S'excuser d'exister

17 août 2019 par jerome lecoq

 

Quelles sont les excuses que nous nous donnons au quotidien pour éviter d’assumer nos désirs, nos croyances ou tout simplement notre existence ?

Le temps

Il y a le temps tout d'abord. Prétendre “Ne pas avoir le temps”, n'est-ce pas le signe de la plus grande aliénation ? Celui qui prétend qu'il n'a pas le temps, prétend que ce n'est pas lui qui décide de l'occupation de son temps, qu'il est donc impuissant et aliéné. Ce faisant il est évidemment de mauvaise foi : il faut entendre qu'il ne veut pas prendre le temps.

Or pourquoi ne veut-on pas “prendre le temps” de faire quelque chose ? Parce que cette chose ne nous intéresse pas ou nous embête carrément. Ou alors si cette chose nous attire il faudrait dire que "cette activité, malgré tout le plaisir qu'elle me procure ou pourrait me procurer ne fait pas partie de mes priorités parce que j'ai choisi de privilégier telle autre activité pour telle raison.” Voici une réponse bien plus authentique qui a le mérite de montrer vos objectifs à vous-même et aux autres, au cas où vous ne les auriez pas formulés consciemment, (par manque de temps encore ?). Peut-être vos priorités sont elles mal hiérarchisées, incohérentes ou illégitimes mais au moins ce sont vos priorités, volontairement et délibérément choisies. Et changer ses priorités cela demande du temps, temps qu'il ne faut pas éviter sous peine d’agir par ignorance, comme un fou ou une machine.

 

A lieu d'avoir le temps” et de prétendre à sa possession passive, parlons de “prendre le temps” voire de “prendre son temps” et réinvestissons notre responsabilité, notre puissance d'agir et d'exister dans les discussions de tous les jours. Cela nous sortira de cet état de molle culpabilité et d'impuissance parce que nous avons toujours vaguement conscience que nous sommes de mauvaise foi quand nous disons que nous n'avons pas le temps, et cette conscience provoque immanquablement de la culpabilité et en retour la volonté de nous excuser. D’ailleurs celui qui prétend qu’il n’a pas le temps s’excuse souvent derrière, ce qui est une manière de s’infliger une double peine.

La nécessité

Généralement, après le "je n'ai pas le temps" surgit le "je dois" ou "il faut", comme pour appuyer son impuissance. “Je dois m'occuper de mes enfants” par exemple. Qui osera y trouver à redire, ne serait-ce que parce que s’occuper de ses enfants renvoie l’image du parent responsable et impliqué dans leur éducation ? Les enfants ne pourraient-ils pas s’occuper tout seuls ? Vous-oblige-t-on à vous occuper de vos enfants ? Seriez-vous prêt à laisser quelqu’un d’autre s’occuper de vos enfants ? “Je veux” m’occuper de mes enfants serait sans doute plus authentique et par conséquent libérateur pour le Sujet.

Ce "il faut" ou “je dois” nous sert bien souvent d'excuse pour ne pas avoir à formuler un désir non assumé, face à soi-même ou à autrui (ou les deux). Au lieu de dire, en guise de refus d’une invitation, “il faut que je m’occupe de mes enfants” on pourrait aussi dire “je n’ai pas envie de dîner avec toi parce que ta conversation m'embête”. Ce "il faut" est décidément pratique dans son impersonnalité qui lui donne un caractère impérieux et objectif, encore plus fort que le "je dois" qui au moins n'élude pas la présence du Sujet parlant.

Ce "il faut" nous empêche tout simplement de dire la vérité telle que nous la pensons. Si un ami nous invite à dîner par exemple et que nous disions "je n'en ai pas envie parce que je dois faire bonne figure avec tes amis qui m'incommodent et cela me fatigue d'avance”, ce serait une réponse authentique.

il faut redonner au “je veux” la préséance sur le "il faut"

L'envie, le désir serait remis au centre du débat, donc la subjectivité et les croyances, la responsabilité du Sujet. Cette phrase, vraie mais pas dite en général, pourrait pourtant être l'occasion d'une discussion intéressante avec notre ami. Il pourrait à cette occasion nous demander : "Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé ?", "Pourquoi mes amis t’incommodent ", "Quels amis t'incommodent" et initier une discussion authentique avec notre ami. Mais en général nous ne faisons pas cela parce qu'il est tellement plus facile de se cacher derrière des pseudo-obligations qui font taire d'avance toutes les questions.

Assumer sa volonté

Si l'on y réfléchit bien, très rares sont les fois où le "il faut" est justifié sans conditions. Généralement, le "il faut" est toujours soumis à la condition implicite que "je le veux". Il faut que j'aille à la gym parce que je veux avoir une belle silhouette en maillot de bain, il faut que j'aille travailler parce que je veux garder mon travail, avoir cette promotion et conserver un statut social avantageux". Rien de honteux évidemment à tout cela, mais il faut redonner au “je veux” la préséance sur le "il faut". En général, "il (ne) faut” jamais, pas plus qu”on (ne) doit” jamais.

Sartre nous dirait que même avec un revolver sur la tempe ce n'est qu'une question de choix, de vouloir et pas de nécessité. L'argument de la nécessité est presque tout le temps une fausse excuse parce que à tout moment nous avons en nous quelque chose qui repousse tous les "il faut" : la liberté. Cette liberté conquise de haute lutte par nos ancêtres pourtant nous ne l'utilisons plus dès que notre responsabilité nous pèse, nous en faisons quelque chose de gratuit et d'acquis, alors qu'elle se conquiert à chaque instant face aux pressions sociales que nous intériorisons et reprenons à notre compte, étant en cela doublement de mauvaise foi. La liberté ne peut s'exercer sans responsabilité, les deux font la paire. 

Dans: Dissertation