S'inquiéter de ses croyances

11 décembre 2019 par jerome lecoq

 

"Ils se soucient de leur ignorance et de leurs incertitudes. Leurs savoirs et leurs croyances devraient les inquiéter." (O.B.) 

 

Débusquer ses croyances infondées

Effectivement ce que nous tenons pour vrai à tort est plus dangereux que ce que nous ignorons, que cette ignorance soit partielle ou totale (ce dernier cas étant le pire car nous ignorons même le fait que nous ignorons).

Si en effet nous pensons savoir quelque chose, si donc nous la croyons à tort, nous agirons comme si cette chose était un fait, nous lui ferons confiance et notre action ne sera un succès que de manière accidentelle mais plus certainement un échec, voire une catastrophe. Le commandant du Titanic croyait qu'il ne rencontrerait pas d'icebergs dans la zone de l'Atlantique qu'il choisit de pénétrer pour accélérer son trajet : sa croyance eut des conséquences fatales.

Je sais que je mourrai un jour et je crois que cela ne changera pas la face du monde. Je me soucie de l'incertitude de mon avenir matériel prochain. Est-ce que je devrais plutôt m’inquiéter de mon “savoir” à propos de ma mort ? Après tout peut-être que je ne mourrai jamais ? D'ailleurs les mots que j'écris je vais les publier, ils seront archivés, ils seront peut être retrouvés dans 10 000 ans par un archéologue qui pourra témoigner que des philosophes-praticiens ont existé à Paris en 2019 et écrivaient. D'une certaine manière je ne mourrai jamais puisque d'autres gens pourront reparcourir ma pensée, c'est en tous cas possible donc ma mort n'est pas une certitude dans tous les sens du terme même si elle l'est au sens physique. 

En me posant ces questions que d'aucuns jugeront vaines ou présomptueuses je me suis interrogé sur la trace d'une pensée et sa survivance dans l'esprit collectif, ce que je n'avais pas l'intention de faire au moment de commencer cet article.

Mon écriture, mon attention vers quelque chose que je trouvais sans intérêt car banal et certain, toujours vrai, m'a permis de penser quelque chose de nouveau, une nouveauté relative mais une nouveauté quand même. Si je m'étais plutôt inquiété de ce que je ne savais pas, par exemple si j'avais recherché des informations sur Internet concernant la circulation des trains ce dimanche où j'organise un séminaire, j'aurais pu faire de nouvelles conjectures, évaluer les risques que des participants annulent leur venue, me demander comment les gens allaient venir en cas de persistance de la grève mais je n'aurais pas découvert de nouvelle idée intéressantes.

La peur de l'incertitude et son obsession concomitante pour l'accumulation d'informations nous maintient dans une fuite en avant où toutes les nouvelles informations sont réévaluées à l'aune de la connaissance que nous avons déjà. Mais cette connaissance initiale n'est jamais remise en cause. 

Alors que si je choisis délibérément de penser contre moi-même, c'est-à-dire de me dire : "ce que je tiens pour vrai sans discussion, sans hésitation, que cela soit selon moi de l'ordre de la croyance, de la foi ou de la certitude d'une connaissance factuelle, je vais le mettre en doute et tenter d'y faire une objection", si je fais ceci, dis-je, alors je produirai un dialogue avec moi-même et je pourrai dire que "je pense". 

Mais, me dira-t-on, pourquoi est-ce mieux de demander cela plutôt que très pragmatiquement recueillir des informations pour mieux décider ? C'est mieux dans le sens où cela m'exerce, cela m'entraine, cela me fait penser par moi-même, cela me fait prendre un risque et donc met en jeu mon existence d’une certaine manière. En effet, si je recueille des informations, c’est surtout pour me rassurer mais il faudra bien à un moment m’arrêter pour prendre une décision avec les informations nécessairement imparfaites dont je disposerai à ce moment précis.

Je pense que j'aurais agi de manière beaucoup plus efficace, j'aurais perdu beaucoup moins de temps si au lieu d'être dans une poursuite effrénée de nouvelles connaissances pour combler un manque ou me rassurer face à une peur existentielle, j'avais identifié mes croyances indubitables et les avais remises en causes.

Voici par exemple quelques croyances que j'avais :

- seuls ceux qui ont fait une grande école réussissent dans la vie

- en lisant des ouvrages de philosophie je deviendrai plus intelligent

- aimer quelqu'un cela signifie avoir un sentiment puissant d'exaltation

- être le meilleur rend heureux

- les autres sont un obstacle à mon accomplissement car ils me distraient de mes recherches

Ces croyances ne résistent pas quelques secondes à un examen sérieux, même un enfant pourrait aisément les contredire avec des arguments et pourtant nous parlons de croyances qu'un adulte cultivé et intelligent a eues pendant des années et qui ont par conséquent influencé ses pensées, ses comportements, ses émotions, son être tout entier. Il y a de quoi, je l'avoue, être quelque peu terrifié si l'on voit la stupidité de certaines de ces croyances. 

Et bien je fais le pari que je ne suis pas le seul à tenir pour vraies de pareilles idées, non pas évidemment avec les mêmes lubies mais d'autres que vous pourrez d'ailleurs me livrer en message privé voire en public si vous en avez le courage (après tout il existe certaines personnes sur ce réseau qui n'ont peut-être rien à perdre en termes d’images).

 

Et les déconstruire systématiquement

Ces croyances je les ai éprouvées et réprouvées pour la plupart aujourd'hui mais elles gardent encore une trace en moi, je me surprends parfois à dire une phrase qui semble surgir de leur "moule". 

Je les ai confrontées par le dialogue philosophique, à travers des consultations qui m'ont incité à réfléchir avec moi-même comme je le faisais avec autrui et à sortir de cette complaisance narcissique, aidé en ceci que j'apprenais également à dissocier la pensée brute de l'émotion qui l'accompagnait, ce qui rendait beaucoup plus facile le travail d'analyse et de déconstruction nécessaire.

Pourquoi est-ce que le dialogue socratique permet-il de se confronter à ses propres croyances ?

Parce qu'il oblige à aller chercher les raisons de ses propres actions, à les conceptualiser, à les sortir de leur statut de simples intuitions ou impressions, à les articuler avec d'autres croyances qui par ailleurs peuvent s'y opposer, à les livrer à la critique rigoureuse aidé par un tiers de confiance mais non-complaisant, rompu à l'exercice de l'argumentation.

La fragilité voire l'incohérence des croyances est exposée au grand jour et le Sujet ne peut plus les prendre pour argent comptant, forcé en quelque sorte qu'il est par sa conscience de les changer. Notre conscience en effet a besoin de cohérence, de logique, de clarté afin de croire à quelque chose de manière réfléchie. 

L'inconnu recèle plus de mystère et d'excitation que le connu, cela est bien connu, pourtant le danger réside bien dans ce qui est connu ou cru tel, mais à tort ou à mauvais escient. D'une part parce que d'autre connaissances seront acquises par-dessus ce pseudo-savoir et l'édifice sera d'autant plus branlant qu'il gagnera en hauteur et d'autre part parce que cette pseudo-connaissance aura comme conséquences des actions bien concrètes prises en son nom. Une décision prise à partir d'une information erronée a toujours comme conséquence une erreur de trajectoire et la collision violente avec le réel qui ne se soucie pas de nos erreurs de jugement. Comme les faits, le réel est têtu.