Se risquer à l'examen critique

6 septembre 2010 par jerome lecoq

Pourquoi construire une réflexion ensemble nécessite de prendre des risques et d'être authentique.

Pour penser il faut d’abord se désengager de soi, se décentrer, se mettre à distance de soi-même en "allant chez l’autre", dans la pensée de l’autre, il faut s’engager chez l’autre. S’engager chez l’autre c’est se désengager de soi même. Le penseur est engagé chez l’autre et ce faisant il se désengage de soi-même pour pouvoir se penser en retour et intégrer la pensée de l’autre dans sa propre pensée. Il y donc un mouvement circulaire de désengagement de soi et d'engagement dans l’autre puis retour sur soi. Ce que la pensée "ramène dans ses bagages" en revenant chez elle c’est donc la pensée de l’autre qui l’aura transformée en retour. L’autre forme la pensée comme les voyages forment la jeunesse en apportant ce qu’elle ne peut pas produire d’elle-même : l’expérience de l’autre, son point de vue.

Mais s’engager dans la pensée de l’autre nécessite de faire des choix car l’autre nous pose une question et nous ne pouvons pas y répondre en ignorant la contrainte de la question. Encore une fois ce type d’engagement est très difficile à obtenir dans une discussion car nous devons éliminer certaines options qui auraient pu nous permettre de nous échapper. Dans une discussion classique on utilisera de préférence le "ça dépend" pour échapper à ce choix. Or bien souvent nous avons une préférence alors pourquoi ne l’exprime-t-on pas ? "parce que je suis pas sûr(e)" est une réponse commune à cette question. Or qui a dit qu’il fallait être sûr pour répondre ? et d’ailleurs la notion d’engagement n’est-elle pas consubstantielle à celle de risque ? Mais quel risque peut-il y avoir pour qu’il soit si difficile de s’engager sur une parole incertaine ? Probablement la peur de se tromper ou de se faire tromper. Peur de "rentrer dans le jeu" du questionneur (d’ailleurs la question ne signifiait-elle pas torture autrefois ?), que celui-ci nous "amène où il veut" avec ses questions qui nous obligent à prendre position, en d'autres termes qu'il nous manipule.

Le syndrome du bon élève joue également un rôle important dans ce processus : s’il ne choisit pas la bonne réponse le bon élève aura une mauvaise note ou pire ses camarades se moqueront de lui.

Ou peut être s’agit-il de la peur de réduire la réalité à un choix binaire qui nous obligerait à choisir alors que la réalité est tellement "plus complexe", plus riche et qu’elle offre surtout tellement d’occasions de s’y perdre pour se cacher au lieu de s’engager. Mais qui a dit que nous parlions de la réalité ou même de la vérité absolue alors que nous demandons simplement de procéder à une expérience tel le scientifique qui veut démontrer ou infirmer une théorie dont il a l’intuition en avançant des hypothèses qu'il va confronter à des expériences critiques qui viendront confirmer ou infirmes ces hypothèses.

Pourquoi ne nous fierions-nous pas plus à notre intuition pour faire ce choix d’ailleurs ? Qui a dit qu’il fallait connaitre l’issue du chemin avant de le parcourir ? Si la peur du risque est telle alors les discussions sont effectivement condamnées à n’en rester qu’au niveau des échanges de points de vue comme lorsque deux boxeurs se jaugent mutuellement avant de se risquer à lancer une véritable attaque.

Pour penser donc il faut avoir le goût du risque et toute pensée doit être engagée. Il ne s’agit pas de faire un panorama exhaustif de toutes les options en présence mais de s’engager dans une voie et d’examiner posément où elle nous mène. Car toute hypothèse nécessite l’examen de ses conséquences, de ses conditions d’application et de la validité de ses présupposés : l’hypothèse doit être confrontée à la réalité qui prend la forme du croisement des perceptions des individus participants au dialogue. C'est d'ailleurs ce croisement des perceptions que l'animateur doit favoriser afin que s'élaborent de nouvelles idées créatives.

Souvent au cours des ateliers DIALOGON la personne se plaint que la question est réductrice et l'on s'aperçoit que ce n'est pas de la question qu'il s'agit mais d'elle-même : c’est elle qui a le sentiment d’être réduite, emprisonnée. Et pourquoi s’identifierait-elle entièrement avec la réalité ? Encore une fois parce qu’elle est trop engagée en elle-même, trop auto-centrée parce que le moi est tout pour moi. Le sujet engage tout son être dans sa pensée alors que l’on demande juste de faire une expérience (noter le ex qui signifie « hors de ») nécessitant de prendre de la distance par rapport à soi. Or l’opinion est cette gangue qui nous maintient en nous-mêmes, ce cocon qui nous protège de l’extérieur et de ses agressions. Le propre de l’opinion est de venir se sédimenter dans l’esprit et de devenir un réflexe intellectuel conditionné : tel sujet déclenche telle opinion, telle remarque appelle telle réaction.

Ainsi le mieux préparé au "débat d'idées" tel que celui que l'on pratique sur les plateaux de télévisions où chacun rebondit sur ce qu'a dit l'autre est aussi celui qui a le plus à perdre dans un dialogue : c'est cette personne qui a des opinions sur tout. Assez paradoxalement d’ailleurs, ceux qui ont des opinions sur tout et qui paraissent les plus assurés dans les discussions sont probablement ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes et en le pouvoir de leur propre raison puisqu’ils se sont forgés des boucliers pour toutes les situations dans lesquelles leur pensée aurait été susceptible d’être engagée. Il sera extrêmement difficile d’obtenir une pensée construite en commun de ces personnes qui ont souvent le dernier mot dans les discussions.

La confiance en soi et en le pouvoir de la raison universelle semble donc bien être aussi une condition du plein exercice de sa pensée. Du coup en se faisant confiance et en ayant confiance en la raison universelle on développe nécessairement une confiance en l’autre et en sa capacité à produire de la pensée par lui-même comme sujet autonome et responsable.