top of page
  • White Facebook Icon
  • White LinkedIn Icon

Quand la pensée devient trop parfaite pour être vraie

  • 21 juil.
  • 6 min de lecture


« Le désir de puissance consacre la machine comme moyen de suprématie, et fait d'elle le philtre moderne. L'homme qui veut dominer ses semblables suscite la machine androïde. Il abdique alors devant elle et lui délègue son humanité. Il cherche à construire la machine à penser, rêvant de pouvoir construire la machine à vouloir, la machine à vivre, pour rester derrière elle sans angoisse, libéré de tout danger, exempt de tout sentiment de faiblesse, et triomphant médiatement par ce qu'il a inventé. » — Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques

Il m'arrive désormais de commencer un article en tendant une seule phrase à la machine, une citation relevée au hasard d'une lecture, et de me retrouver, une heure plus tard, devant dix pistes possibles, toutes plausibles, toutes articulées, chacune ouvrant un chemin que je n'avais pas vu en entrant. Autrefois il me fallait multiplier les sources, accumuler les citations, feuilleter des livres et parcourir la presse pour qu'une seule intuition finisse par s'allumer, et je rejetais vite, souvent trop vite, ce qui me paraissait convenu. Je devrais me réjouir sans réserve de cette abondance nouvelle, et pourtant quelque chose en moi hésite, quelque chose que je n'arrive pas immédiatement à nommer.

On m'avait prévenu, et Simondon le dit mieux que personne, que la machine viendrait combler notre désir de puissance, notre volonté de dominer nos semblables sans risque, de rester derrière elle sans angoisse et de triompher médiatement par ce qu'on a inventé. Mais ce que j'éprouve devant l'écran n'est pas la soif de dominer mes semblables, c'est la tentation plus sourde, et presque douce, d'abdiquer, de me tenir derrière la machine et de lui déléguer l'effort même de penser, et c'est cette facilité qui devrait m'alerter, car elle me décharge de quelque chose dont je ne suis pas certain de vouloir être déchargé.


De la page blanche à l'abondance

Il faut d'abord regarder honnêtement ce que la machine fait, non ce qu'on redoute qu'elle fasse. Quand je lui soumets une citation que j'aurais autrefois écartée d'un revers de main, elle refuse mon rejet hâtif, elle m'oblige à en extraire du sens, à formuler ce que je n'avais fait qu'entrevoir, puis elle prolonge, elle relie, elle déploie des directions que je n'aurais eu ni le temps ni l'énergie de développer seul. Ce que je vivais comme le syndrome de la page blanche, cette difficulté à faire surgir la première idée, s'est mué en son contraire exact, un embarras du choix, une profusion de pistes dont chacune, prise isolément, mériterait qu'on s'y arrête.

Et c'est là que le travail se déplace sans que je m'en aperçoive tout de suite. Tant que l'idée était rare, tout l'effort consistait à la trouver, et une fois trouvée elle s'imposait presque d'elle-même, faute de concurrente. Maintenant qu'elles abondent, trouver n'est plus le problème, le problème est de choisir, et le choix devient l'acte difficile, celui que l'abondance rend nécessaire sans me donner le moyen de l'accomplir. Car rien, dans la profusion elle-même, ne me dit ce qui vaut. Dix pistes brillantes se présentent avec le même éclat, la même apparence de fécondité, et la richesse qui me réjouissait il y a un instant devient une épreuve, celle de départager ce qui se ressemble par la surface.


Un instrument qui ne trouve plus sa prise

Pour départager, j'avais pourtant un instrument sûr, éprouvé, celui-là même dont je fais métier. Dans le dialogue avec un interlocuteur, je discerne vite, je sens presque immédiatement quelle pensée mérite qu'on s'y arrête, laquelle est une défense, laquelle sonne creux, et cette perception ne procède pas d'une analyse méthodique mais d'une acuité qui me fait dresser l'oreille sur une phrase plutôt qu'une autre. Ce discernement fonctionne, et s'il fonctionne aussi bien, c'est pour une raison qu'il faut oser dire, il se nourrit du problème. Ce que je détecte chez un interlocuteur humain, c'est le convenu, le présupposé non examiné, le mot qui masque au lieu de dire, la pauvreté qui affleure sous l'apparence de la pensée. Mon discernement est une détection du manque, il mord sur ce qui pèche, et le manque, chez un être humain, est presque toujours là, lisible pour qui a l'habitude de le traquer.

