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Pourquoi nous disputons-nous ?




Une dispute est une opposition violente entre deux personnes non pas basée sur la rationalité et l’évaluation objective des arguments de chacun mais sur la volonté d'imposer son point de vue par tous les moyens : mensonges, mauvaise foi, insultes, manipulations, brimades et humiliations.

Une dispute ne survient que s'il existe un enjeu entre deux personnes qui en général se connaissent et s’aiment. Les étrangers ne se disputent pas entre eux même s'ils peuvent se battre ou rentrer en conflit. Le paradigme de la dispute est celui de la dispute au sein du couple ou de la famille : en général les gens qui se disputent ont un capital affectif qu'ils partagent.

Dans la mesure où on se dispute avec des gens que nous aimons, le principal motif de dispute est celui de la reconnaissance de notre statut d'être aimé. Or ce désir de reconnaissance peut prendre trois formes principales : la reconnaissance par le pouvoir, par l’avoir et enfin par l’être.


1 - Premièrement on se dispute pour imposer son pouvoir

Ce pouvoir peut passer par la connaissance, par l'argent, par l'influence ou le contrôle. Par exemple, un couple, appelons le (A , B) se dispute parce que chacun veut avoir raison sur un point de détail de savoir. Si chacun a un rapport fort à la connaissance, A va vouloir asseoir sa domination en prétendant vraie son assertion ou en mettant en cause une assertion de B. B, se sentant mis en danger dans son identité, ne comprenant pas que A remette en cause sa parole, le prend personnellement et l’attaque. A se braque en retour et persiste dans la remise en question du point de connaissance débattu. Même si A "prouve" objectivement, en allant chercher des sources, qu'il a raison, il lui sera reproché d'avoir mis en doute a priori la parole de B et d'être une espèce de "traître » à la cause commune du couple. S'il a objectivement tort, même s'il le reconnait volontiers, il aura eu alors doublement tort.


Un autre sujet de dispute fréquent dans les couples porte sur l'éducation des enfants. Il s’agit d’une lutte de pouvoir dont l’enfant devient l’enjeu malgré lui.

Par exemple A dirigiste et dans le surcontrôle et B prône au contraire un laisser-faire basé sur la confiance et la discussion systématique avec l'enfant. Il s'agit de deux modes éducatifs radicalement opposés qui ne sauraient être administrés en même temps au même enfant, sous peine de placer l’enfant entre des injonctions contradictoires qui le feront souffrit. S'ensuivra une critique d’un côté de la rigidité des parents de A par B (« regarde ce que cela a donné tu es têtu comme un âne ») et de l’autre côté du laxisme des parents de B par A (« si on écoutait ta mère on irait tous élever des chèvres dans le Larzac »). Chacun étant persuadé du bien-fondé de sa propre vision éducative, crispé sur la véracité et la pertinence de sa propre expérience, aura trop à perdre à renoncer à sa propre conception et préférera attaquer la croyance de l'autre, sans voir que c'est une stratégie condamnée à l'échec tant chacun s'organise pour une bataille de tranchées.


Plusieurs enjeux s’entremêlent ici :


- le désir d'imposer un modèle pour son enfant, qui engagera ce dernier pour l'existence et constitue donc un moyen pour chaque parent d'imprimer une trace durable sur ce pauvre rejeton qui n'a rien demandé.

- l'ancrage positif ou négatif profond qu'a laissé sa propre histoire éducative familiale à chaque parent et son manque de distance par rapport à cet héritage involontaire.

- la volonté d'avoir raison sur un socle de compétences et d'idéologie sous-jacente (libertarisme vs autoritarisme) qu’il applique pour sa propre existence.


A tout cela s'ajoutent les projections sur son enfant de ses propres blessures narcissiques et familiales qui ne font que crisper davantage la situation qui sera l'occasion de nombreuses disputes, a fortiori si le sujet est quotidien et urgent (lorsque l'enfant commence à montrer des difficultés d'adaptation dans la vie, par exemple par rapport aux exigences de la scolarité).


