Réponse d'une DRH aux critiques d'un philosophe-praticien

30 novembre 2016 par jerome lecoq

Bonjour cher Monsieur "le philosophe-praticien" comme vous vous appelez.

Si j'ai bien compris (je mets ici la copie de votre lettre): vous me reprochez de ne pas faire confiance aux gens, de ne pas parier sur leur intelligence et d'avoir peur qu'un exercice décapant, même s'il les fait réfléchir profondément, ne puisse les fragiliser et les laisser dans un état instable.

Vous me demandez en quelque sorte de "mettre les pieds dans le plat" et d'organiser des confrontations publiques, des confrontations afin que les gens disent ce qu'ils aient à dire et puisse ainsi mettre à plat les problèmes.

Peut-être était-ce une méthode qui avait fait ses preuves dans la Grèce antique mais mon entreprise n'est pas l'agora d’Athènes d'il y a 2500 ans. Je vois bien qu'il y aurait un certain intérêt à faire cela pour élever le niveau d'authenticité dans mon entreprisemais je serais bien incapable d'organiser cette confrontation. Croyez-vous que je sois payée pour cela ?

Quant à faire confiance pour que quelqu'un le fasse à ma place, je vois bien que c'est facile à dire pour vous : vous arrivez, faites votre exercice, posez des questions déstabilisantes aux gens, les mettez face à eux-mêmes et aux autres, les obligez à être synthétiques et à prendre position, leur posez des questions fermées où ils doivent répondre par oui ou non etc... Mais une fois que vous avez fini, qui se retrouve avec certaines personnes frustrées, voire déstabilisées, qui ont peut-être pris une conscience aiguë de leur problème mais ne sont pas beaucoup plus avancées pour le résoudre ? (si tant est que cela soit même possible). Ne répondez pas c’est une question « rhétorique » comme vous dites.

S'il faut que j'ouvre une cellule de soutien psychologique après votre passage alors vous comprendrez que je me pose la question "est-ce que le jeu en vaut la chandelle" ? Oui j'ai bien compris que vous insistiez sur la notion de jeu dans lequel il n'y avait pas d'autre enjeu que de travailler des compétences et répondre aux questions. Mais vous savez comme moi que l'on ne décide pas à l'avance de l'enjeu que les gens mettent dans leurs propos, si anodins soient-ils.

De plus j'ai peut-être le malheur d'avoir reçu une formation en psychologie qui a laissé des traces, mais quelqu'un qui est dérangé par la réflexion qu'il a sur lui-même n'est pas très efficace pour effectuer les taches qu'on lui demande au quotidien. Je ne devrais peut-être pas vous dire cela mais dans de nombreuses situations on demande plus à nos collaborateurs d'être de bons soldats, mais des soldats intelligents car les tâches qu'ils ont à exécuter sont souvent fort complexes. Moi-même je n'y entends pas grand-chose mais le niveau d'étude que nous leur demandons est à la hauteur de la technicité de leurs travaux.

Vous pourriez d'ailleurs peut être travailler sur ce que cela signifie pour un individu consciencieux que d'être obligé de rendre un travail superficiel sous prétexte que c'est urgent.

Mais quant à réfléchir sur le sens de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont, si certains managers les encouragent dans cette voie, la plupart ne se soucie que du fait que le travail soit fait vite et bien, et plutôt vite que bien d'ailleurs. Vous pourriez d'ailleurs peut être travailler sur ce que cela signifie pour un individu consciencieux que d'être obligé de rendre un travail superficiel sous prétexte que c'est urgent. Nous avons là une source concrète de souffrance de nos collaborateurs.

Oui j'ose le dire nous demandons plus aux gens d'être de bons soldats zélés qui se porteront volontaires pour des taches souvent ingrates. Je dirais même que dans certains cas la réflexion pourrait leur être néfaste car ils ne pourraient plus supporter d'effectuer certaines tâches confinant à l'absurde. Mais encore une fois je ne vous ai rien dit. Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai parfois peur de tout étaler sur la place publique. Voyez-vous l’entreprise n’est pas une démocratie, ne vous en déplaise.

