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Les concepts ne sont pas des cages

  • Photo du rédacteur: Jérôme Lecoq
    Jérôme Lecoq
  • il y a 3 heures
  • 5 min de lecture

Pour une pensée vivante et connectée




Résistance à penser 


« Vous nous forcez à choisir des mots. » « Vous nous enfermez dans des cases. » « Vous plaquez vos concepts sur nos expériences. » Ces critiques, nous les entendons régulièrement dans la pratique philosophique. Comme si nommer, c’était trahir. Car nommer, c’est déterminer un sens, fixer un contour, proposer une forme. Et cela va à l’encontre de ce que cherche souvent le Sujet : non pas une clarté, mais la poursuite d’un sentiment insaisissable, qui semble pointer vers un au-delà inatteignable. Le Sujet préfère parfois rester dans cette quête suspendue, entre absence et promesse, plutôt que de s’arrêter sur une signification précise. Car nommer, c’est aussi risquer d’être compris. Et ce que le Sujet redoute peut-être le plus, c’est précisément cela : être compris trop vite, trop bien, et perdre la singularité de son errance. Comme si penser, c’était détruire la richesse du ressenti. Comme si conceptualiser, c’était enfermer.

Mais que se passe-t-il réellement lorsque nous invitons une personne à choisir un mot pour décrire ce qu’elle vit, ou pour poser un jugement sur elle-même ? Nous ne cherchons pas à la figer. Nous cherchons au contraire à l’aider à sortir d’un flou muet et impuissant.

Ce qui se passe souvent en amont, c’est l’émergence d’un ressenti intense, parfois d’un désir d’au-delà, de perfection, de totalité ou d’amour. Quelque chose cherche à s’exprimer, mais de manière encore confuse, vibrante, pré-conceptuelle. Dans une autre approche, notamment psychologique, on inviterait la personne à explorer librement ce ressenti, sans contrainte, par association d’idées ou de souvenirs. Ici, au contraire, on l’invite à le suspendre momentanément, à suspendre l'élan affectif pour laisser surgir une forme : un mot, un jugement, un concept. Ce geste peut paraître violent. Il est pourtant libérateur. Car le ressenti seul n’est pas encore pensée. Et sans forme, il risque de se décomposer ou de s’égarer, laissant le Sujet dans un flou artistique qui peut devenir une source de frustration, d'impuissance, voire de complaisance.

Ce moment de rupture est souvent perçu par le Sujet comme un refus d’accueil de sa parole, alors qu’il s’agit d’une exigence plus haute : ne pas se contenter de ressentir, mais oser penser en dépit de son ressenti, voire contre soi-même. Traverser l’affect au lieu de s’y installer. Penser contre soi-même, cela signifie ici non pas seulement aller à rebours des opinions toutes faites, mais surtout refuser une complaisance facile avec ses propres ressentis. Ceux-ci ne sont pas à ignorer, mais à replacer dans leur juste rôle : non comme explications finales, mais comme signes à interpréter, à travailler, à mettre en forme, dans un deuxième temps.

Non pas nier le désir d’absolu (après tout, pourquoi pas), mais lui offrir une architecture de pensée, une structure qui permette d’en rendre compte sans le dissoudre dans la confusion. En ce sens, la médiation conceptuelle n’est pas une trahison du sensible, mais sa possibilité de persister, de se communiquer, de devenir véritablement nôtre, oui, de se former, d'acquérir une forme et donc une existence propre dans notre dialogue intérieur.


La nuit où "toutes les vaches sont noires"


Hegel critiquait avec ironie les discours trop abstraits : « Dans la nuit où toutes les vaches sont noires, toutes les choses se valent ». C’est le règne d’une pseudo-profondeur, où plus rien ne se distingue, où plus rien ne fait tension. Il visait aussi certains romantiques, qui voulaient abolir les distinctions conceptuelles au profit d’un rapport immédiat à l’absolu, d’une intuition fondue dans le tout. Mais cette fusion précipitée et immature supprime justement ce qui fait la grandeur de la pensée : la médiation, la négativité, le travail de la forme. La pensée ne devient elle-même qu’en se frottant à des distinctions, en affrontant la résistance de ce qui n’est pas soi, l'altérité.

Nommer une chose, ce n’est pas l’écraser, c’est lui donner forme, contour, rapport. Ce que je ne parviens pas à dire, je ne parviens pas non plus à le penser vraiment. Wittgenstein le formulait radicalement : « Les limites de mon langage sont les limites de mon monde. » C’est pourquoi, dans nos consultations, nous proposons parfois plusieurs concepts à la personne : pour qu’elle puisse tester, se fixer provisoirement, sortir du ressenti brut et commencer à penser ce qui l’habite. Il ne s’agit pas de mettre une étiquette, mais d’offrir une prise à sa propre pensée.


Le concept comme mouvement immanent


Contrairement à l’idée reçue, un concept n’est pas une définition figée. Ce n’est pas une boîte où l’on range les choses, c’est un mouvement. Hegel parle du concept comme d’un « auto-mouvement », « un vivant ». Il naît, se déploie, se contredit, se dépasse. Il crée des tensions internes, et c’est de ces tensions que naît la pensée.

Deleuze, de son côté, définit le concept comme un carrefour de problèmes. Il ne résout pas : il connecte. Il ne classe pas : il ouvre des lignes de fuite, au sens deleuzien du terme. C'est-à-dire qu'il permet à la pensée de s'échapper des cadres figés, de déterritorialiser les habitudes mentales, d'explorer des perspectives nouvelles et inattendues. Le concept, chez Deleuze, ne se contente pas de désigner une essence : il est producteur de possibles, machine à penser plus qu'instrument de définition.

Ainsi, quand quelqu’un dit : « Je suis en colère », ce n’est pas un constat psychologique. C’est l’ouverture d’un champ de tensions possibles : est-ce une blessure ancienne ? un besoin de justice ? un refus de la vulnérabilité ? Le mot « colère », loin d’enfermer, devient un point de départ.


Penser, c’est habiter des concepts vivants


En pratique philosophique, nous faisons donc un pari : que la pensée se réveille là où les mots sont travaillés, non répétés. Que l’on peut sortir de l’imprécision affective non pas en trahissant l’expérience, mais en lui donnant une forme qu’elle n’avait pas encore.

Un concept n’est jamais un verdict. Il est une invitation à creuser. Et c’est dans cette exploration qu’une personne peut véritablement s’entendre, se voir, se transformer.

Alors non, nous ne mettons pas les gens dans des cases. Nous leur proposons des prises pour penser. Et nous avons le courage de leur demander : « Peux-tu oublier un moment ton ressenti et tenter de penser ?» Non pour les figer, mais pour ouvrir avec eux un champ de possibles.


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