Sommes-nous tous des manipulateurs ?

19 juillet 2016 par jerome lecoq

Le fait est que lorsque nous parlons avec quelqu'un nous aimons bien le convaincre de notre opinion, nous souhaitons qu'il se range à notre avis plutôt que le contraire : nous ressentirions cela comme une démission, une perte. Il peut être difficile de se rallier à la raison et d’admettre que notre opinion n’était pas très solide.

 

Or pour convaincre autrui, même si nous n'en sommes pas toujours conscients, nous usons souvent de stratagèmes à la limite de la malhonnêteté intellectuelle, de procédés rhétoriques pour influencer notre auditoire. Par exemple nous posons des questions interro-négatives, ce grand classique : « ne penses-tu pas que (…) ? » ce qui nous évite d'avoir à nous engager pleinement dans une opinion et par conséquent de "perdre la face" en cas d'objection qui porterait. Ainsi le rhéteur prétend n'avoir jamais de position fixe, il est insaisissable car il est toujours mouvant, c'est une anguille. Ce qui lui importe c'est de l'emporter sans porter le flanc à la contradiction ou à l’objection.

Sa conviction et sa sincérité lui tiennent lieu d'arguments. Elles masquent également confortablement sa mauvaise foi et sa complaisance : la sincérité se montre en se touchant le cœur, elle ne s'embarrasse pas d'arguments. Les arguments sont bien trop consistants : on pourrait les attaquer de front en voyant les problèmes qu'ils recèlent, puisque dans tout argument peut être vu un problème. Beaucoup sont incomplets et manquent de lien conceptuel, d'autres sont faibles ou obscurs, d'autres encore sont d'autorité ou subjectifs.

Ainsi le rhéteur prétend n'avoir jamais de position fixe, il est insaisissable car il est toujours mouvant, c'est une anguille. Ce qui lui importe c'est de l'emporter sans porter le flanc à la contradiction ou à l’objection. 

Mais attaquer la sincérité du locuteur c'est s'attaquer à son système de valeurs, c'est mettre en jeu son honneur, c'est aller droit au conflit et à la rupture. Mieux vaut dans ces cas écourter la discussion que de rentrer dans son jeu : s'il vous prend par les sentiments alors vous aurez du mal à vous dépêtrer. Vous n'oseriez pas attaquer son "système de valeurs" tout de même !

D'ailleurs il se gardera bien d'en parler de ses valeurs, il vous dira juste qu'il en a et si chaque situation y correspond ou pas. Bien pratique cette histoire de valeurs pour ne pas se faire prendre en défaut.

La manipulation mauvaise et pernicieuse est celle qui s'ignore, qui se drape des atours de la sincérité pour parvenir aux fins du sujet qui sont en général d'imposer ses vues à autrui

La manipulation mauvaise et pernicieuse est celle qui s'ignore, qui se drape des atours de la sincérité pour parvenir aux fins du sujet qui sont en général d'imposer ses vues à autrui. Or toute manipulation n'est pas pernicieuse. Elle peut être spectacle plaisant : regardez le prestidigitateur qui fait des tours de magie. Il manipule votre attention en la détournant par un geste de la main quand l'autre fait l'acte principal, la diversion est sa stratégie principale afin de faire disparaître et réapparaître des objets « comme par magie ». Personne n'est dupe et on sait bien qu'il y a truc, mais on s'émerveille de l'habileté, de la dextérité et de l'imagination de l'artiste. On paierait cher pour savoir comment le magicien fait disparaître une voiture sous vos yeux ou comment votre numéro de téléphone se retrouve noté sur un papier lui-même prisonnier dans une orange.

De même l'ostéopathe ou le chiropracteur manipule votre corps, votre colonne vertébrale ou vos membres avec votre consentement. Il vous demande de vous laisser manipuler, de lui faire entièrement confiance, condition nécessaire pour qu'il parvienne à travailler votre problème, à vous débloquer tel nerf ou à soulager telle articulation, à diminuer telle souffrance chronique. Personne ne trouverait à redire de cette forme de manipulation. Elle est voyante, transparente et bienveillante : il fait cela pour votre bien-être, pour votre soulagement voire votre guérison. Il ne le fait pas pour exercer une quelconque forme de pouvoir mais il a besoin de momentanément prendre le pouvoir sur votre corps.

Le manipulateur non professionnel le fait pour imposer son pouvoir et il ne doit pas le montrer, il doit le faire sans que cela se voie sans quoi la supercherie serait dévoilée et toute sa stratégie tomberait à l'eau. Il y a plusieurs niveaux de finesse dans la manipulation et pour être un grand manipulateur faut-il certes être fin connaisseur de la nature humaine : il faut savoir flatter les gens, donc savoir ce qui leur plait, savoir leur faire peur donc connaitre leurs faiblesses, il faut maîtriser tous les éléments de rhétoriques par conséquent le langage devient comme une seconde peau. Cela peut d'ailleurs être également fascinant à observer pour une tierce personne : elle voit les avances, les approches, les résistances les luttes timides du manipulé pour s’en sortir, puis enfin sa démission jusqu'à sa conviction, sa défaite finale. Cela fait penser à ces serpents qui hypnotisent leur proie par le regard avant de s’en saisir et de les étouffer lentement avant de les dévorer (bon appétit pour ceux qui liront ce post avant le déjeuner).

 Mais celui qui s'est fait manipuler à son insu garde en général un gout amer dans la bouche, celui de s'être fait berner sans s'en être rendu compte, celui d'avoir lutté contre un fantôme, la gêne de ressentir de l'agacement après coup et la culpabilité de n'avoir pas osé dire ou questionner ce qu'il aurait dû faire "sur le moment".

Le problème n'est donc pas la manipulation en soi qui est nécessaire dans tout travail d'accompagnement, d'entrainement ou de coaching, le problème est celui de la transparence

Dans la pratique philosophique il y a également ce principe de manipulation commun aux praticiens du corps : le sujet doit accepter de répondre aux questions telles qu'elles sont posées et il s'impose lui-même de poser des questions "pures" c'est-à-dire sans effets de rhétorique et sans manipulation masquées (ce qui n’est pas toujours facile tant nos habitudes manipulatrices sont ancrées). Le problème n'est donc pas la manipulation en soi qui est nécessaire dans tout travail d'accompagnement, d'entrainement ou de coaching, le problème est celui de la transparence. L'ostéopathe prévient de ce qu'il va faire et le montre, le manipulateur avance masqué, il détourne l'attention pour mieux faire passer son message subliminal, comme le prestidigitateur. Quand l'intention est bonne et la méthode transparente alors il n'y a pas de raison de ne pas se laisser manipuler, en sachant que vous pouvez reprendre le contrôle à tout moment. Un hypnothérapeute dirait probablement la même chose lui qui sait provoquer artificiellement des états de conscience modifiés pour régler des problèmes de son "patient" (je ne sais pas si on les appelle des patients).

Socrate était détesté des sophistes parce qu'il déjouait leurs effets rhétoriques et manipulatoires et les retournait contre eux. Eux faisaient l'anguille et lui était surnommé la torpille : il les électrisait par ses questions, les troublait afin qu'ils prennent conscience de leurs opinions erronées, de leurs notions confuses. Mais il n'en profitait pas pour faire passer ses propres opinions ce qu'il aurait pu faire aisément. C'est en cela que l'éthique socratique est l'arme anti-manipulation par excellence.

Et vous quels sont vos trucs de manipulateur(rice) ?

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