Réfléchir avec une fable : le Lion, le Loup et le Renard

21 juin 2019 par jerome lecoq

Un Lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, 

Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse : 

Alléguer l'impossible aux Rois, c'est un abus.(1) 

Celui-ci parmi chaque espèce 

Manda des Médecins ; il en est de tous arts : (2)

Médecins au Lion viennent de toutes parts ; 

De tous côtés lui vient des donneurs de recettes. 

Dans les visites qui sont faites, 

Le Renard se dispense, et se tient clos et coi. (3)

Le Loup en fait sa cour, daube (4) au coucher du Roi 

Son camarade absent ; le Prince tout à l'heure 

Veut qu'on aille enfumer Renard dans sa demeure, 

Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté ; 

Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire : 

Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère, 

Ne m'ait à mépris (5) imputé 

D'avoir différé cet hommage ; 

Mais j'étais en pèlerinage ; 

Et m'acquittais d'un voeu fait pour votre santé. 

Même j'ai vu dans mon voyage 

Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur 

Dont votre Majesté craint à bon droit la suite. 

Vous ne manquez que de chaleur : 

Le long âge en vous l'a détruite : 

D'un Loup écorché vif appliquez-vous la peau 

Toute chaude et toute fumante ; 

 

Le secret sans doute en est beau 

Pour la nature défaillante. 

Messire Loup vous servira, 

S'il vous plaît, de robe de chambre. 

Le Roi goûte cet avis-là : 

On écorche, on taille, on démembre 

Messire Loup. Le Monarque en soupa, 

Et de sa peau s'enveloppa ; 

Jean de La Fontaine (j'ai supprimé les vers qui indiquent la morale afin de m'en libérer)

(1) une erreur

(2) qui pratiquent toutes sortes de méthodes

(3) retiré, il ne veut pas se mêler des affaires des autres

(4) il raille, il médit 

(5) à tort 

La corruption d'un système autoritaire

Quand chacun est en compétition pour l'attention, la reconnaissance voire l'amour d'un chef, fut-il d'Etat, d'entreprise ou d'un service, il est inévitable que certains, plutôt que de se distinguer par leur travail ou leur esprit de coopération et d'entraide, préfèreront dénigrer leurs concurrents. Après tout, rien ne dit qu'il est interdit de se débarrasser des autres par tous les moyens que l'on juge nécessaires, si seule compte la victoire et que les règles de la concurrence ne sont pas établies. Lorsque l'on s'adonne à la joie mauvaise de dénigrer son concurrent pour n'importe quel enjeu, au-delà de tout aspect immoral de la chose, on s'expose surtout à la vengeance du dénigré, et la vengeance comme chacun sait "est-un plat qui se mange froid".

Dénigrer un concurrent n'est jamais un bon calcul car vous ne savez pas dans quelles conditions vous serez amené un jour à le rencontrer à nouveau. Un concurrent d'un jour peut très bien être l'allié d'un autre c'est pourquoi dans toute compétition il est important de jouer les règles du jeu et de ne pas céder à la tentation de la triche. Or tout jeu comporte ses règles, même si la plupart du temps elles sont implicites ce qui les rend d'ailleurs paradoxalement peut être encore plus inviolables.

Avant de rentrer dans un jeu il faut se faire expliquer les règles si elles ne sont pas écrites : c'est d'ailleurs la difficulté pour toute nouvelle recrue dans une entreprise qui possède toujours sa culture implicite le plus souvent. Quelqu'un qui se sent blessé à juste titre déploiera souvent des trésors d'imagination pour se venger, plus que vous ne l'avez fait vous-même pour le dénigrer peut-être dans un moment de faiblesse lâche. A ce jeu mesquin et crapoteux, personne ne gagne.

Dans cette fable il y a fort à parier que l'avantage que le renard a acquis sera de courte durée quand le lion se rendra compte que l'effet du remède est bien éphémère et qu'il a lui-même été manipulé par le renard. Ne pas se venger quand on a été victime de dénigrement demande de la grandeur d'âme, de la générosité voire de la magnanimité, une vertu cardinale selon Aristote, une vertu de seigneur et pas de saigneur pour faire un mauvais jeu de mots (mais quelque peu en phase avec la morbidité de cette fable).

On pourra cependant apprécier la ruse du renard qui "fait d'une pierre deux coups" en se débarrassant d'un gêneur tout en rendant service au monarque. Cela met également en avant la vertu de patience : ne pas se précipiter vers la solution, ne pas se ruer pour obtenir les faveurs du maître comme on voit les bons élèves dans les classes qui rivalisent de gesticulations pour montrer leur index au maître ou à la maîtresse.

Un peu de recul et de distance, même s'ils peuvent être difficiles à entretenir, sont souvent bénéfiques à long terme. Il faut attendre le moment opportun, le kairospour reprendre encore Aristote, pour agir.

On notera également la complaisance, la suffisance et la stupidité du lion prêt à tout pour se racheter une seconde jeunesse, puisque le temps, avec l’amour, est la seule chose qu’il ne peut acheter. Quand tout le monde vous flatte à longueur de journée, quand un système s'organise autour de vous pour vous faciliter la vie, vous obéir et vous plaire, on tombe facilement dans la complaisance, l'excès de confiance et la tyrannie. On peut regarder ce qui s'est passé avec Ghosn chez Renault. Cet homme ne souffrait probablement pas la contradiction et il aurait bien eu besoin d'un bouffon pour le remettre à sa place dans ses délires mégalomaniaques. Mais qui a le courage de contredire le monarque lorsque tout le système qu’il a mis en place est corrompu ?

On retrouve ici également le courage de la vérité, de la dire tout haut à n'importe qui sans tenir compte de son pouvoir, au péril même de sa vie, comme le firent Socrate ou Diogène le Cynique en leur temps. Platon lui même le tenta avec Denys le tyran de Syracuse et ne fut pas loin non plus d'y laisser la vie comme son illustre maître. Cette vertu avait un nom chez les Grecs : la parrhesia.

Le renard, même si on peut admirer sa présence d'esprit, reste en effet victime et complice du système qu'il ne dénonce pas mais utilise intelligemment à son profit.  

Si on choisit la vérité il faut accepter de cracher dans la soupe, même si on en a longtemps apprécié le goût.