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Le vide intérieur : fuite ou lucidité ?

  • Photo du rédacteur: Jérôme Lecoq
    Jérôme Lecoq
  • 24 déc. 2025
  • 4 min de lecture


Pourquoi aspirons-nous à des moments où nous sommes, en quelque sorte, « vidés » de nous-mêmes ? La société contemporaine valorise pourtant constamment le « plein » : emploi du temps rempli, efficacité maximale, passion affirmée, énergie débordante. L'idée même de vide pourrait apparaître comme suspecte, associée à l'ennui, à l'indifférence ou, pire, à une forme de fuite existentielle. Pourtant, certains états particulièrement désirables et précieux — le sommeil, la créativité spontanée, la grâce d’une rencontre amoureuse — requièrent justement cette absence d’intentionnalité, cette forme paradoxale de vide intérieur.

D'un côté, il faut admettre que ce vide peut aisément servir de prétexte à l’évitement. Mais alors, de quel plein ce vide-là est-il précisément la négation ? Il s'agit d'une fuite face à l'exigence d'une réelle réflexion ou prise de décision, une agitation superficielle ou un confort passif qui évitent soigneusement tout engagement véritable. Ce vide-là se caractérise par une fuite permanente du sens, une absence volontaire d'implication dans ce qui nous concerne réellement. Ainsi, par exemple, on peut constamment naviguer sur internet ou se plonger dans les séries télévisées, évitant ainsi de se confronter à une décision difficile ou à une discussion nécessaire.


Mais ce constat doit-il nous amener à rejeter toute forme de vide intérieur ? Il existe une autre manière d'envisager cette notion, plus exigeante et lucide : celle du vide comme disponibilité existentielle. Ce vide-là n’est pas une simple absence ou négation d'un plein, mais plutôt une manière de créer un espace intérieur ouvert, concentré sur ce qui advient sans se laisser envahir par des attentes ou des préoccupations inutiles. Certaines philosophies orientales comme le Zen ou le Taoïsme, ainsi que des pratiques philosophiques héritées de Socrate, montrent que cette disponibilité intérieure permet précisément d’être pleinement présent à ce qui se présente à nous. Être vide de soi-même, dans ce sens, ne signifie pas disparaître ni s'abandonner à une superficialité consentie, mais plutôt se libérer des préoccupations parasites, pour laisser place à une expérience immédiate, authentique et attentive du monde.


La phénoménologie de Husserl propose précisément une méthode philosophique pour cultiver cette disponibilité : l'épochè ou la réduction phénoménologique. Husserl invite à suspendre tout jugement préalable, toute présupposition ou interprétation hâtive, afin d'accueillir le phénomène tel qu'il se présente immédiatement à la conscience. Comme il l’écrit : « Il s'agit de suspendre tout jugement sur l'existence du monde, afin de se concentrer sur la manière dont les choses apparaissent à la conscience. » Cette méthode permet justement d’affiner notre jugement en le libérant des parasites et des biais qui l’influencent insidieusement. En consultation philosophique, cette approche est particulièrement efficace car elle encourage à suspendre nos réactions habituelles et à observer attentivement nos expériences et pensées dans leur immédiateté première, sans les interpréter prématurément.


Dans cette perspective, le vide intérieur devient un état où les préoccupations excessives sur sa propre image, ses attentes ou ses jugements se relâchent, permettant une lucidité accrue. Cette lucidité n'évite pas l'interprétation, mais elle réduit les filtres rigides ou automatiques, pour mieux accueillir le présent tel qu'il est. Par exemple, lors d’une discussion délicate, au lieu de réagir immédiatement selon ses habitudes défensives, cette lucidité permet de saisir plus clairement ce que dit réellement l'autre et de répondre avec justesse.


La pratique philosophique ou la consultation philosophique constitue justement un cadre privilégié pour cultiver ce vide lucide. En consultation philosophique, le praticien reprend à sa manière ce geste de suspension, non pas pour renoncer à juger, mais pour mieux juger : en s'exerçant à percevoir ce qui est dit, vécu ou pensé sans immédiatement le réduire à une explication, un diagnostic ou une croyance préétablie. C’est un processus d’ouverture qui permet de discerner clairement ses pensées, ses attitudes et ses croyances. Le dialogue philosophique, par son questionnement rigoureux et l'approche phénoménologique, aide précisément à discerner la fuite d'une disponibilité authentique, et à s’engager plus profondément dans l'expérience présente.

Comment, dès lors, distinguer ces deux formes de vide, la fuite et la lucidité ? Le critère décisif réside dans l'attitude avec laquelle nous cultivons cet état : s'agit-il d’un vide choisi, conscient, tourné vers une disponibilité accrue à la vie, ou bien d'un vide subi, résultant d’une fuite inconsciente, comme lorsqu'une personne passe compulsivement d'une activité à une autre pour éviter de faire face à un sentiment profond d'insatisfaction ou à une question existentielle difficile ?


Le vide intérieur n’est ainsi ni bon ni mauvais en soi. Il constitue un état potentiellement fertile, à condition qu’il soit traversé avec conscience, réflexion critique et vigilance existentielle. Loin d’être une simple fuite, il devient alors le creuset d’une lucidité renouvelée, où notre présence au monde s'intensifie et se clarifie.

En définitive, oser le vide en soi ne consiste pas à se perdre mais, paradoxalement, à se trouver plus profondément, en acceptant pleinement la fragilité et la richesse de l’expérience humaine. Ce vide que nous fuyons instinctivement n’est pas un simple manque : il révèle une béance plus fondamentale, une faille ontologique, une fracture constitutive de notre être. Et c’est précisément en demeurant auprès de ce vide, sans le combler ni s’en détourner, que quelque chose de véritablement humain peut émerger — non pas comme réponse, mais comme présence nue à ce que nous sommes.

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