top of page

La clarté




Qu'est-ce que la clarté ?

La clarté est un phénomène cognitif et sensoriel qui s'applique à des perceptions (une image claire, un son clair, une vision claire), à des idées ou des discours. Ce qui est clair est ce qui se distingue bien, ce qui se voit bien, ce qui est délimité, ce qui est éclairé, ce qui se conçoit bien et donc se comprend bien. Le paradigme de la clarté est celui de la vision, de la lumière. La clarté s'oppose ainsi à l'obscurité, au flou, au vague, à l'ambigu, l'inchoatif, le compliqué, l'indéterminé. La clarté est le phénomène par lequel une chose nous apparait pleinement et entièrement, une idée est comprise et intégrée.

De même que c'est par la lumière portée sur un objet qu'il nous apparait clairement, de même la raison illumine l'esprit et lui apporte la clarté : “ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément” dit l'adage bien connu.

Chez Platon, c'est la philosophie, donc la raison, qui apporte la lumière aux êtres humains aveuglés par les illusions de l'opinion, symbolisées par les ombres projetées sur le fond de la caverne dans le mythe éponyme.

Spinoza nous dit qu'une “idée claire est une idée vraie” : clarté et vérité sont pour lui synonymes, de même que Descartes nous parle du sentiment d'évidence qui survient à l'occasion de la découverte de vérités mathématiques.

Pour un philosophe donc la clarté serait un idéal régulateur car elle conduirait directement, presque immédiatement, à la vérité.

Cependant, dans la vie de tous les jours, de nombreuses choses nous apparaissent de manière confuse, obscure, ambiguë voire masquées, et nous devons composer avec une obscurité relative, naviguer dans le clair-obscur, nous satisfaire autant que faire se peut de l'ambiguïté et de l'incertitude.

La clarté procure un sentiment de satisfaction, de plénitude et de certitude rassurante. Or l'être humain évidemment aime la certitude car elle est fixe, on peut s'appuyer dessus, s’y reposer, alors que le processus de clarification et d'approfondissement qui conduit à la clarté, est souvent laborieux.

L'esprit a un désir naturel de clarté car il veut, il a besoin de faire du sens, de créer du sens du monde qui l'environne. Quand il ne voit pas clair il est obligé soit de se détourner par crainte de chuter, soit d'avancer à tâtons, de faire des interprétations plausibles et s'y aventurer. Pour qui navigue sur un océan d'ambiguïté il est besoin de la confiance en la puissance de sa propre raison et de celle d'autrui. « Quand on est perdu dans la forêt mieux vaut avancer droit jusqu'à ce qu'on en sorte, peu importe la direction », nous dit Descartes. Encore faut-il avoir suffisamment de repères intermédiaires pour s'assurer de la marche droite.


Un monde ambigü

Il ne faut pas aller bien loin pour apercevoir la confusion : nous sommes déjà souvent opaques à nous-mêmes, duplices, de mauvaise foi, avec “une pensée de derrière” comme dirait Pascal, nous avons des réactions incompréhensibles y compris pour nous-mêmes comme lorsque nous nous irritons contre des choses qui ne devraient pas nous toucher (quelqu'un se gratte la tête et je m'irrite), nous avons des désirs contradictoires (je veux manger du chocolat et en même temps je veux garder la ligne), nous tombons amoureux de femmes ou d'homme pour de mauvaises raisons et le regrettons parce que ces relations font notre malheur.

Si on sort de soi-même, on a déjà un peu plus de clarté car on peut appliquer un regard objectif et critique sur ce qui nous est extérieur. Munis d’une culture scientifique de base, nous comprenons les grands principes physiques et chimiques qui prévalent dans le monde matériel : en général d'ailleurs ils se ramènent à des équations mathématiques qui sont très claires pour ceux qui les maitrisent (nous n'avons d'ailleurs pas d'autre choix que de leur faire confiance). Nous sommes capables d'interpréter les intentions des personnes qui nous entourent car nous comprenons un minimum la psychologie des individus puisque nous y sommes nous-mêmes soumis.

Quand les intentions de notre entourage ne sont pas claires, nous pouvons toujours essayer de rentrer en dialogue avec eux pour leur demander ou nous les faire expliquer par d'autres plus fins psychologues. Evidemment cela n'empêche pas que certaines personnes nous demeurent énigmatiques car duplices, secrètes voire irrationnelles ou folles. Seuls les psychiatres expérimentés peuvent tenter de donner du sens à des conduites qui nous paraissent irrationnelles comme c'est le cas dans les maladies mentales comme l'anorexie par exemple. Quand les phénomènes deviennent complexes, surdéterminés et systémiques, nous avons besoin de spécialistes qui utilisent des modèles pour les comprendre, ne serait-ce que partiellement.

Si nous ne partagions pas tous un sens commun, nous serions tous des énigmes les uns pour les autres, nous nagerions dans une incertitude totale quant aux actions de nos congénères et donc dans une grande anxiété, dans la paranoïa et nous finirions par nous entre-détruire par peur d'être détruits à notre tour. C'est la raison pour laquelle Camus disait que "mal nommer les choses ajoutait au malheur du monde".