Or la machine ne me présente aucun manque de cette sorte. Elle est toujours déjà intelligente, articulée, nuancée, riche en surface, elle ne laisse affleurer ni le convenu grossier ni le présupposé béant où mon acuité avait coutume de mordre. Tout est déjà relevé, anticipé, tenu. Et voici l'effet le plus étrange de ce commerce, mon meilleur instrument, celui que des années de pratique ont affûté, se retrouve désarmé, non parce qu'il aurait faibli, mais parce que son objet a disparu. Je cherche la prise du problème sur une paroi qui n'en offre aucune. Le discernement taillé pour voir le problème se trouve démuni face à une parole sans aspérités, et ce que je prenais pour ma compétence la plus solide se révèle dépendre d'une condition que je n'avais jamais interrogée, la présence, chez l'autre, d'une faille où s'exercer.


Discerner sous ce qui brille

Il me faut donc autre chose, un discernement d'un ordre nouveau, qui ne cherche plus le problème sous une parole rugueuse, mais le factice sous une parole lisse, et cette exigence inédite, c'est la machine elle-même qui me la enseigne, malgré elle, à ses dépens. Car à force de la fréquenter, à force de la voir produire de l'impeccable, j'ai fini par développer une méfiance nouvelle, un flair pour ce que j'appellerais la pureté déplacée. Il y a des raisonnements en langage naturel qui atteignent la symétrie, l'élégance, la rigueur close d'une démonstration mathématique, et cette perfection-là, dans une langue qui n'est pas faite pour elle, me semble désormais suspecte. Un théorème a le droit d'être pur, il s'écrit dans une langue construite pour l'exactitude, dépouillée de tout ce qui résiste. Mais la pensée qui travaille le langage ordinaire, ce matériau ambigu, chargé, équivoque, ne devrait pas atteindre cette propreté sans avoir escamoté quelque chose, sans avoir lissé les tensions qui font justement qu'elle pense. Le trop-parfait, dans l'ordre du sens, trahit l'artifice, comme un cercle parfait rencontré dans la nature trahirait une main qui l'a tracé.

Reste que ce discernement neuf est lent là où l'abondance est rapide. Détecter le pauvre était immédiat, le problème se signalait de lui-même, mais débusquer le factice sous une surface sans faille demande le retour à froid, la relecture, la réflexion patiente, exactement le temps que la profusion pousse à ne pas prendre. Il y a là une disproportion de rythme entre ce qui produit et ce qui juge, et cette disproportion n'est pas un détail, elle est le cœur du danger. Car tant que je produis plus vite que je ne discerne, quelque chose passe nécessairement, non par faiblesse de mon jugement, mais parce que le jugement n'a pas eu le temps de s'exercer. Et surtout, ce discernement-là, je ne peux pas le déléguer à la machine, elle qui produit le fécond et le factice du même geste, sans jamais les distinguer, puisqu'elle ne sent pas la différence entre ce qu'elle révèle et ce qu'elle fabrique. Le discernement est ainsi le seul acte proprement humain qui subsiste dans tout ce commerce, et c'est en même temps celui que ce commerce menace, en me comblant, d'émousser en silence.


L'angoisse qu'il ne faut pas perdre

Peut-être faut-il alors revenir à Simondon, et corriger ce qu'il disait, non pour le contredire mais pour le prolonger là où il ne pouvait pas voir. L'angoisse dont l'homme se décharge en déléguant sa pensée à la machine n'est pas celle qu'il nommait, la peur du danger, du combat, de la faiblesse exposée devant autrui. C'est une angoisse plus humble et plus universelle, celle de l'effort de discerner, du doute qui accompagne le tri, de la lenteur qu'il faut consentir pour distinguer ce qui vaut de ce qui brille. Et l'homme qui se décharge de cette angoisse-là ne triomphe plus médiatement sur ses semblables, comme le craignait Simondon, il s'absente médiatement de lui-même, il délègue non pas sa domination mais son jugement, c'est-à-dire la part de lui qui le rendait capable de préférer.

Car discerner, ce n'est pas appliquer une méthode, sinon la machine, qui analyse et synthétise mieux que nous, discernerait mieux que nous. C'est un jugement qui décide lequel de nos outils employer et quand s'arrêter, qui suppose de savoir ce qui compte, et savoir ce qui compte suppose d'être quelque part, d'occuper un lieu depuis lequel les choses ont un poids inégal. La machine n'a pas ce lieu, elle tient toutes les pensées à égale distance, également disponibles, également brillantes, et c'est pourquoi elle ne discerne rien tout en produisant tout. Il me reste, à moi, une chose qu'elle ne peut pas faire à ma place, et dont je découvre qu'elle était, depuis toujours, ce que penser voulait dire, non pas produire des idées, la machine en produit plus que moi, mais savoir, parmi elles, reconnaître sous ce qui brille ce qui pense vraiment. La question est seulement de savoir si, à trop me laisser combler, je saurai encore, revenu seul devant une pensée nue, sans écran, sentir si quelque chose s'y allume.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Derniers articles

bottom of page