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L'IA est capable de problématiser (contrairement à ce que prétendent nombre de prof. de philo)

  • Photo du rédacteur: Jérôme Lecoq
    Jérôme Lecoq
  • il y a 5 minutes
  • 9 min de lecture

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J'entends un certain nombre de professeurs de philosophie qui pérorent sur le fait que l'IA n'est qu'un succédané lisse et fade de la « vraie pensée » (la vraie pensée philosophique, la leur), et que s'en remettre à un tel outil pour écrire des dissertations ne peut que produire des résultats insipides. Je les soupçonne eux-mêmes d'en avoir un usage superficiel, et de céder au fameux biais de confirmation — autre nom de la pétition de principe : ils ont décidé que l'IA n'était pas de la pensée (probablement parce que cette nouvelle forme d'intelligence les menace dans leur raison d'être même) et ils veulent donc prouver que ce n'est pas le cas. Pour cela, ils produisent, ou font produire par l'IA, une dissertation qu'ils jugent nécessairement médiocre. CQFD.


Utilisateur assez obsessionnel, je dois dire, de l'IA, surtout ChatGPT, depuis ses débuts, j’ai voulu faire un test concret en allant sur leur terrain. Je les soupçonnais de ne pas vraiment utiliser l’IA et d’en tirer des jugements par oui-dire — des opinions, donc, selon Spinoza, et non des raisonnements fondés sur des expériences concrètes.


J’ai donc pris le dernier sujet de philosophie du bac - Notre avenir dépend-il de la technique ? - et lui ai soumis un unique prompt, pas très sophistiqué, que je vous livre ici.


Et voilà ce que mon ChatGPT m’a pondu en quelques secondes. La dissertation n’est pas entièrement rédigée, parce que je n’en ai pas besoin pour la démonstration. Le plan détaillé me montre que cette dissertation est de bonne facture, et serait capable d’avoir une bonne note, voire une excellente, au bac, au CAPES ou même à l’agrégation. Contre ceux qui prétendent que l’IA ne sait pas problématiser, je les mets au défi de me dire en quoi ce plan n’est pas problématique. Je ne dis pas que ce soit la meilleure problématique, mais que c’en est une, et qu’elle est rigoureuse.


C’est-à-dire : un questionnement hiérarchisé, qui montre que la question initiale ne peut être abordée directement, sans faire apparaître les conditions implicites qui la rendent problématique. N’est-ce pas, au fond, ce que beaucoup de professeurs de philosophie demandent, sans vraiment savoir l’expliciter ? « C’est à force de s’entraîner qu’on finit par y arriver, mais il n’y a pas de méthode », disent-ils souvent. Eh bien, justement : les modèles de langage en ont une, eux. Ils jouent des centaines de parties. Ils simulent. Ils comparent. Ils affinent. Et ils proposent, en quelques secondes, des structures qui tiennent debout, des transitions dialectiques solides, et des articulations conceptuelles qu’un correcteur humain ne balayerait pas d’un revers de main.


Voici donc la dissertation non entièrement rédigée, produite à l'aide de Chatgpt avec un prompt unique :


"Notre avenir dépend-il de la technique ?"



Introduction (partiellement rédigée)



À l’heure où nos modes de vie sont façonnés par l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou la géo-ingénierie climatique, il semble aller de soi que notre avenir dépend de la technique. Des scénarios d’anticipation les plus enthousiastes aux prédictions catastrophistes, la technique occupe une position centrale : elle est à la fois promesse de salut et menace d’aliénation. Mais cette évidence est trompeuse.


Dire que notre avenir dépend de la technique suppose qu’il existe un “nous” partageant un avenir commun, une destinée collective qui pourrait être modifiée, orientée, voire déterminée par le progrès technologique. Cela suppose également que la technique n’est pas seulement un outil au service de nos fins, mais peut devenir la matrice même de notre devenir.


Dès lors, il ne suffit pas de constater que la technique influence l’avenir : il faut interroger la nature de cette dépendance. Est-elle subie ou choisie ? Est-elle un simple prolongement de notre liberté, ou bien une puissance autonome devant laquelle nous nous effaçons ? Et surtout : que signifie encore vouloir un avenir si celui-ci est déjà balisé par ce que la technique rend possible ?


I. La technique comme condition de possibilité de tout avenir pensable

L’hypothèse initiale suppose que notre avenir dépend de la technique au sens où nous ne pouvons plus nous projeter sans elle : elle structure notre imagination, nos actions et nos espérances. Cette dépendance ne serait donc pas une aliénation, mais la condition même de toute historicité humaine.


