Voir le mal partout

4 janvier 2019 par jerome lecoq

 

Mal

Rien de ce qui existe n’est bon. Tout est mauvais. Tout est chute, tout est déperdition. Tout est séparation, tout est dissolution. Tout est illusion, tout est poison. Sans doute faux. Mais assez amusant à penser. (O. Brenifier)


Nous connaissons le principe d'entropie : tout système tend à augmenter le chaos en lui-même, aller vers le plus vers le moins organisé, le moins rationnel, le moins vivant, le plus dispersé, isolé, stérile, fixe et mort. Nous n'échappons pas à cette règle bien sûr et nous constatons avec l'âge que nous sommes moins performants physiquement et intellectuellement, que des gens meurent autour de nous, que d'autres perdent l'esprit, la mémoire ou le sens commun. D'autres naissent évidemment et le cycle recommence, ainsi va la vie. C'est la vie dit-on d'ailleurs, parce que nous n'y pouvons rien changer.

Même les grands mythes nous parlent de déchéance et de chute : Adam et Eve n'ont-ils pas été déchus du paradis avant de fonder la communauté humaine qui portera en elle le fardeau de ce péché originel ? Les grandes oeuvres du passé finissent par tomber dans l'oubli et même les étoiles meurent un jour.Tout organisme vivant possède en son principe le fait qu'il mourra un jour après avoir déchu, tout système politique également et toute civilisation même connaît une naissance, une apogée, un déclin puis une fin plus ou moins spectaculaire. De même toute qualité humaine comporte son envers négatif.

Après tout si les êtres sont bons, si la vie est bonne, si l'univers est bon : pourquoi devrait-il mourir ? La mort d'un être qui par définition lutte pour vivre n'est elle pas un scandale ? Si la vie est bonne, si les êtres sont bons alors la vie est triste parce qu'elle va nécessairement décliner puis disparaître.

Si au contraire nous pensons que la vie est mauvaise, que les êtres sont mauvais alors il n'y a plus à s'émouvoir, regretter ni s'indigner qu'elle ne disparaisse. Nous pouvons également nous amuser à voir le travail du négatif qui opère dans tous les êtres et comprendre sans s'émouvoir, s'amuser même, de voir un processus de déchéance, d'illusion, de mensonge, de tromperie et de mort là où tous ne voient que vérité, vie, pérennité et perfection.

Voir la déchéance, la déconstruction et la destruction dans tout est effectivement amusant à penser car c'est dialectique, c’est dynamique. Le bon est agréable à vivre et à ressentir mais très ennuyeux à penser : il est toujours égal à lui-même et tout le monde l'accueille à bras ouverts, personne n’a rien à en dire. Une histoire de personnages bons, qui font le bien, à qui il arrive des choses bonnes et vivent heureux dans un monde bon : a-t-on déjà vu une histoire plus ennuyeuse ? Pourquoi voulons nous du drame, des intrigues, des meurtres, des trahisons, des ruptures et des combats ? Parce que c'est beaucoup plus amusant à voir et à penser. Il y a des complots, des alliances qui se font et se défont, des mariages et des trahisons, des intrigues qui se nouent et font évoluer les personnages et l’histoire. Cela nous oblige aussi à penser le mal en nous et à voir notre existence d’un point de vue esthétique et non uniquement moral.

Si la vie était un long fleuve tranquille on n'aurait pas inventé l'art. L'art nous invite à avoir une vision esthétique du tragique de l'existence.

Cette façon de voir est évidemment assez peu romantique, optimiste ou positive : si tout est amené à disparaître, à se séparer, à faire le mal ou à être mauvais, à se dissoudre ou à perdre sa force vitale et donc à mourir, à quoi bon lutter pour construire sa vie, fonder une famille, former des projets ambitieux, créer des entreprises ou mêmes des oeuvres artistiques ? Pourquoi ne pas rester les bras ballants et attendre ainsi la mort ? Parce qu’il nous reste à penser, à penser le mal, la chute, la dissolution ou la dissipation, l'illusion et l'empoisonnement.

Le mal est toujours intéressant car il ne peut avancer qu'en se dissimulant et par conséquent doit développer des stratégies intelligentes pour survivre et se répandre. Le diable est toujours présenté comme un séducteur redoutablement intelligent et cultivé. D'ailleurs nous pourrions penser le Bien comme une gigantesque opération de séduction : celui qui fait le bien le fait pour s'attirer les faveurs d'autrui, que cette faveur soit rendue sous forme de reconnaissance, de plaisir d'avoir fait le bien, de crédit pour des services futurs etc....Celui qui s'unit à un être le fait pour se protéger de la solitude, pour avoir un partenaire pour construire plus facilement quelque chose, celui qui veut guérir une maladie le fait aussi pour sentir qu’il fait le bien...C’est de l'égoïsme qui se drape sous de l'altruisme, donc un mensonge et une des formes du mal (si le bien est la vérité).

Quelqu'un qui aurait cette vision du monde, qui ne verrait donc dans le monde que du mauvais, de la séparation, du mensonge, de l'illusion et du poison, ce quelqu'un on pourrait dire de lui qu'il est misanthrope. Car comment peut-on aimer ce qui est mauvais ? Il n'aimerait plus les hommes donc.

Il ne ferait que penser et s'amuser. Mais après tout si l'on considère que l'amour est la source de bien des maux, des tristesses et des déceptions, ce ne serait peut-être pas si mal que cela ? Ou bien s'il aimait ce serait un amour christique, un amour des hommes en dépit d'eux-mêmes, contre eux-mêmes, malgré eux-mêmes. Cet homme aurait alors tout d’un saint.

De quoi s'amuserait-il ? Il s'amuserait de voir tant de naïvetés, de niaiseries, d'absurdités, de sincérité, de faux-semblants, d’hypocrisies.

Mais ne finirait-il pas par se lasser de tout ce mal, aussi amusant fut-il, et ne finirait-il pas lui aussi par chercher le bon ? Souvenons-nous de Diogène de Sinope qui courait les rues d’Athènes en plein jour avec une lanterne allumée à la main et qui quand on lui demandait pourquoi il faisait cela répondait "je cherche un homme". Celui qui ne voit que le mal, le mensonge et l’illusion comme Diogène finit par interpeller les hommes pour leur vanité et les mordre pour qu'ils voient la vérité en face, il finit par avoir une attitude éthique. L'histoire ne dit pas si Diogène s'amusait beaucoup de ce qu'il voyait.

Il est cependant certain qu'il doit être assez amusant de dire à Alexandre "ôte toi de mon soleil" quand celui-ci venait prendre conseil auprès du sage. Celui qui voit le chaos derrière l'ordre apparent n'a pas de temps à perdre avec les conventions sociales, il devient urgent pour lui de dire aux hommes ce qu'il voit d'eux-mêmes, il devient urgent de vivre avant que son esprit et son corps ne perdent leur unité et se séparent à tout jamais.