Construire le sens

Si nous prenons la clarté en tant que phénomène cognitif et communicationnel, alors elle se construit d'abord par le langage. Pour prendre un exemple très simple, une idée nous est claire lorsque nous reconnaissons le mot qui désigne une chose dont nous avons l'expérience concrète. Quand on me parle d'une table, le mot "table" est clair pour moi non parce que je sais que l'image de table est la même que celle dans l'esprit de mon interlocuteur (je n'en sais rien : quand j'ai une image de la table de ma cuisine lui a probablement l'image de la sienne) mais parce que j'ai l'expérience de la table : j'en ai vu plusieurs, je sais la dessiner schématiquement, je connais son usage ordinaire, je saurais la décrire dans plusieurs langues. Ici nous pointons la définition kantienne de la clarté d'une idée : c'est une alliance entre un concept, une forme, un mot, une abstraction et une expérience, une sensation ou une intuition. « Un concept sans intuition est vide et une intuition sans concept est aveugle »

L'une ne va pas sans l'autre : une intuition sans mots me fera désigner une table différente à chaque fois sans pouvoir parler d'une table en général à un interlocuteur n'ayant pas cette table sous les yeux, un mot sans expérience de table sera une abstraction creuse, un son que je serai incapable de relier au monde, comme si on me disait "schmouk". Kant nous apprend donc que la clarté est une construction mentale que nous apprenons à travers le langage.

Le problème est que nous aimons sophistiquer, compliquer, additionner les concepts et cette inflation de mots peut nous faire perdre le rapport à l'expérience, comme on le voit dans le langage technocratique ou la novlangue qui sont des sortes de langages (et donc de mondes) parallèles.

A l'inverse, nous créons sans cesse de nouveaux artefacts, nous créons de nouvelles formes de vie, nous inventons de nouvelles relations aux autres pour lesquelles nous n'avons pas de mots ou pour lesquels les mots existants deviennent inadaptés. Nous devons donc inventer ou recycler des mots pour que la réalité colle au langage et que la clarté, donc, se fasse. Par exemple, à l'heure où les notions de genre sexués semblent se flouter dans les comportements, nous forgeons de nouveaux concepts hybrides qui attesteront de ces nouvelles réalités humaines : transgenres, identités liquides, LGBT+ etc...En ce moment le moins que l'on puisse dire c'est que nos catégories sémantiques traditionnelles façonnées par le patriarcat sont en train d'être modifiées en profondeur, ce qui crée évidemment beaucoup de confusion pour ceux qui sont habitués aux anciennes catégories.

Pour une personne un peu âgée et enkystée dans sa tradition de pensée, les jeunes générations, leur langage, leurs modes relationnels doivent lui paraitre confuses, incompréhensibles. L'effort est trop grand pour comprendre, donc souvent malheureusement le rejet est plus facile, plus simple. La clarté est donc un enjeu primordial d’inclusion, d’intégration de l’autre.

La clarté dans la communication entre des êtres qui n'ont pas les mêmes représentations, les mêmes repères intellectuels et culturels, voire les mêmes langues et aspirations, est donc un travail de tous les instants : la clarté, comme la liberté d'ailleurs, est une valeur à conquérir et rarement un acquis, un point de départ, y compris avec nous-mêmes. Si le “connais-toi toi-même" est une injonction, c'est bien que la connaissance de soi, et encore moins l'évidence de soi, est une conquête à entreprendre au cours de son existence.


Comment conquérir la clarté ?

Premièrement il faut parler le même langage, ce qui paraît évident. Parler le même langage cela signifie s'accorder sur un sens commun des mots, avoir les mêmes références, les mêmes expériences auxquelles se relier. Cela exclut donc toute forme de privatisation de la langue : éviter l'humour qui est très culturel, les allusions et l'implicite, les métaphores culturellement connotées, à moins d'être sûr à qui l'on parle.

Deuxièmement il faut cultiver la simplicité, la brièveté et le style direct. Souvent les nuances vont à l'encontre de la clarté en ce que les détails à foison ont vite fait de masquer l'essentiel. La clarté s'accommode mal des effets de style, du style ampoulé des diplomates ou des "mandarins", des phrases à rallonge proustiennes. On sacrifiera quelque peu les formes, la délicatesse et la préciosité au profit de l'efficacité de la proposition claire, parfois abrupte ou rugueuse : on appelle “un chat un chat” et on ne se paye pas de mots.

Troisièmement il faut se positionner dans son discours, sans être avare d'un ou deux arguments décisifs pour expliquer ce choix, ce qui permet de rester ouverts puisqu'un argument est toujours hypothétique et peut bien être remis en cause. Être clair sur un positionnement A n'empêche pas de changer d'avis et d'être clair l'instant d'après sur un positionnement B, si évidemment le Sujet ne passe pas son temps à changer d'avis comme une girouette ce qui provoquerait l’effet inverse.

Quatrièmement il faut solliciter l'objection et la question dès qu'une unité de sens existe, afin d'éviter de bâtir un monologue compliqué qui finira par s'écrouler sous le poids de sa propre complication, comme c'est souvent le cas dans les monologues ininterrompus. Ainsi un discours clair, équilibré et profond est un discours qui est le résultat d'un travail à plusieurs voix, au minimum d'un dialogue intérieur qui a lieu, d'une prise de distance entre celui qui dit et ce qu'il dit, afin qu'une réflexion permette d'élaguer, de synthétiser, de reformuler ce qui en première diction peut être confus.

Cinquièmement il faut se poser, ne pas se précipiter, se dégager d'éventuels enjeux émotifs de sa parole : la fébrilité, causée en général par l'anxiété ou l'enthousiasme, nous fait perdre le fil de notre pensée et nous pousse en général à toujours rajouter des mots dans la croyance illusoire que plus il y en aura, mieux ce sera pour être compris.

La clarté est fille de sérénité et de lenteur.

bottom of page