Supplément d'âme

11 janvier 2019 par jerome lecoq

 

Sagesse

Phrases profondes, prêtes à l’emploi. Sagesse à bon marché. Vérités éternelles, sans bavure. Douceurs qui fondent sous le palais. Supplément d’âme, en toute tranquillité. (O. Brenifier)

 

Peut-être va-t-on bientôt créer des instituts de sagesse comme il y a des instituts de bien-être. On nous lirait des messages de sagesse tout en nous massant dans un jacuzzi, avec une lumière tamisée et une musique d'ambiance. C'est même peut-être déjà pratiqué puisque l'on peut méditer sur des applications qui vous font répéter des phrases, comme des mantras, censées vous ouvrir à leur sens profond. Pourquoi pas..je ne pense pas que cela fasse de mal bien que je pense que cela soit inefficace et pernicieux puisque cela présuppose qu'en entendant un message et en nous concentrant dessus nous serons capables de nous l'appliquer à nous-mêmes.

Cela vaut d'ailleurs pour la plupart des citations issues du corpus des grands philosophes. Justement en ouvrant Linkedin je suis tombé sur celle-ci de Bergson : "Les gens devraient passer autant de temps à se simplifier la vie qu'à se la compliquer". C'est bien vrai n'est-ce pas vous dites-vous ? Il était fort ce Bergson. Maintenant que vous savez que vous devriez vous simplifier la vie (parce que vous vous la compliquez souvent comme beaucoup d'entre nous c'est entendu), que faites-vous ? En général pas grand-chose. On y pense dix secondes puis on passe à autre chose.

D'ailleurs en y réfléchissant dans la vie il faut se méfier des gens qui vous proposent de vous simplifier la vie. Par exemple les vendeurs de logiciels ont souvent cet argument pour leurs produits. Ce qu'ils ne disent pas c'est tout le travail qu'il est nécessaire de faire en amont et en aval pour arriver à une vie simplifiée (et encore s’agit-il d’une simplification très restreinte à quelques tâches) si bien que pendant un temps long, notre vie va plutôt être compliquée parce qu'il va falloir changer nos habitudes et nous détestons cela pour la plupart d'entre nous. Une habitude compliquée vu de l'extérieur est tout aussi bien simple pour celui qui la connait par coeur et dont l'énergie mentale n'est que peu mobilisée pour cette tâche. Tous ceux qui ont dû expliquer leur travail à des nouvelles recrues ont fait face à ce problème d'expliquer quelque chose qu'ils font et qui ne paraît pas du tout logique au nouveau venu. Il leur faudra d’une part abandonner cette habitude bien confortable pour en acquérir une nouvelle avec les efforts et donc la motivation que cela suppose. Pas évident lorsque ce changement nous est imposé, même pour les meilleurs raisons objectives du monde.

Donc en fait cette maxime de sagesse a du sens surtout en ce qu'elle nous parle du travail nécessaire pour changer des habitudes. Il faut donc réfléchir dessus et la problématiser et pas la consommer comme si nous étions dans un fast-food de l'intelligence ou de la sagesse.

D’ailleurs la première habitude à changer consisterait à ne rien accepter ni rien rejeter d’ailleurs avant d’y avoir réfléchi dessus personnellement. Suspendre son jugement et sa décision, se donner une (même courte) respiration mentale avant de réagir. Encore une belle maxime de Descartes au passage.

Malheureusement la plupart de ces phrases de sagesse toutes faites ne font que nourrir notre paresse intellectuelle et notre tendance à nous donner à bon compte, sans le travail de la réflexion critique, une bonne conscience, un supplément d'âme. C'est le même réflexe qui conduit certaines entreprises à faire venir des philosophes patentés pour qu'ils viennent faire une conférence sur le courage, la responsabilité ou l'engagement. Une conférence pour appliquer des principes pour des praticiens, a-t-on jamais vu une idée plus saugrenue ? C'est comme si vous deviez apprendre à nager à des enfants et que vous les mettiez dans une salle de classe en leur faisant apprendre par coeur un manuel de natation.

Voilà une autre autre fausse évidence tarte à la crème que j'entends souvent : "Je me nourris de la différence”, ou “échanger des points de vue différents m'enrichit". Oui, c'est possible. Mais en général nous n'échangeons des points de vue que pour nous rassurer sur nos propres certitudes et nous faire des alliés ou éventuellement glaner ça et là quelque informations. Mais changer vraiment d'opinion bien ancrée simplement en "échangeant un point de vue" ? Mon oeil.

Pour changer d'avis il faut qu'on nous arrache à nous-même, il faut nous confronter et c'est un travail de patience, un art du corps-à-corps qui a un prix à payer : notre fierté, notre image, notre amour-propre. "Laisser son amour-propre au vestiaire" c'est toujours un bon conseil pour autrui mais pour nous-même, comme par hasard, ce n'est jamais le bon moment, nous avons toujours mieux à faire.

Une vérité éternelle, un beau principe généreux et lisse pourquoi pas ? Le problème est qu'il faudrait que nous ayions quelqu'un en permanence pour nous dire à quel moment nous ne l'appliquons pas (car nous n'en sommes mêmes pas conscients la plupart du temps) et qui nous obligerait à modifier notre attitude à ce moment précis, comme un entraînement quotidien in vivo et pas in vitro. Sinon tout cela ne reste qu'un voeu pieu à reporter au catalogue de nos bonnes résolutions pour le prochain nouvel an (et donc pas pour bientôt en ce qui nous concerne).

Admettons-le : nous nous en tirons à bon compte avec ces maximes de sapience qui finissent par sonner creux. Le pompon c'est quand elles viennent du Dalaï-lama. Il peut se permettre de dire des banalités encore plus insipides sous prétexte qu'il est en toge, rit tout le temps, habit(ait) sur le toit du monde et est la réincarnation du Bouddha. Fort sympathique au demeurant lui aussi.

Ces phrases profondes, sur étagère et prêtes à l'emploi on les trouve par exemple dans les desserts chez certains restaurants asiatiques. Je ne sais pas si c'est pour faire plaisir aux Européens ou si c'est une tradition authentique. Fort sympathique au demeurant mais que voulez vous en faire ?

Le problème c'est qu'une injonction n'est jamais prête à l'emploi, à part peut être dans les modes d'emploi des étagères IKEA. Et encore il faut avoir le sens pratique...