Moi-même ai souvent autant à souffrir de la brutalité de mes directives que mes collègues. Ceux-ci se tournent souvent vers moi pour me livrer leurs états d'âme et tout ce que je peux faire c'est leur livrer une oreille attentive. Il est vrai qu'à force d'entendre des plaintes j'ai peut-être développé une hypersensibilité à leurs souffrances. Mais je ne peux pas non plus être trop empathique avec eux : qui sait si je ne serai pas un jour amenée à préparer leur licenciement ? Voire carrément le mien d'ailleurs.

En un sens j'envie votre liberté et votre franc-parler (ce que vous appelez parresia je crois) : je me sens trop liée par mon lien de subordination à mon entreprise pour me permettre un exercice de pensée qui pourrait être pris justement pour de l'insubordination. Peut-être que Conte-Sponville ne fait pas bouger les consciences mais au moins il ne me donnera pas du travail en plus.

On veut bien remettre « l’humain » au centre, mais l’humain compatible avec notre politique.

Il est vrai que je ne goûtais pas vraiment la classe de philosophie quand j'y étais et que tous ces raisonnements me paraissaient bien abrupts. Il est vrai aussi que vous avez contribué à me réconcilier avec le côté vivant de la philosophie en me montrant qu'il était possible d'en faire un dialogue entre des personnes qui non seulement ne se connaissent pas mais n'ont de surcroît aucune connaissance philosophique particulière. C'est intéressant, passionnant même. Mais je pense que cela dépasse le cadre de ce que nous proposons dans les entreprises. Votre exercice touche tout l'être humain au-delà de la fonction qu'il porte et j'ai bien peur que nous nous intéressions plus à la fonction malgré nos discours sur le fait de “remettre l’humain au centre”. On veut bien remettre « l’humain » au centre, mais l’humain compatible avec notre politique.

Il est vrai que notre PDG réclame de nous que nos salariés prennent plus d'initiatives, qu'ils soient plus autonomes et développent leur esprit critique. Il veut se l'appliquer aussi à lui-même et je l'ai vu interpeller son COMEX pour qu'ils lui apportent plus de contradiction.

Peut-être devriez-vous vous adresser directement à lui : ainsi la subversion pourrait partir du haut. Il est très occupé mais je vous donne sa ligne directe peut-être sera-t-il sensible à votre parler socratique.

Je pense que vous avez vu assez juste concernant ma capacité à projeter. J'ai effectivement parlé à la personne que vous aviez malmenée et qui m'a confirmé qu'elle avait apprécié la remise en question. Mais je ne suis pas la seule à projeter et je ne peux pas me permettre que des gens pensent que j'introduis dans l'entreprise des exercices qui les mettent mal à l'aise. Déjà que l'évocation même des Ressources Humaines leur donne parfois des sueurs froides…Vous savez nous restons encore pour beaucoup les gens que l'on voit pour des questions administratives au moment de l'embauche et du départ, volontaire ou forcé d'ailleurs. Nous sommes souvent pieds et poings liés soit par le droit du travail, soit par les directives de notre PDG soit par les résistances des managers qui ne comprennent pas notre interventionnisme dans leurs équipes. Ils sont pourtant bien contents de nous envoyer leurs éléments perturbateurs quand ils ne peuvent plus les gérer dans leurs équipes. Non nous avons vraiment une position inconfortable et cherchons encore notre place dans l'entreprise. Alors la prochaine fois que vous nous jugerez cher philosophe, faites-le en ayant cela à l'esprit.

J'avoue que, assez paradoxalement, j'aurais mieux goûté votre exercice s'il m'avait été imposé par ma direction plutôt qu'introduit pas moi. Je ne veux pas être celle par qui le scandale arrive car j'en serais la première victime. Je ne vois pas pourquoi je devrais scier la branche sur laquelle je suis assise pour les beaux yeux de la pensée et de la vérité.

