Quand la colère nous fait honte
- Jérôme Lecoq
- 7 janv.
- 5 min de lecture

On croit souvent avoir honte de s’être mis en colère parce qu’on a crié trop fort, parce qu’on a blessé quelqu’un ou fait une scène inutile. Mais il arrive que cette honte soit d’une autre nature, plus intime, plus sourde : ce n’est pas l’excès de colère qui nous gêne, c’est son contenu. Ce qu’elle dit de nous.
C’est une chose d’avoir honte de s’être emporté. C’en est une autre de comprendre que cette colère révèle en nous une attente mesquine, un attachement douteux, une volonté de contrôle malsain. Ce n’est plus alors une faute de comportement, mais une mise à nu de soi. Et cette exposition peut être insupportable.
Lucidité
La plupart du temps, nous croyons être en train de réagir à une situation extérieure. Mais la colère est rarement dirigée uniquement contre l’événement lui-même. Elle réagit aussi — et surtout — à ce que cet événement provoque en nous : une représentation contrariée, une attente trahie, un statut contesté.
Elle est un signal, un point d’alerte, un dysfonctionnement intérieur. Mais elle est aussi une invitation à penser. Car si on prend le risque de l’examiner sans fard, elle révèle souvent ce qu’on préférerait ignorer.
Exemple
Un cadre supérieur s’emporte violemment contre un agent d’entretien qui a laissé un chariot dans le couloir, l’obligeant à le déplacer lui-même pour passer. Il le reprend sèchement, évoque le “manque de sérieux”, le “respect des standards professionnels”. Mais plus tard, un malaise persiste. Il réalise que ce n’est pas vraiment l’encombrement du couloir qui l’a mis en colère. Ce qui l’a touché, c’est le fait de devoir, lui, cadre reconnu, manipuler un objet laissé là sans précaution, comme si sa présence n’avait pas d’importance particulière. Il s’est senti invisible, traité comme n’importe qui, sans les égards qu’il attend inconsciemment. Il comprend alors que sa colère exprimait non une exigence d’ordre ou d’efficacité, mais un attachement inavouable à une hiérarchie des statuts. Ce n’était pas une injustice objective qu’il dénonçait, mais une blessure de caste. Et cette révélation lui fait honte.
La honte de la honte
Beaucoup justifient leur colère au nom de l’authenticité : « c’est ce que je ressens », « c’est ma vérité ». Mais ce réflexe peut être une manière d’éviter le vrai travail : penser ce que révèle cette colère. Ce qui nous fait honte ici, ce n’est pas d’avoir haussé le ton, c’est d’avoir voulu plus qu’on n’ose l’admettre : plus de reconnaissance, plus de pouvoir, plus de distinction. Car si l'on en veut plus, c'est qu'on pense ne pas en avoir assez : or admettre que l'on n'est pas assez reconnu peut être un aveu de faiblesse difficile à admettre pour qui se veut "au-delà" du besoin de reconnaissance.
Notre honte n’est pas seulement morale — même si ce que la colère exprime peut contredire les principes auxquels nous croyons ou que nous affichons. Elle est existentielle en ce qu’elle révèle une part de nous que nous ne contrôlons pas, qui s’exprime en deçà de notre volonté et de notre cohérence supposée, sans que cela soit pourtant inconscient.
La honte morale naît d’un écart entre nos actes et nos normes explicites ; la honte existentielle, elle, découle d’une dissonance plus profonde, entre ce que nous voulons être et ce que nous découvrons être, entre notre désir d'apparaître et les limites auxquelles notre être nous cantonne.
Elle est souvent vécue comme une mise en abyme de soi, qui aspire notre consistance dans une forme de vide intérieur, une sensation de perte de lumière et de matière, comme une espèce de trou noir. C’est un sentiment ontologique, archaïque, qui touche à notre dignité même. Celui qui a honte voudrait non pas simplement fuir les autres, mais s’annihiler pour échapper à son propre regard — ce "moi" idéalisé devenu juge intraitable.
