Pourquoi penser n'est ni discuter ni échanger des opinions ?

30 novembre 2016 par jerome lecoq

 

Penser, pour le sens commun, c'est réfléchir, c'est-à-dire penser à quelque chose, c'est se parler mentalement en posant un objet de réflexion. Pour la plupart d'entre nous c'est produire une opinion en réponse à la question "Que penses-tu de cela ?". Dans cette question on entendra souvent "Es-tu d'accord avec cette opinion ou pas ? et pourquoi ?"

Avec le "pourquoi" la question se complique déjà un peu 

car il nous est demandé de rendre compte de notre opinion, de la soutenir par une raison, une cause ou une croyance. C’est ce qu’on appelle un argument. Or tous les arguments ne se valent pas, chacun a son propre poids, sa propre valeur. Comme l’argument parfait ou indiscutable n’existe pas, le bon argument sera par défaut celui qui comporte le moins de problèmes. Et plus le sujet est passionné et polémique, plus les arguments sont difficiles à produire, tant notre émotion tend à prendre l’ascendant sur notre raison.

Imaginons par exemple le dialogue suivant entre A et B :

A : - «Penses-tu qu'il faille interdire le port du burkini ?

B : - Non parce que je pense que chacun doit être libre de se vêtir comme il le souhaite.

A : - Pourquoi ?

B : - Parce que mon vêtement exprime ma liberté de masquer ou au contraire de mettre en valeurs certaines parties de mon corps et cette liberté est inaliénable."

Puis vient une question problématique de la part de A :

A : -"Mais pourquoi des femmes choisissent de masquer plus que ce que la plupart des femmes masquent ?

Or on voit que cette question est lourde des présupposés suivants :

1 - Ce sont des femmes qui choisissent. Ce ne sont ni des hommes, ni n’importe quelles femmes.

2 - Ces femmes choisissent ce qui implique leur libre-arbitre.

3 - Elles masquent plus que ce que la plupart masquent : ce qui sous-entend qu’il y aurait une norme de la pudeur.

B, pour être en mesure de répondre devra accepter ces trois présupposés. Il n'y a pas de problème en soi avec les présupposés : toute question, même la plus dépouillée, contient des présupposés. Le tout est de savoir si ces présupposés sont légitimes ou illégitimes, ce qui est un travail en soi qui conduira à l'évaluation des arguments les soutenant.

Souvent nous ne nous rendons même pas compte de ce que nous tentons de « faire avaler » à notre interlocuteur sous couvert d’une question.

Mais cette question peut elle-même être problématisée. On appelle cela "questionner la question". En général c’est un procédé rhétorique qui est de nature à éviter de répondre à une question embarrassante. Mais dans ce cas le procédé est légitime car il montre un problème dans la question même. Ainsi beaucoup de questions sont rhétoriques ou « chargées de présupposés », comme dans cet exemple. Or souvent nous ne nous rendons même pas compte de ce que nous tentons de « faire avaler » à notre interlocuteur sous couvert d’une question. Il est donc important, dans l’optique d’éviter toute manipulation consciente ou inconsciente, de montrer à votre interlocuteur que sa question pose problème.

On pourra par exemple retourner la question : “Est-ce qu’elles masquent plus ou est-ce qu’elles montrent plus ?”. Cette question est intéressante car elle joue sur la puissance du concept “masquer”. En effet en masquant leur corps elles montrent aussi quelque chose, elles montrent ce qui relève du symbolique, à savoir leur appartenance à une religion. De la même manière celui qui porte le masque de Zorro veut à la fois préserver son identité et aussi signifier qu’il est un justicier.

Or ici B doit faire un choix entre masquer au sens littéral de "cacher un objet" ou au sens plus riche de “montrer son appartenance à un groupe”. Dans le premier cas on est dans le registre de la pudeur et dans l’autre dans celui de la revendication, donc dans la politique. Ainsi en conceptualisant on peut voir l’antinomie entre individuel (la pudeur est l’affaire de chaque individu) et collectif (le politique relève du collectif, de la vie en société).

A ce stade nous avons utilisé les compétences suivantes : analyser (les questions et les réponses), questionnerargumenterinterpréter (choisir de prendre le sens littéral plutôt que le sens symbolique), identifier les présupposés (ceux contenus dans toute question), problématiser (en posant une question qui soulève un problème non apparent).

La plupart du temps nous utilisons ces compétences intuitivement, avec plus ou moins de bonheur. Or s'entraîner à la penser c’est passer de l’intuition à la méthode, à l’action consciente et raisonnée, d'une parole réactive à une parole stratégique ou performative (qui vise à provoquer une action chez l'interlocuteur). Il s’agit donc de reconnaître les compétences puis de les utiliser séparément et enfin de les combiner dans le cadre d’un dialogue.

Notre habitude du langage est telle que nous ne voyons plus les autres sens des mots, nous appauvrissons notre monde en roulant sur la pente de l’habitude.

Voyons maintenant la réponse de B : “Elles choisissent de le faire parce que leur religion leur interdit de montrer les parties de leur corps”.

