Socrate manager de proximité

22 septembre 2010 par jerome lecoq

Quel rapport pourrait-il y avoir entre un manager de proximité et Socrate ?

Question incongrue s’il en est : un manager est à cent lieues de la philosophie : il est dans le concret, immergé dans le quotidien à résoudre des problèmes humains et surveiller des process industriels dans le cadre d’objectifs fixés par sa direction. Un philosophe s’occupe de grande questions, il est dans les concepts et la pure abstraction, rien à voir donc…ou pas ?

Mais regardons-y d’un peu plus prés : la manager doit faire faire des tâches à ses subordonnés. Ses objectifs  généraux lui ont probablement été fixés par la direction et il doit les traduire en objectifs réalisables, concrets, clairs et si possible cohérents avec les talents (puisqu’on suppose, peut-être à tort, qu’ils ont été recrutés parce qu’ils possèdent des talents cohérents avec la nature de leurs missions) de ses subordonnés. Pour cela il doit donc donner du sens à des objectifs quantitatifs qui paraissent peut être abstraits pour ses subordonnés.

Par ailleurs il doit résoudre des problèmes humains et techniques : pourquoi telle personne est démotivée, comment améliorer le taux de satisfaction de mes clients pour ma ligne de produits, comment améliorer le taux de rotation de mes stocks etc… Donner du sens, résoudre des problèmes : rien que de très banal pour un philosophe en somme. Enfin il doit ou devrait comprendre les gens avec qui il travaille et leur faire comprendre le sens des tâches : pour cela il peut s’appuyer sur un questionnement pertinent qui lui permettra de faire passer ses idées tout en respectant le système de valeurs de son interlocuteur. Enfin il est dépositaire et garant de la culture d’entreprise qu’il incarne et sert de modèle vivant pour ses subordonnés  par les attitudes qu’il met en œuvre.

De la même manière le "philosophe praticien"doit vivre sa méthode, lui donner du souffle en présentant des attitudes particulières : accepter les conséquences logiques de ses paroles même si elles ne lui plaisent pas, rechercher la confrontation avec l’Autre ce qui suppose de ne pas fuir en gommant les oppositions d’idées sous prétexte de maintenir un semblant de cohésion sociale. Au contraire il cherchera à mettre en examen ce qui paraît évident dans l’intention d’en élucider les présupposés inavoués.

Le philosophe praticien incarne ce qui est le fondement de la philosophie occidentale : le Socrate bien vivant qui pratique l’ironie comme forme de dialogue et non le philosophe théoricien incarné par Platon. La philosophie académique, celle que l’on a croisée lors de nos cours de philo de Terminale, est une histoire des idées, une vue sur des pensées ou des systèmes de pensée et une invitation timide à exercer notre propre pensée. Bien souvent, nous ne nous avançons pas très loin tant le poids de ces systèmes nous écrase : Kant l’a si bien dit, que pourrais-je y ajouter de si original ? Pour la plupart des gens cette discipline se résume à un effort spéculatif qui ne touche pas notre vie quotidienne et comment pourrait-on les contredire ?

S’il avait existé aujourd’hui Socrate aurait sans doute été plus un manager qu’un philosophe au sens moderne ou en tout cas l’entreprise aurait été un de ses terrains de prédilection puisqu’elle est le lieu ou par définition les hommes sont tout à leur affaire, à leurs préoccupations, à leurs objectifs. Or Socrate n’aimait rien mieux qu’interrompre le cours des pensées industrieuses et affairées pour y instiller la contradiction ou au minimum le questionnement, afin que cette pensée affairée filant sur la pente de ses habitudes s’arrête quelques instants pour se retourner sur elle-même…Quitte à reprendre son cours par la suite mais avec une nouvelle conscience, une nouvelle perspective voire de nouvelles idées.

Et il aurait su les faire s’interroger, ces managers, sur leur pratique, sur le sens de leur action :  "pourquoi fais-tu cela et pourquoi le fais-tu comme ça ?" Finalement il aurait probablement été un bon « manager de proximité »…