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Vous croyez être vous-même, mais vous jouez un rôle sans le savoir

  • 10 avr.
  • 6 min de lecture


On se méfie de l'artifice. Le mot évoque le masque, la tromperie, la mise en scène. Il semble fait pour désigner ce qui cache la réalité, ce qui maquille, ce qui travestit. Depuis Aristote, la distinction est nette : est naturel ce qui porte en soi la source de son mouvement. Un arbre pousse par nature. Un lit, aussi beau soit-il, ne pousse pas. Il reste figé, reproduisant les formes de la vie sans sa force intérieure. L'artificiel, c'est le produit d'une cause extérieure, inerte par lui-même.

Ce partage paraît limpide. Et il nourrit une croyance tenace : que nous, dans notre vie quotidienne, nous nous tenons du côté du naturel. Que nos réactions sont spontanées, que nos paroles sont sincères, que notre manière d'être est authentique. Que l'artifice, c'est pour les autres, pour les hypocrites, pour ceux qui calculent.

Or rien n'est moins vrai. Et c'est peut-être la découverte la plus dérangeante que la pensée puisse offrir.


Des rôles que nous ne voyons plus

La vie sociale est saturée d'artifices. Nous en exécutons des dizaines chaque jour, avec une fluidité telle que nous ne les percevons plus comme tels. Ne pas dire ceci pour ne pas froisser. Ne pas critiquer le chef, même quand il a tort de manière flagrante. Ne pas poser la question qui embarrasserait un collègue. Ne pas montrer certaines émotions dans certains contextes. Sourire quand on n'en a pas envie. Répondre "ça va" quand ça ne va pas.

Aucun de ces comportements ne vient directement d'un mouvement intérieur. Ils viennent d'un code extérieur, appris, intégré, répété au point de devenir invisible. Nous croyons être nous-mêmes alors que nous tenons un personnage. Et ce personnage est si bien rodé, si parfaitement ajusté aux attentes de l'environnement, que nous avons oublié le moment où nous l'avons endossé.

Sartre appelait cela la mauvaise foi : cette capacité de jouer un rôle avec tant de conviction qu'on finit par croire qu'on ne joue pas. La sincérité elle-même peut être un masque bien porté. Quelqu'un qui dit "je suis quelqu'un de franc" ne fait souvent que décrire le personnage qu'il a choisi d'incarner, pas une disposition naturelle qu'il aurait découverte en lui.

Un voyage prolongé à l'étranger suffit à le révéler. Plongé dans une autre culture, contraint d'adopter d'autres gestes, d'autres rituels, d'autres manières de parler et de se taire, on découvre brutalement que ses comportements "naturels" n'étaient que des conventions locales. L'écart forcé avec nos habitudes fait apparaître leur vraie nature : des artifices si bien intégrés qu'ils avaient pris l'apparence du spontané.


Le moment où le rôle devient le problème

Le problème n'est pas que nous jouions des rôles. Les artifices sociaux sont indispensables à la vie collective. Sans eux, chaque interaction deviendrait un affrontement, chaque parole une mise en danger. On a besoin de ces filtres, de ces conventions, de ces ajustements permanents. Ils rendent la coexistence possible.

Le problème commence quand ces rôles cessent d'être perçus comme des conventions et deviennent une seconde peau. Quand on ne sait plus où finit le personnage et où commence la personne. Quand on pense et on agit mécaniquement, sans conscience de ce qui, dans nos réactions, relève d'un choix et de ce qui relève d'un automatisme.

Un artifice ignoré agit à notre place. Il fait obstacle à la pensée. Un artifice assumé, lui, devient un outil pour voir autrement, et parfois pour se voir soi-même.

C'est dans cette zone aveugle que se joue l'essentiel. Car tant que le rôle reste invisible, il n'y a rien à examiner. On est "soi-même", point final. La question ne se pose pas. Et l'absence de question est précisément ce qui maintient l'enfermement.


L'artifice qui rend les masques visibles

C'est ici qu'intervient un usage radicalement différent de l'artifice : celui que la pratique philosophique met en place délibérément.

Cet artifice-là ne prétend pas imiter la vie naturelle. Il ne cherche pas à créer un cadre "plus authentique" que le quotidien. Il fait le contraire : il assume pleinement sa construction. Il remplace les règles tacites de la comédie sociale par des règles explicites. Répondre à une question par un argument, pas par une formule de politesse. Poser une question parce qu'on ne comprend pas, pas pour placer ses pions. Dire ce qu'on pense et accepter que ce qu'on pense soit examiné, sans que cela constitue une agression.

Dans ce cadre, des choses apparaissent qui resteraient invisibles partout ailleurs.

Un client me dit un jour : "Je ne supporte pas l'injustice." Je lui rappelle qu'il n'a pas réagi quand un collègue a été injustement critiqué devant lui. "Ce n'était pas mon rôle", répond-il. "Donc, dans votre rôle, l'injustice devient supportable ?" Silence. Puis : "Oui… je crois que je ne l'avais jamais vu comme ça."