1. L’homme comme être technique : une nature paradoxale

Depuis Bergson (L’Évolution créatrice) jusqu’à Simondon (Du mode d’existence des objets techniques), plusieurs penseurs ont insisté sur le fait que l’homme est un être naturellement technique. La main libre, le cerveau plastique, l’intelligence projetante : tout semble désigner en nous une inclination à fabriquer, transformer, instrumentaliser le monde.


La technique ne vient donc pas après l’homme : elle le constitue. Elle n’est pas un ajout extérieur à une liberté déjà là, mais la forme même de son incarnation dans le monde.


Ainsi, refuser la technique reviendrait à refuser notre propre humanité : sans elle, pas d’agriculture, pas de langage écrit, pas de mémoire collective, pas d’histoire. Notre avenir a toujours été technique, fût-ce de manière rudimentaire.


2. La technique comme cadre de l’action et du pensable

Heidegger nous invite à aller plus loin : dans le monde moderne, la technique n’est plus simplement un ensemble d’outils ; elle devient une manière de dévoiler l’être, un cadre de pensée (Gestell). Ce que nous appelons “avenir” est désormais défini non en fonction de nos désirs, mais de ce qui est réalisable techniquement.


C’est la logique du possible technique qui structure notre rapport au futur : ce que nous pouvons faire devient ce que nous allons faire, et bientôt ce que nous devons faire.


À ce niveau, la dépendance est d’ordre ontologique : la technique n’est plus seulement un moyen, elle devient le sol même à partir duquel toute projection d’avenir est rendue pensable.


3. L’histoire comme propulsion technologique

Chez Marx comme chez Ellul, la technique n’est pas neutre. Elle a un pouvoir propre, une dynamique autonome. Le développement des forces productives (machines, automatisation, maintenant IA) reconfigure l’ordre social, les rapports de classe, la conscience elle-même.


Le capitalisme, en particulier, s’est greffé sur la capacité technique à accélérer le temps historique. L’avenir devient une course à l’innovation, une anticipation constante, un avenir “programmé” plus qu’espéré.


Ainsi, dans cette première hypothèse, la technique apparaît non pas comme un facteur parmi d’autres de notre avenir, mais comme le fondement même de son élaboration. Elle est ce par quoi nous entrons dans le temps projeté, ce qui permet qu’un “futur” existe.


Transition dialectique : Mais à faire de la technique le socle de tout avenir pensable, ne court-on pas le risque d’abolir la liberté de l’homme à vouloir autre chose ? Si l’avenir est déjà contenu dans le possible technique, que devient notre pouvoir de choix, de refus, de rupture ? Et si la technique détermine nos projections, est-ce encore nous qui voulons cet avenir, ou bien le subissons-nous sous couvert de rationalité ?


II. La dépendance à la technique comme perte de maîtrise : vers une hétéronomie de l’avenir

L’hypothèse inverse consiste à dire que la technique, en prétendant tout permettre, finit par tout imposer. Ce qui semblait être une condition d’avenir devient un piège : l’horizon se rétrécit à ce que la technique rend possible, et non plus à ce que nous pourrions désirer autrement.


1. Une liberté amputée par l’illusion du progrès

H. Jonas (Le Principe responsabilité) critique sévèrement la foi dans le progrès technique. Il ne suffit pas de dire que nous pouvons ; encore faut-il se demander si nous devons. Or la technique n’a pas de boussole éthique propre : elle déploie sa puissance indépendamment de toute finalité morale.


Dans ce cadre, la dépendance n’est plus libératrice mais menaçante : elle produit des effets que nous ne contrôlons plus (dérèglement climatique, armes autonomes, IA décisionnelles), et face auxquels nous nous découvrons impuissants.


(… la suite de cette partie pourra inclure les analyses d’Anders, Ellul, Stiegler… jusqu’à faire émerger une nécessité de repenser la technique non comme destin, mais comme responsabilité.)


2. La technique comme système autonome : le renversement du rapport maître-outil

Jacques Ellul, dans Le système technicien, soutient une thèse radicale : la technique ne dépend plus de l’homme, c’est l’homme qui dépend de la technique. Chaque invention appelle la suivante ; l’innovation devient une obligation ; ce qui est techniquement possible devient socialement inéluctable. Le progrès n’est plus un choix, mais une nécessité.


L’avenir cesse alors d’être projeté à partir d’un désir humain, il est prescrit par une logique interne à la technique elle-même, une logique de perfectionnement continu, d’optimisation et d’efficacité.


Ce n’est plus seulement une dépendance fonctionnelle, mais une hétéronomie structurelle : les décisions politiques, les valeurs collectives, l’organisation sociale s’alignent progressivement sur les exigences de performance technique.


Stiegler renforce ce diagnostic en montrant que la technique, en devenant support de mémoire (mémoires numériques, bases de données, algorithmes de prédiction), transforme aussi notre psychisme, notre rapport au temps, notre attention et même notre désir. L’avenir ne nous appartient plus subjectivement : il est calculé, prédictible, externalisé.