Mais pour avoir honte encore faut-il avoir eu de la fierté, un certain sens de la valeur, de l’honneur, de la dignité. Plus nous avons prétendu à une reconnaissance, plus la chute est douloureuse. La honte est ainsi l’envers tragique de l’idéalisation de soi.
La honte comme symptôme
La pratique philosophique propose de ne pas fuir cette honte, mais de la traverser. Non pas pour s’en accabler, mais pour apprendre de ce qu’elle révèle. Elle devient alors un point d’appui, un symptôme à interroger, un matériau pour penser.
Ce n’est plus l’événement qu’il faut analyser, mais le Sujet qu’il a mis à jour. Non plus l’objet de la colère, mais la structure de désir ou d’identification qu’elle a fait surgir.
Plutôt que de s’excuser trop vite ou de se justifier moralement, il s’agit d’oser demeurer un moment avec ce qui a été vu — et dont on aurait préféré ne rien savoir. Or affronter sa honte suppose de mettre en mots les faits, les gestes, les intentions : non pour se punir, mais pour sortir du refoulement. Sans ce travail, la honte agit comme un déchet radioactif enfoui — elle mine lentement le sujet de l’intérieur.
Travailler la colère
Rester dans la honte serait une erreur. Ce serait transformer une révélation en culpabilité, et la culpabilité en inertie. Or la colère, même honteuse, est un lieu de passage — pas une station terminale. Elle appelle un travail triple, que la pratique philosophique peut accompagner :
Un travail individuel, d’abord : interroger ce que cette colère formule, parfois à notre insu. Non pour remonter à des désirs inconscients — ce n’est pas le terrain du philosophe praticien, même s'il peut s'en approcher— mais pour examiner les jugements implicites, les attentes normatives, les visions du monde que cette colère trahit. Que dit-elle de ce que nous considérons comme légitime ? D’où vient cette exigence ? Qu’est-ce que ce débordement révèle de notre manière d’habiter notre rôle, notre image, notre place ? Il ne s’agit pas d’interpréter nos affects, mais de les clarifier. Car un affect opaque rend la pensée impuissante. Un affect pensé devient un levier.
Un travail collectif, ensuite : nos colères ne sont pas vierges de toute histoire. Ce qui nous heurte, ce que nous ne supportons pas, ce qui nous révolte ou nous indigne, est souvent le fruit de normes intériorisées — de classe, de genre, de race, de rôle social. Philosopher, c’est aussi déplier cette dimension-là : mettre à jour les conditionnements qui traversent nos affects, identifier les rôles ou les attentes que nous avons incorporés malgré nous, et s’en distancier. Cela suppose un regard critique sur ce que nous appelons "nous-mêmes". Car ce que nous croyons intime est souvent un legs silencieux.
Un travail politique, enfin : une colère interrogée jusqu’au bout ne conduit pas nécessairement à la sagesse tranquille, mais parfois à l’action juste. Elle devient puissance de dévoilement et levier de transformation. Non plus simple miroir de l’âme, mais force critique des structures. Encore faut-il que cette colère soit travaillée, pensée, mise en mots — au lieu d’être captée, marchandisée, ou retournée contre soi.
La pratique philosophique n’est donc pas qu'une forme d’hygiène intérieure. C’est aussi une discipline du dévoilement, qui met au jour ce que nous voulons, ce dont nous avons hérité, et ce que nous pourrions choisir de ne plus tolérer. Elle n’est pas qu’un soin du soi — elle est aussi un geste de rupture. Une manière d’éclairer l’intime à la lumière du social, et de refuser que le monde continue comme avant, simplement parce qu’on s’y est habitué.
Ce que la colère révèle n’est pas seulement ce qui cloche en nous. C’est aussi ce qui cloche autour de nous — et qui, parfois, nous habite sans que nous l’ayons voulu.










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