Les attitudes du dialogue

Faire confiance

 
 
Il s'agit tout d'abord de faire confiance à ses propres mots : ne pas les retenir, ne pas les cacher, ne pas les accumuler, ne pas les ravaler. Ce qui est dit est dit et ne saurait être retiré sous prétexte que "ce n'est pas ce que l'on voulait dire". Les mots nous trahissent et c'est pour cela qu'ils nous intéressent. Les mots disent quelque chose de nous et il s'agit de nous réconcilier avec cette "chose" quand nous la refusons. Ils disent aussi quelque chose à autrui qui pourra vous en apprendre sur vous-même en les évaluant.
 
Pour penser il faut donc se risquer à parler même si nous ne sommes pas sûrs de ce que nous disons, il faut s'engager dans la pensée sans peur du ridicule, de l'erreur ou de la transparence. Il faut se faire confiance car ce que nous disons a toujours du sens, pour nous ou pour autrui, même si nous ne sommes pas toujours d'accord sur le même sens.
Le cadre réglé du dialogue philosophique empêche de toutes façons les réactions violentes, les non-dits, les attitudes implicites et autres jugements à l'emporte-pièce. En cela il faut aussi faire confiance à autrui : pour vous questionner dans une volonté d'approfondissement de votre pensée, pour vous objecter pour clarifier vos hypothèses, pour vous montrer le miroir de vous-même sans complaisance ni malveillance.
 
 

S'engager, prendre des risques

 
 
Il peut paraître étonnant de mettre en avant la prise de risque et l'engagement pour une activité qui touche principalement à la pensée. Cela serait vrai s'il s'agissait de philosophie académique. Mais dans la pratique philosophique on ne peut séparer la pensée des émotions et du comportement. Dans l'être tout est réuni, pour le meilleur et pour le pire. Or penser nécessite de s'engager dans des hypothèses pour voir où elles nous mènent, même si on n'est sûr de rien, même si on ne connait pas la vérité, même si on n'est pas un expert ni un spécialiste. Force est de constater que cela nous coûte, a fortiori en groupe, car nous avons peur d'être jugé. Mais défendre une hypothèse ne nécessite pas d'y adhérer : le dialogue n'est pas un exercice pour convaincre autrui de quoique ce soit mais pour le faire réfléchir sur lui-même et sur un problème qui concerne le groupe.
De plus rien n'empêche de soutenir une hypothèse puis de revenir dessus pour la modifier, voire de soutenir l'opposé, comme dans un exercice déjà pratiqué au Moyen-Age et que l'on appelait la controverse (disputatio).
Il est pourtant frappant de voir que alors même qu'il n'y a pas d'enjeu immédiat, la plupart d'entre nous n'ose pas s'engager dans une réponse à une question quand il n'est pas sûr, n'ose pas explorer les conséquences de son hypothèse, n'ose pas faire une objection à quelqu'un par peur de le froisser. Il faut par conséquent apprendre à "lâcher ses coups" comme au tennis, quitte à sortir du court, afin de s'imprégner de l’exercice. Qui sait d'ailleurs ce qu'autrui pourra faire d'une balle bien placée ?
 

Etre authentique


Etre authentique c'est d'abord ne pas se cacher, ne pas éviter la réalité, autrui ou soi-même. Le dialogue philosophique favorise le passage à l'authenticité. Nous savons bien, et à fortiori dans le monde du travail, que nous jouons en société chacun un rôle. Certains sont enfermés dans un ou deux rôles et d'autres ont une panoplie plus large à leur disposition.
Or la pratique philosophique, en tant qu'exercice, est aussi un jeu. Si nous devions le nommer ce serait peut-être le jeu de "sortir de soi" pour aller voir ce qui se passe ailleurs, en l’occurrence souvent chez autrui. Or en sortant de nous-même nous sommes contraints de sortir de notre rôle. Pour certains c'est facile, pour d'autres moins. C'est la raison pour laquelle "les authentiques" montrent en général l'exemple pour les autres : en voyant qu'il n'y a rien à perdre, ceux-ci commencent à laisser de côté leurs jeux habituels pour rentrer dans ce nouveau jeu.