Ce qui serait possible en revanche serait que nous vous envoyions en formation mais a l'extérieur de nos murs, certains éléments qui ont de la valeur pour nous mais qui posent problème par leur comportement ou leur manque de compétences dans certains domaines relationnels (des quasi-autistes mais hyper-compétents dans leur domaine, des colériques, des extra-timides, des manipulateurs qui s’ignorent, des gens qui ne savent pas faire simple, d’autres incapables de faire une critique, etc.). Et peut-être pour tout vous dire que je viendrais également a ces formations si vous me promettez d'user d'un peu plus de rondeur avec moi, je pense que vous en êtes capable. Je sais que j'ai aussi des points à travailler.

Voilà Monsieur le philosophe-praticien pour répondre à vos critiques. Je continuerai à lire vos articles qui c'est vrai donnent à réfléchir et à travers lesquels transparaît votre ton impertinent qui fait manifestement votre marque de fabrique.

Je vous encourage également à continuer votre exercice qui j'en suis sûre trouvera son public dans des contextes où la culture d'entreprise favorise la confrontation directe. Je pourrais également vous envoyer quelques personnes en coaching individuel car j'ai vu que les compétences que vous faites travailler à la fois manquent cruellement à certains de mes collaborateurs (mais en fin peut être que je projette à nouveau) et sont importantes pour nos cadres. Je me demande d'ailleurs pourquoi nous ne l'avons pas identifié lors du recrutement. C'est également peut-être un angle que vous devriez développer : identifier les problèmes de nos candidats afin que notre sélection soit plus objective, qu'elle repose autant sur des compétences techniques que des compétences philosophiques puisque c'est ainsi que vous les appelez. Je connais également certains managers qui mènent leurs équipes un peu comme vos ateliers, à la fois en posant beaucoup de questions et en leur laissant beaucoup d'autonomie. Peut-être est-ce plutôt avec eux que vous devriez pratiquer votre exercice. Et peut être que cela passera mieux si ces mêmes équipes nous le proposent à leur tour pluton qu'en élément extérieur.

Vous voyez je ne suis pas rancunière : non seulement je ne vous en veux pas mais en plus j'essaie de vous aider. N'est-ce pas cela qu'on appelle grandeur d'âme ?

Et M. le philosophe : ce n'est pas pour rien qu'on nous appelle des "boites" elles restent pour la plupart plutôt fermées et tournées vers elles-mêmes.

Je participerai volontiers à vos exercices hors du cadre de mon entreprise cependant ou je pourrais surement travailler cette tendance à projeter en apprenant plus à voir ce qu'il y a d'objectif, même chez l’être humain.

Vous voyez M. le philosophe-praticien j'ai beau être de formation psy et quelque peu déformée par 20 ans de boite je sais encore accepter la nouveauté et rendre à Socrate ce qui appartient à Socrate.

Bien à vous

Une DRH bienveillante.

Cet article vous a plu ou interpellé(e) ? Alors commentez ou partagez.

Je suis philosophe-praticien et pratique la consultation philosophique. C'est un travail rigoureux qui permet de travailler et d'améliorer des capacités et compétences cognitives tout en faisant émerger la manière dont vous pensez et vous reliez à autrui et au monde. Si cette pratique vous intrigue je vous invite à me solliciter pour une consultation en guise de découverte.

Cette consultation peut se faire soit à mon cabinet à Paris soit à distance via la plateforme Zoom. Comme c'est un travail qui dure une heure et demie complète et qui nécessite une préparation de ma part je fais payer cette consultation au prix de 100 EUR. Si le travail vous intéresse il y a possibilité de le poursuivre en individuel ou en collectif pour un nombre déterminé de séances.

Si vous voulez comprendre comment vous réconcilier avec vous-même grâce à la pratique philosophique, allez visiter mon site