2 - Deuxièmement, on se dispute pour la possession


Un autre moment paradigmatique des disputes, voire des déchirements, se situe entre les héritiers d'une même famille, recomposée ou pas, à la mort d'un des parents. S'il n'y a pas de partage équitable pensé en amont par le disparu, les enfants vont chacun revendiquer une part du « butin » non pour des raisons strictement vénales mais en fonction de ce qu'ils estiment être "de leur droit". Chacun revendique une place symbolique qu'il occupait dans le cœur du défunt et s'attribue en fonction une part de ses biens, si le partage n'a pas déjà été décidé avec le notaire.

Les enfants nés du premier mariage pourront s'estimer lésés par la captation de la belle-mère, comme cela arrive fréquemment : un sentiment d'injustice des enfants naît du fait que leur héritage légitime est détourné au profit d'un amour tardif de leur père pour une femme « illégitime ». Les biens matériels étant ce qu'ils sont, ils ne peuvent qu'être partagés et deviennent le symbole du poids de l'amour que le père accordait aux enfants alors que les deux peuvent bien être décorrélés. On ne voudra laisser que le minimum à l'autre, chacun se battra pour avoir le maximum, comme des animaux se battent pour le territoire. Chacun calque sa propre valeur sur la valeur financière de l’héritage ce qui est la source de sentiments violents d’avoir été floués, oubliés, niés.


3 - Troisièmement on se dispute pour la reconnaissance de son être, de son existence.


Tout être humain désire en général être reconnu en tant qu’individu, ce désir allant du simple regard signifiant (« j'ai remarqué que tu existes ») jusqu'à l'amour. Ce besoin de reconnaissance est analysé dialectiquement par Hegel en ce qu'il en fait une "lutte à mort pour la reconnaissance mutuelle" de deux consciences qui se rencontrent pour la première fois. Il est nécessaire selon Hegel que, à l'issue de la lutte, une conscience soit reconnue comme maitre par l'autre qui est donc le serviteur ou l'esclave.


Nous pouvons parfaitement imaginer que celui qui ne veut pas reconnaitre l'autre provoque en celui-ci une colère car son identité fondamentale d'être humain lui est symboliquement refusée, ce qui est une forme de déni d’existence. Bien sûr le méprisant niera aussi qu'il fasse une quelconque violence au "nié" mais il n'en reste pas moins que ce dernier se disputera avec le méprisant pour faire valoir son existence par d'autres moyens.

Et c'est bien le problème de ces "autres moyens" qui constitue la dispute. Si on ne nous reconnait pas par un signe d'attention, que ce soit un sourire, un bonjour, un regard, alors on se fera remarquer en général par une hostilité bien voyante : insultes, dénigrements dans notre dos, violence physique, ou bien on prendra n'importe quel prétexte pour tomber sur le méprisant à bras raccourcis et se "faire justice" soi-même.


Il s'agit donc ici d'une dispute non par volonté de s'imposer mais par réaction de défense face au déni d'autrui qui nous est souvent proprement insupportable a fortiori lorsqu’il s’agit d’un être aimé dont nous attendons l’amour en retour.

Un des moyens classiques pour nier autrui est de le renvoyer à une catégorie et de considérer qu'il n’en est qu’un représentant qui en reprend automatiquement tous les attributs. C'est ce qui se passe dans le racisme où l'individu est réduit à sa couleur de peau ou à son origine ethnique, ou encore à sa religion.

Cela ne signifie pas que l'individu n'appartient pas à des catégories (sinon la sociologie serait impossible) et qu'il ne peut pas avoir les comportements typiques de sa « classe ». Mais il ne peut simplement pas y être réduit et ces catégories peuvent aussi bien trahir des comportements superficiels issus de traditions que les individus respectent en surface par convention mais qu'ils abandonnent bien vite dès qu'ils sont transposés dans une autre culture. La dispute naitra parce qu'un des interlocuteurs assignera l'autre à sa catégorie sans s'en rendre compte.

Il est à remarquer qu'une dispute ne peut se dérouler que dans un système où chacun est relativement libre de s'exprimer. Il n'y a pas de dispute entre citoyens dans une société despotique parce que le régime les réprime aussitôt dans la violence.

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