À trop déléguer notre pouvoir de projection à des dispositifs techniques, nous risquons de perdre notre capacité à désirer autrement.


3. L’avenir comme menace ou inertie : l'impuissance contemporaine

Il en résulte un paradoxe : jamais les possibilités techniques n’ont été aussi grandes, et jamais l’avenir n’a paru aussi incertain, voire angoissant. Le sentiment d’un effondrement possible, la conscience écologique, la peur d’une IA incontrôlable : tout cela révèle une fracture entre notre puissance d’agir et notre impuissance à orienter cette puissance.


Nous avons des outils pour modifier le climat, mais pas la volonté commune pour l’empêcher de se dérégler. Nous avons des intelligences artificielles de plus en plus performantes, mais une anthropologie politique de plus en plus pauvre. Nous sommes informés, connectés, assistés… mais désorientés.


La dépendance à la technique devient alors une pathologie de la volonté : non pas tant que nous ne pouvons plus choisir, mais que nous ne savons plus quoi vouloir.


Transition dialectique : Faut-il alors rejeter toute technique, au nom d’une liberté perdue ? Mais cette nostalgie d’un avenir “hors technique” ne reconduit-elle pas un mythe d’autonomie pure, abstraite, désincarnée ? Plutôt que de diaboliser la technique ou de s’y soumettre aveuglément, ne faudrait-il pas repenser notre rapport à elle ? Non comme esclavage ou comme salut, mais comme épreuve d’une responsabilité renouvelée ?


III. Vers une réappropriation critique de la technique : condition d’un avenir véritablement humain

La tension dialectique entre nécessité technique et perte de maîtrise ne peut se résoudre ni dans un rejet pur de la technique, ni dans une acceptation fataliste. Il faut déplacer la question : notre avenir dépend peut-être de la technique, mais cette dépendance elle-même dépend de notre rapport à elle. Ce n’est pas la technique qui décide, c’est ce que nous en faisons – ou refusons d’en faire.


1. La technique comme médiation d’un désir : la dépendance révélatrice

La technique n’est jamais neutre, mais elle n’est pas non plus autonome par essence. Elle exprime, prolonge, matérialise des désirs humains. Ce n’est pas la technique qui s’impose à nous ; c’est souvent nous qui la réclamons, comme solution à des manques, comme substitut à des désirs confus.


Ainsi, la dépendance à la technique révèle une crise du vouloir : nous nous en remettons à elle parce que nous ne savons plus poser la question du sens, de la finalité, du bien commun.


Reformulons alors la question : non pas “dépendons-nous de la technique ?”, mais “de quoi dépend notre manière de dépendre de la technique ?”


2. Réintroduire la politique, le débat, l’éthique

Pour Jonas, l’enjeu est de réarmer notre capacité à penser l’avenir non pas en fonction de ce qui est possible, mais de ce qui est souhaitable. La technique doit être soumise à une éthique de la responsabilité, qui inclut les générations futures, la soutenabilité écologique, et la dignité humaine.


Cela suppose que nous reconstituions un espace de délibération collective, capable de trancher entre ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas l’être, même si cela est faisable.


Habermas appelle ainsi à une “domestication démocratique” de la science et de la technique. Il ne s’agit pas de bloquer l’innovation, mais de créer des conditions de dialogue et de contrôle collectif.


3. Le “nous” à reconstruire : avenir et responsabilité partagée

Enfin, la question initiale supposait un “notre avenir”. Ce “nous” n’est pas donné d’avance. Il doit être construit, élaboré, cultivé. L’avenir ne peut être commun que si nous sommes capables de reconnaître une communauté de désir, de responsabilité, et de projection.


La technique ne nous condamne pas à la passivité : elle est ce avec quoi nous pouvons encore, peut-être, faire advenir une humanité à la hauteur de sa puissance.


Conclusion

La technique structure profondément notre rapport à l’avenir. Elle en est à la fois le moteur, le médium, et parfois l’écran. Nous dépendons d’elle, mais cette dépendance peut être vécue de deux manières : comme une fatalité qui abolit notre liberté, ou comme un appel à réinvestir notre pouvoir de choix, notre capacité de jugement, notre imagination politique.


Dire que “notre avenir dépend de la technique” peut être une prophétie d’aliénation ou un point de départ pour une nouvelle responsabilité collective. Tout dépend de ce que nous entendons par avenir, par dépendance, et par “nous”.


Peut-être faut-il retourner la question une dernière fois : ce n’est pas à la technique de décider de notre avenir – mais à nous de décider quel avenir nous voulons… avec elle.

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