En dehors d'une consultation philosophique, cette remarque pourrait passer pour une attaque personnelle. Dans le cadre artificiel de la pratique, elle est reçue comme un révélateur. Le rôle est mis à nu. Il apparaît pour ce qu'il est : un dispositif appris, pas une nécessité intérieure. Et cette apparition change tout, parce qu'on ne peut plus faire semblant de ne pas l'avoir vue.


Ce que le cadre collectif amplifie

En atelier collectif, le même mécanisme agit, amplifié par la présence du groupe. Quelqu'un affirme : "Dans notre équipe, on communique toujours ouvertement." Plutôt que d'enchaîner par l'acquiescement poli que le contexte professionnel réclame, le cadre de l'atelier impose la question : "Qu'est-ce qui ne pourrait pas être dit ici ?" Le masque du consensus se fissure immédiatement. La "communication ouverte" exclut, en réalité, tout ce qui pourrait froisser la hiérarchie, tout ce qui remettrait en cause une décision déjà prise, tout ce qui obligerait quelqu'un à assumer publiquement un désaccord.

Ce qui est remarquable, c'est que la personne qui a prononcé la phrase le sait. Elle sait que la communication n'est pas "toujours ouverte". Mais elle le sait d'un savoir inerte, un savoir qui ne produit rien parce qu'il n'a jamais été formulé, jamais confronté, jamais soumis à l'épreuve d'une question directe. Le cadre artificiel de la pratique transforme un savoir muet en une prise de conscience active. C'est la différence entre savoir vaguement que l'on joue un rôle et le voir fonctionner sous ses yeux.

Le même décalage opère dans les échanges les plus banals. Quelqu'un dit : "On devrait se voir plus souvent." La réponse attendue est : "Oui, bien sûr." Mais si l'on demande : "Qu'est-ce qui vous en empêche ?", la formule polie se révèle pour ce qu'elle est. Un code social, pas une intention réelle. La gêne qui suit cette question n'est pas un accident. C'est le signe qu'un artifice invisible vient d'être rendu visible.


Un laboratoire pour la pensée

Ce cadre a un autre avantage, moins immédiatement perceptible mais décisif à long terme : il permet de travailler les compétences de la pensée elle-même. En dissociant artificiellement ce que la vie quotidienne mêle en permanence, on peut isoler, nommer et exercer des opérations intellectuelles qui restent confuses tant qu'elles ne sont pas distinguées.

Argumenter, et apprendre à repérer les failles de ses propres arguments. Identifier les présupposés qui se cachent dans les questions qu'on pose et dans les réponses qu'on donne. Problématiser une affirmation qui semblait aller de soi. Conceptualiser, c'est-à-dire donner une forme précise à une pensée vague. Synthétiser un échange pour en dégager ce qui a réellement avancé et ce qui tourne en rond.

Ce travail se distingue de l'exercice scolaire en un point fondamental : il n'y a pas de programme à réciter, pas de bonne réponse à atteindre, mais une exploration exigeante, au plus près de ce que chacun pense réellement.

Le tout se déroule dans un dialogue qui assume pleinement son caractère construit. On sait qu'on n'est pas dans une conversation ordinaire. On sait que les règles sont différentes. Et c'est précisément parce que les règles sont explicites qu'on peut aller plus loin que dans n'importe quel échange spontané. La spontanéité, contrairement à ce qu'on croit, ne libère pas la pensée. Elle la maintient dans ses ornières habituelles. C'est la contrainte consciente qui ouvre de nouveaux chemins.


L'artifice conscient contre l'artifice invisible

On voit alors que l'artifice philosophique n'est pas un masque de plus posé sur les précédents. C'est un miroir tendu aux masques déjà présents. Il n'abolit pas les rôles. Il ne prétend pas accéder à un "vrai soi" qui se tiendrait derrière eux, pur et intact. Il fait quelque chose de plus modeste et de plus utile : il rend les rôles visibles, et redonne à chacun la possibilité de les habiter en connaissance de cause.

La différence entre subir un rôle et l'habiter consciemment est immense. Dans le premier cas, on est agi. Dans le second, on agit. On peut continuer à jouer exactement le même rôle qu'avant, à faire les mêmes choix, à dire les mêmes choses. Mais on le fait en sachant depuis quel rôle on parle, avec quelles conventions, et avec quelle liberté. Ce savoir ne change pas nécessairement les actes. Il change le rapport aux actes. Et ce changement de rapport est le début de tout travail philosophique sérieux.

Ce ne sont pas les artifices qu'il faut critiquer. C'est leur usage sans conscience. Car un artifice ignoré nous gouverne. Un artifice assumé nous éclaire.

Si cette lecture vous donne envie d'examiner les rôles que vous tenez sans les voir, la consultation philosophique est un espace pour le faire avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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