet, en particulier celles liées à l’abstraction. Car lorsqu’il s’agit d’universaliser l’expérience singulière, de conceptualiser le concret, dans un cadre collectif il se trouvera toujours quelqu’un pour nous aider à le faire, contrairement à la consultation, où tout repose sur une seule personne, de surcroît privée de recul par rapport à elle-même. Cette compétence, qui relève assez spécifiquement de la formation philosophique, n’est pas acquise d’emblée. Et même si l’on peut comprendre une abstraction donnée, c’est encore autre chose que de la formuler. Pourtant, il s’agit bien de passer par ces fourches caudines, en partie tout au moins. L’abstraction est souvent décriée, “trop abstrait” dira-t-on, plus rarement “trop concret”. Mais la capacité d’abstraction s’avère ici nécessaire, pour décoder ses propres propos, en saisir l’essentiel, en renverser le sens afin d’examiner d’autres possibilités de lectures existentielles. 
Le consultant se voit donc obligé, trop souvent, d’effectuer lui-même cette tâche de décodage, avec un risque supplémentaire : le refus d’interprétation ou même le refus de reformulation, notre troisième obstacle. En effet, le sujet pris dans la nasse du singulier, crispé dans l’exclusive de ses mots à lui, ne peut pas entendre ce qu’il dit autrement qu’au travers de ce qu’il dit. Nul écho n’est possible, qui éclairerait sa parole et son être sous un autre jour que le sien ; il faudrait accepter d’envisager le néant du soi, la facticité de l’existence particulière. Or le philosopher se résume précisément à cette capacité de se penser autrement, à ce pouvoir de penser l’impensable, mais celui qui ne réussit pas à réaliser cet exercice pour lui-même et par lui-même, risque aussi de refuser ce pouvoir à un interlocuteur, de surcroît unique. Il a trop à perdre, croit-il, et il se refuse à délibérer : il préfère se refermer, telle une huître, sur son propre discours. 

Face aux difficultés existentielles, soit on repousse l’échéance et l’on attend l’urgence qui nécessite le médecin et sa panoplie d’onguents et de drogues. 

 

La consultation philosophique est une pratique nouvelle, particulièrement en France peu de praticiens opèrent, pratique qui se cherche encore beaucoup. La démarche qu’elle implique est exigeante, tant pour le consultant que pour le sujet. Bizarrement, par l’arbitraire de l’histoire, la philosophie se marie plutôt mal avec la subjectivité. Face aux difficultés existentielles, soit on repousse l’échéance et l’on attend l’urgence qui nécessite le médecin et sa panoplie d’onguents et de drogues. Soit on se défoule chez le thérapeute, situation qui, en dépit de son intérêt, tend par son excès à être relativement infantilisante. Soit encore on préfère le gourou et sa sagesse toute faite, aussi sage soit-elle. Car il est plus difficile de se tenir debout et délibérer, en sachant que nul autre que nous ne peut nous faire exister. Or c’est la tâche explicite du philosophe que de nous le rappeler.