Seul(e) contre tous

27 octobre 2010 par jerome lecoq

Pourquoi nous défions-nous de l'autre ?

Nous utilisons la raison commune de Descartes, chose la mieux partagée au monde, pendant nos ateliers. Le groupe est ainsi amené à trancher sur des questions d’ordre général, par exemple : « pensez-vous que en général, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ? ». La majorité s’exprimant en faveur du oui, la réponse sera considérée comme validée. Cette procédure est pourtant souvent mal acceptée par une partie du groupe. Leur argument récurrent est « ce n’est pas une preuve, c’est subjectif ! ». C’est vrai. Mais les scientifiques qui valident les théories font-ils autrement pour faire progresser la science ? Une théorie ne devient-elle pas vraie par le relatif consensus qu’elle provoque au sein de la communauté des scientifiques jusqu’à ce qu’une nouvelle théorie vienne la remplacer ?

Accepter qu’une vérité puisse être temporaire et que son établissement dépende d’un vote semble être au-dessus des forces de certains et, comme par hasard, plus particulièrement quand le vote va contre leur avis. Toutes sortes de prétextes seront bons pour ne pas se remettre en cause : «votre échantillon n’est pas représentatif, certains ne se sont pas exprimés ». Effectivement c’est souvent le cas mais ceux qui ne se sont pas exprimés généralement ne l’ont pas fait par incertitude : ils penchent plutôt d’un côté mais n’osent pas s’y engager comme si leur réponse devait être définitive. Or quand on les questionne ils vont presque toujours dans le sens de la raison commune.

Derrière ce rejet de la raison commune il y a sûrement ce plaisir narcissique qui consiste à dire : je suis spécial, j’ai un avis différent de la majorité et je n’ai que faire de l’avis des autres. Dès lors le sujet commence à s’enferrer dans son quant-à soi et l’entêtement guette. Pourquoi rejeter par principe une position parce qu’elle est celle de la majorité ? Nous ne pouvons voir là qu’une manifestation de défiance de tout ce qui provient d’un groupe. On pourrait d’ailleurs se demander si cette défiance de l’autre n’est pas devenue une spécificité française, mais c’est un autre débat. Mais c’est oublier un peu vite que nous existons par l’autre que l’ego se définit par l’intersubjectivité et que se défier de l’autre c’est bien plutôt ignorer qui nous sommes nous-mêmes : tous les philosophes de Platon en passant par Husserl, Levinas et Merleau-Ponty n’ont cessé de le clamer. Ecoutons donc un peu plus les philosophes et un peu moins notre faux-ego.