On voit que B n’utilise pas la puissance problématique et philosophique du concept de “masquer”, probablement parce qu’il ne l’a pas vue. Notre habitude du langage est telle que nous ne voyons plus les autres sens des mots, nous appauvrissons notre monde en roulant sur la pente de l’habitude. Heidegger disait, probablement à tort, que “l’animal est pauvre en monde”. Je dirais pour ma part que c’est l’homme réactif, pressé, habitué, expert qui est “pauvre en monde”. Il ne sait plus se laisser surprendre par les mots : premièrement parce qu’il n’a “pas le temps” (cf mon article, à quoi sommes-nous occupés) et deuxièmement parce que s’étonner c’est montrer son ignorance, signe de faiblesse dans un monde de l’expertise. Or l’expert veut montrer qu’il sait, qu’il contrôle, il ne peut être pris en défaut. C’est probablement pour cette raison d’ailleurs que les experts se trompent.

A cette réponse, A pourrait produire les questions suivantes :

  • 1 - "Où est-ce dit ou écrit que leur religion leur interdit ?" (demander la source écrite ou orale d’un interdit, questionner la légitimité d’un interdit, interroger l’autorité).
  • 2 - "Mais si leur religion leur interdit, ces femmes sont-elles le choix ?" (problématiser l’opposition entre choix et respect d’un interdit).

3 - "Est-ce leur religion qui le leur interdit ou est-ce une interprétation de leur religion ?" (problématiser la différence entre l’interprétation et la lecture littérale d’un texte).

3.1 - "Si c’est une interprétation est-elle légitime ou est-ce une sur-interprétation ?" (Question qui ne pourra être résolue que par un expert de la religion en question et en l'occurrence pour ce qui est de l’islam par un fin connaisseur du Coran ou par un comité d’experts).

  • 4 - "Quelles parties de corps précisément la religion leur interdit elle de montrer ?" (demande de précision).
  • 5 - "Pourquoi la religion leur interdit cela ?" (demande de cause, d’intention, de cohérence, de sens).
  • 6 - "Pourquoi d’autres femmes de la même religion choisissent de s’adapter aux mœurs locales et montrent leur corps ?" (montrer un contre-exemple pour problématiser l’interdit, le conditionner).
  • 7 - "Que se passerait-il si elles refusaient de se plier à cet interdit ?" (analyser les conséquences d’une hypothèse pour mieux identifier les motivations à agir ou à ne pas agir).
  • 8 - "Est-ce leur croyance religieuse qui leur dicte la pudeur ou est-ce leur volonté de se conformer à la norme de leur groupe ?" (problématiser entre la croyance et le conformisme).

Suivant la question que A choisira de poser, les présupposés acceptés ne sont pas les mêmes et le dialogue ne prendra pas la même direction.

Dans le travail de la pensée l’idée est de coller au plus près à la logique interne de la proposition sans avoir besoin d’informations extérieures. L’idée est de montrer un problème de cohérence interne dans une proposition.

C’est la question la plus “philosophique” dans le sens où c’est celle qui est la plus susceptible de faire réfléchir B sur les concepts qu’il utilise, de le faire problématiser sa position

Les questions 1, 3, 4 risquent de s’embourber dans une querelle d’experts ou d’interprétations qui ne pourront être tranchées. De plus ce débat risque de s’enflammer autour de positions de principes, d’idéologies. La question 5 est séduisante mais risque également de nous emmener vers une discussion sur une exégèse de la religion.

La question 7 est intéressante car elle porte le débat vers les conséquences éventuellement pratiques du contraire de la proposition et permet d’avancer "latéralement".

La question 6 est problématique car elle relativise la proposition par un contre-exemple mais risque de s’éterniser dans les débats sur les différents courants d’une religion. Par ailleurs elle suppose que l’exemple soit plus détaillé et précis.

La question 8 est porteuse car elle montre le problème de la liberté de croyance face à la pression qu’exerce le groupe.

Mais c’est la question 2 qui nous paraît la plus “philosophique” car elle montre immédiatement une contradiction entre un choix supposé libre et éclairé et un interdit qui restreint cette même liberté. C’est la question la plus “philosophique” dans le sens où c’est celle qui est la plus susceptible de faire réfléchir B sur les concepts qu’il utilise, de le faire problématiser sa position et de décider si en l’espèce il y a un choix auquel cas il faudra qu’il explique quelles sont les options du choix ou si au contraire il y a obligation et par conséquent absence de choix (même si Sartre nous dirait que nous avons toujours le choix).

Dans un exercice de pratique philosophiqueil sera demandé au sujet de produire lui-même la plupart de ces questions (le philosophe-praticien l’aidera en général) puis de les évaluer et d’en choisir une afin d’y répondre en s’engageant, même s’il considère que son opinion est une hypothèse. C’est même paradoxalement seulement s’il prend son opinion pour une hypothèse qu’il sera en mesure de s’en détacher. Il y a par conséquent une souplesse comportementale et mentale à développer qui oscille entre l’engagement, la prise de risque et le détachement, la prise de recul. Seul ce va-et-vient constant permet de développer une pensée sans la rigidifier dans des positions de principe.

C’est donc un exercice où le sujet se voit penser car il prend les positions à la fois du questionneur et du répondant et de l’observateur du dialogue. Il est constamment à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même dans un jeu dialectique. Poser des questions l’oblige à développer son intuition, son imagination (car dans une question on peut convoquer de nouveaux concepts pour les proposer au sujet) et répondre aux questions oblige à s’adapter, prendre des options en pleine conscience, faire des choix et s’engager.

On voit donc que l'on est loin du débat d'idées, de l'échange d'opinions ou de la discussion à "bâtons rompus" mais dans un travail exigeant mais bénéfique, encore et toujours.

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