Socrate au bureau

8 septembre 2010 par jerome lecoq

De l'utilité du philosophe en entreprise

Le philosophe, tel que nous le concevons, est moins utile en entreprise par sa fonction de "machine à conceptualiser" et manipulateur de "grandes idées" que par le rôle de trublion, d’"empêcheur de penser en rond" et agitateur d’idées. Même si le philosophe a sa "marque de fabrique" dans la manipulation de concepts, il n’a a priori pas de privilège en ce domaine par rapport à un stratège d’entreprise, un PDG visionnaire, un "marketeur éclairé "ou un consultant brillant, bref par rapport à tout personne intelligente et bien formée occupant un poste de décideur dans, disons pour simplifier les choses, une grande entreprise du CAC 40.

On voit souvent le philosophe comme le penseur enfermé dans sa tour d’ivoire qui réfléchit seul en se "prenant la tête" et en inventant un langage conceptuel que lui seul sera à-même de comprendre. Et c’est vrai en partie, surtout pour les philosophes "modernes" (grosso modo après Kant).

Mais si l’on revient aux origines (du moins occidentales) de la philosophie on trouve un homme qui n’a jamais écrit un mot de sa vie et passait son temps à interpeler ses semblables dans les rues d’Athènes, sur la place du marché et dans l’agora (l’histoire ne dit pas si Socrate s’invitait dans les entreprises athéniennes mais il dialogue fréquemment avec des généraux célèbres et des hommes politiques). Socrate puisqu’il s’agit de Socrate, "travaillait les gens au corps" pour les mettre face à leurs propres contradictions et pratiquait l’ironie comme arme de destruction massive de l’opinion. Non pas qu'il y prenne un malin plaisir mais parce que c'est à partir de la contradiction que l'on commence à se dire "tiens c'est vrai il y a un problème ici, cela mérite de s'y attarder", bref que l'on commence à penser.

C’est plutôt cette fonction perturbatrice et "performative" qui nous intéresse pour son aspect créatif et mobilisateur des consciences, surtout dans les périodes où il est nécessaire de "sortir des sentiers battus", de "think out of the box", d'accepter et conduire les transformations ou le changement, de mettre en place de nouvelles procéduresetc.... Bref toutes les périodes d'incertitudes où l'on sait qu'il faut arrêter de faire du même pour produire les mêmes effets car les conditions d'aujourdhui ont changé radicalement et nous obligent à changer nos manières de faire, de voir ou de nous comporter.

Conduisant à l’aporie (ou voie sans issue) son interlocuteur, Socrate le poussait à s’en sortir et pour cela un moyen était de forger de nouveaux concepts. Mais ces concepts étaient souvent apportés non par Socrate mais par ses contradicteurs eux-mêmes. C’est donc dans cette fonction "d’accoucheur des âmes" (ce que l’on appelle la maïeutique) que le philosophe apporte un plus ou une valeur ajoutée car il est celui qui va, par un questionnement habile, forcer son interlocuteur à s'arracher à lui-même pour produire sa propre pensée et trouver son chemin pour résoudre un problème. Au passage le philosophe en profitait pour nous éclairer sur la vision du monde qui sous-tendait la pensée de son interlocuteur.

Or en entreprise on a souvent tendance à opposer les "têtes pensantes" de la direction avec les "opérationnels" qui sont là pour exécuter ou mettre en œuvre la stratégie.

Or pour le philosophe tel que nous le concevons comme pour Socrate, n’importe qui est une tête pensante, il faut seulement "presser le citron" pour qu’un peu de pulpe en sorte. Evidemment tout le monde n’aime pas se faire presser de la sorte et le praticien-philosophe devra être suffisamment subtil pour que les résistances de l’individu ne s’élèvent pas trop haut : nous sommes tous fermement attachés à notre opinion (pour des raisons qui seraient intéressantes d’examiner par ailleurs) et ne sommes pas prêts à lâcher de sitôt la proie pour l’ombre. Mais une fois que l’on se prend au jeu de la déconstruction des opinions, notamment en groupe parce que le fait de le voir faire par quelqu’un permet de "décoincer les autres", on voit la pensée qui se fluidifie, les résistances qui se relâchent peu à peu, les nouvelles idées qui émergent et même un certain enthousiasme se faire jour au plaisir de faire jouer sa pensée et celle des autres afin de traiter un problème, de quelque nature qu’il soit.

Ainsi, et de manière assez paradoxale, en exerçant une contrainte sur l'individu, en le questionnant (d'ailleurs la "question" ne signifiait-elle pas auparavant la torture ?) et en l'empêchant même parfois de "s'exprimer pour s'exprimer" (c'est d'ailleurs un point majeur sur lequel s'opposent les philosophes et les psychologues) on arrive à le libérer de ses rigidités intellectuelles, un peu comme après une séance d'abdominaux quand vous vous dites : "ça fait mal sur le moment mais qu'est-ce que je me sens mieux après". L'exercice du questionnement mutuel en groupe pendant les ateliers de coaching par la philo que nous pratiquons régulièrement en entreprise permet ainsi rapidement après quelques séances de se "muscler l'esprit" et d'assouplir sa pensée, pour le bénéfice, croyons-nous, de toute l'équipe.