Rire de soi

 
Le rire est en général provoqué par une surprise entre ce que nous attendions d'une situation et ce qui arrive effectivement. Le rire est donc une forme de prise de conscience d'un décalage, d'un hiatus. Comme toute prise de conscience elle est favorisée dans la pratique philosophique. Parfois on rit de nous, d'autres fois des autres ou des deux à la fois.
Rire c'est ainsi prendre de la distance avec ses émotions, c'est une détente rapide dans une situation de tension. C'est une faculté salutaire quand bien souvent nous nous apercevons que ce que nous disons est absurde, vide ou contradictoire. Nous pouvons nous trouver souvent bêtes, futiles de nous agiter pour des choses sans grande importance quand nous ne voulons pas voir ce qui est important.
 
Le rire permet ainsi de banaliser des phénomènes que nous surchargeons émotionnellement. Dire une bêtise en public par exemple : "que vont penser les gens de moi ? Ils vont dire que je suis incompétent, que je n'ai rien à faire à cette place si je peux dire des choses pareilles". Et bien non. La pratique philosophique nous apprend qu'avant d'être collectivement intelligents nous devons surtout nous réconcilier avec notre bêtise individuelle et collective car non seulement cette bêtise est drôle mais la reconnaître permet de nous apaiser. Or pour bien réfléchir, être efficace, juste et pertinent, il faut savoir "garder la tête froide quand tous tous les autres la perdront" pour paraphraser Kipling.
Il y a de l'humilité chez qui sait reconnaître sa propre bêtise, sans en faire une affaire d'Etat.
 

Se poser

 
Descartes disait déjà en son temps que la précipitation était la chose la plus néfaste pour bien conduire sa pensée. Dans notre monde où tout va très vite, où nous sommes hyper-connectés et hyper-sollicités la tentation est grande de réagir "au quart de tour" et de tout faire dans l'urgence pour gagner du temps et nous débarrasser d'un problème pour en traiter un suivant.
Dans le même temps il y a un très puissant préjugé d'époque et qui semble dépasser nos frontières, selon lequel "il ne faut pas juger autrui". 
Or on ne voit pas que pour décider très rapidement, pour réagir donc, il faut malgré tout juger. Il faut donner une valeur à une option plutôt qu'à une autre et agir immédiatement dans cette direction. Ce faisant nous passons notre temps à faire des micro-jugements et qui sont tellement rapides et automatiques que nous ne nous en apercevons même plus. Certains auteurs dénoncent ce phénomène qu'ils appellent d’ailleurs des "biais cognitifs". Si cela ne pose en général pas trop de problèmes cela peutcavoir des conséquences catastrophique dans des situations de crise. On donne souvent l'exemple du crash aérien causé par le fait que le co-pilote n'a pas osé critiquer une décision erronée du commandant de bord parce qu'il avait le préjugé selon lequel : "s'il est commandant c'est bien parce qu'il doit mieux savoir ce qu'il fait que moi". C'est un préjugé.
 
Dans la pratique philosophique nous faisons beaucoup d’"arrêts sur dialogue", ce qui peut d'ailleurs être source d'une certaine frustration pour les participants qui veulent que "cela aille plus vite" afin d'examiner ce que disent les gens et de leur apprendre à écouter, respirer, réfléchir avant de réagir. Se poser commence par se débarrasser de ce que nous appelons une "parole compulsive" qui relève plus de l'insécurité et de la crainte que de la volonté de comprendre et d'avance.
 
Se poser permet de ne pas se laisser emporter par l’émotion et de dire des choses "qui dépassent notre pensée"" (cette expression mériterait d'ailleurs probablement que l'on s'y attarde un peu). Or dans un dialogue en groupe, a fortiori quand on commence à aborder "les sujets qui fâchent" les esprits s’échauffent rapidement, le débit s'accélère, la pensée commence à rouler sur ses habitudes et les "bons vieux" automatismes commencent à reprendre le dessus comme on peut le voir dans les "débats télévisés" qui constituent un bon exemple de tout ce qu'il ne faut pas faire en matière de dialogue.
 
C'est donc un des rôles principaux du praticien d'exiger que les participants réfléchissent mais ne réagissent pas. Il le fera notamment par le questionnement, qui viendra souvent interrompre ce que d'aucuns nommeront une libre réflexion mais qui est plus vraisemblablement un discours de nervosité. En questionnant le sujet qui a tendance à réagir celui-ci reprendra le fil de la raison et pourra par conséquent reprendre sa place dans le dialogue, la conscience en plus.
 

