Se réconcilier avec le jugement

3 juin 2019 par jerome lecoq

"Je ne veux pas de jugement", "il ne faut pas juger, nous allons discuter sans jugement". Que de jugements à propos du jugement !

Pourquoi a-t-on décidé si rapidement de jeter aux orties une des capacités pourtant les plus fondamentales de l'esprit humain. Poser un jugement c'est attribuer une valeur à une proposition, c'est évaluer la fausseté ou la véracité d'une assertion, c'est décider de ce que l'on pense, se prononcer à propos de quelque chose, momentanément du moins.

Un jugement sans argument est orphelin, bancal, arbitraire, tyrannique, auto-institué, catégorique (sous entendu : “parce que c'est comme ça”, “parce que je l'ai dit”). Il y a des jugement hypothétiques, apodictiques et catégoriques selon Kant. C'est la dernière catégorie que nous redoutons car elle porte avec elle un côté sentencieux, éternel donc divin et nécessairement illégitime pour nous pauvres être mortels.

Mais puisque nous nous contentons de jugements hypothétiques qui par définition sont réfutables pourquoi donc a-t-on tellement peur de poser des jugementset a fortiori de poser un jugement sur les personnes, sur les êtres, sur les individus ?

Disons d'emblée que nous n'en avons pas peur dans tous les contextes : nous ne nous gênons pas pour faire des jugements sur les uns et les autres quand nous pouvons les livrer à des confidents, des amis ou des membres de notre famille. Mais en général nous les faisons sous le sceau de la confidentialité, derrière le dos des intéressé(e)s. Nous avons peur de dire ce que nous pensons d'une personne en sa présence.

La première raison est que ce jugement est socialement négatif envers la personne concernée. Nous avons donc peur du rejet et des conséquences sociales que ce rejet pourra avoir : jugement négatif, qu'il soit légitime ou pas, en retour sur nous-mêmes en guise de mesure de rétorsion, ostracisme et mise à l'écart s'il s'agit d'une personne influente ou de pouvoir, violence et attaques en tous genres selon l'ouverture à la critique de la personne concernée. Il est très rare de parier sur le fait que la personne prenne bien notre jugement et nous en remercie pour avoir fait progresser sa connaissance d’elle-même.

La deuxième raison est que nous avons des doutes sur notre jugement, qu'il n'est pas argumenté ou très faiblement et que donner notre jugement nous ferait passer pour léger et inconséquent au mieux et médisant au pire. En général dans ce cas il ne s'agit pas d'un vrai jugement mais simplement d'un préjugé ou d'une émotion rationalisée a posteriori. On en veut à quelqu'un pour une raison quelconque et on se fait un jugement négatif sur elle, illégitime, motivé en fait par notre ressentiment premier. Dans ce cas là effectivement il vaut mieux le taire et soit l'abandonner soit l'appuyer sur des éléments d'autant plus objectifs que nous serons suspects de partialité.

La troisième raison est que nous craignons sincèrement que nous ferons du mal à la personne jugée, qu'elle est tellement sensible qu'elle risque une espèce d'”écroulement psychologique” spontané. Or il paraît pour le moins curieux de croire qu'une personne puisse ainsi s'effondre à l'écoute d'un jugement sur elle-même. Seule une personne déjà malade ou très fragile pourrait ainsi s'écrouler et alors on ne voit pas bien pourquoi on irait faire des jugements puisqu’elle ne serait pas en mesure de dialoguer de manière raisonnable.

Il est plus vraisemblable que nous projetions nos propres craintes sur autrui et que c’est en fait notre propre écroulement psychologique que nous craignons. Or qu’est-ce qui est susceptible d’être détruit en un seul instant ? Une image fausse de nous-même, une illusion qui s’est tellement ancrée en nous qu’elle a fini par remplir tout notre être.

Essayons donc de prendre le contrepied de ce jugement d'époque selon lequel juger serait mal. Pourquoi juger serait au contraire bien ?

Juger c'est bien parce que c'est exercer notre esprit critique en démêlant le vrai du faux, le juste de l'injuste, le bon du mauvais. C'est donc un exercice de discernement, de distinction donc d'approfondissement en même temps qu'un exercice de prise de risque : porter un jugement peut avoir des conséquences importantes donc il importe d'avoir un jugement exercé, qui s'appuie sur des éléments factuels ou sur le poids du nombre. Il y a en effet comme dirait Descartes "peu de chance que la plupart se trompe en même temps sur un même objet".

C'est aussi bien parce que cela invite votre interlocuteur à se positionner face à ce jugement d'une part et à son argument d'autre part. On peut en effet être d'accord avec quelqu'un mais pour des raisons complètement inverses. Votre interlocuteur adhère à votre jugement mais vous pourrez par chance peut être vous opposer sur les arguments. Peut-être que vous n'êtes pas d'accord sur le jugement mais avec exactement les mêmes arguments : deux arguments identiques aboutissent ainsi à un jugement opposé ce qui est également assez amusant à constater.

Juger c'est bien parce que cela permet à autrui de voir votre système de valeurs. Par exemple celui qui pense que Vincent Lambert doit être maintenu en vie le fera au nom de la vie alors que celui qui pense qu'il faut le laisser mourir le fera plutôt au nom de la liberté et de l'autonomie. Ce n'est pas du tout le même système de valeurs. En posant des jugements franchement et surtout en les argumentant vous montrez votre pensée, votre raisonnement ou au contraire votre absence de raisonnement, votre spontanéité, votre émotivité ou encore votre incapacité à vous défaire de certains préjugés tenaces. Ainsi les autres pourront juger (on n'en sort pas) que ce que vous dites n'est pas fondé et vous pourrez ainsi voir votre propre aveuglement, les angles morts de votre pensée : cela s’appelle se libérer.