Etre présent

 
Les sollicitations sont mobreuses pour nous faire échapper au présent : soucis, regrets, craintes, distractions, obsession de vouloir toujours être au courant de la dernière nouvelle, compulsion à "checker" nos mails ou à "sharer" une publication sur Facebook. Tous les prétextes sont bons pour nous échapper du moment présent, raison pour laquelle probablement les retraites de méditation trouvent un certain succès pour les cadres surmenés. La pratique philosophique a ceci de commun avec les pratiques méditatives, et notamment le mouvement de la pleine conscience, qu'elle vous invite, voire vous incite fortement, à être dans l'ici et le maintenant. C'est d'ailleurs une différence importante avec une pratique psychologique où la recherche de liens dans le passé et l'histoire du sujet prennent une place importante.
Etre présent se concrétise par la conscience de ce que nous disons au moment où nous le disons, de ce que dit autrui, des émotions qui nous traversent et traversent autrui au cours du dialogue. Pourtant la réflexion est aussi une forme de prise de distance et échappement au présent immédiat. Par conséquent la spécificité de cette pratique est d'alterner des moments de pure présence à soi et d'interruption de la réflexion pour se mettre dans la pure réception ce qui arrive, attitude similaire à l'epoche ou à la suspension du jugement (voir également la réduction phénoménologique) avec des moments de "méta-cognition" où on s'extrait du présent pour rendre compte du phénomène par la raison : "pourquoi ai-je dit cela, pourquoi telle personne adopte telle attitude, quelle objection pouvez-vous faire à cette personne," etc.
Par rapport à autrui il s'agit d'être de plain-pied avec lui pour saisir ce qui se trame, les inflexions de sa pensée et la tonalité de son être, pour paraphraser Heidegger. Il s'agit de voir comment autrui raisonne et résonne. En ceci la pratique philosophique est autant une pratique intellectuelle qu'existentielle : elle touche à la pensée, aux attitudes et aux émotions d'un sujet qui est restitué dans un tout. Un être humain.
 

Se confronter

 
Se confronter c'est rencontrer une altérité. La pensée étant rencontre avec autre chose qu'elle même (un sujet qui pense un objet), la confrontation est inhérente à la pensée. Pour le dire autrement, tant que vous ne vous confrontez pas, vous ne pensez pas. C'est bien la raison pour laquelle nous avons besoin d'un problème pour penser et détourner le flux mental de la pente des habitudes.
 
Plusieurs niveaux de confrontation se superposent au cours d'un atelier ou d'une consultation : il y a d'abord la confrontation à son propre discours, notamment grâce à la reformulation. Entendre quelqu'un reformuler votre discours c'est déjà se voir en train de penser et examiner le sens de nos paroles. 
 
C'est également se confronter à une autre subjectivité, un autre sujet : autrui s'empare de vos mots et les interprète. Le sens est désormais de sa responsabilité, il vous échappe mais vous découvre bientôt qu'autrui a cette miraculeuse capacité de garder le sens en changeant les mots. Parfois même autrui formulera votre pensée mieux que vous ne l'aviez-fait vous même. En ce sens nous pouvons dire qu'autrui nous comprend toujours mieux que nous-même et nous est indispensable. Plus il nous est étranger et plus son jugement sur nous sera vrai car ne sera suspect ni de complaisance (amitié complice, amour) ni de malveillance (jalousie, envie, rivalité).
 
Enfin il y a la confrontation avec le problème objectif : la question posée (quel avenir pour notre entreprise, dois-je reprendre mes études, pourquoi nous n'arrivons pas à recruter les bons profils...), les conflits à apaiser, les messages à élucider, les attitudes à décrypter, etc..L'éventail des compétences de la pensée critique sera mis à profit pour y parvenir de manière rigoureuse, a fortiori lorsque le dialogue est collectif et met en présence des intérêts divergents qu'il s'agira de mettre au jour.
 

Comprendre les émotions

 
 
Les comprendre cela veut dire les reconnaître quand elles surgissent, chez soi ou autrui, et les nommer. Il s'agira ensuite de leur donner du sens en expliquant ce qu'elles révèlent, si le sujet souhaite en parler. Si elles font obstacle au dialogue, il s'agira de les apaiser par la même méthode afin de poursuivre le dialogue et de rester sur le fin ténu de la raison.
Les émotions nous parlent de nous et cela fait certainement du sens de se demander pourquoi à telle moment nous ressentons telle ou telle émotion. Pour autant ce questionnement constitue la frontière avec la psychologie puisque l'émotion fera appel à l'histoire personnelle voire intime du sujet : c'est sa responsabilité de poursuivre son cheminement s'il le souhaite avec un psychologue professionnel mais nous considérons que notre travail s'arrête là.