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L'IA vous rend plus efficace, mais avez-vous remarqué que vous avez cessé de penser ?

  • il y a 8 heures
  • 6 min de lecture

Vous commencez à taper une phrase, et la machine la finit. Vous cherchez une idée, et l'outil vous en propose trois. Vous hésitez, et l'algorithme vous suggère la "meilleure". À chaque fois, vous gagnez du temps. À chaque fois, quelque chose se simplifie. Et à force de simplifications, une conviction s'installe, si largement partagée qu'elle en devient invisible : l'IA nous rend plus productifs, et c'est une bonne chose.

Il faut examiner cette conviction. Non pas pour la contester frontalement, car elle est en grande partie vraie, mais pour voir ce qu'elle dissimule.

L'évidence qui empêche de penser

Vous préparez une note stratégique. Vous sollicitez un outil d'IA. En trente secondes : un plan structuré, trois arguments étayés, une conclusion percutante. Le résultat est probablement supérieur à ce que vous auriez produit seul dans le même temps. C'est un fait.

On serait tenté de minimiser en disant que l'IA "ne fait que recombiner l'existant". Mais la création humaine fait-elle autre chose ? Toute idée dite originale est un tissage inédit d'expériences vécues, de lectures absorbées, de conversations retenues. La sacralisation de la créativité humaine repose en partie sur un mythe : celui du génie qui tire ses idées du néant. En réalité, notre esprit fait ce que l'IA fait, de la recombinaison, simplement à une échelle et une vitesse moindres.

Si l'on admet cela, alors la perte que l'IA pourrait représenter ne se situe pas dans la qualité du produit. La note est bonne. Le livrable est solide. Le résultat est satisfaisant. La perte est ailleurs. Mais où ?

Ce que l'efficacité détruit en silence

Revenons à votre note. Elle est bonne. Mais qu'avez-vous traversé pour en arriver là ? Rien. Un prompt, quelques secondes, une relecture. Le tâtonnement n'a pas eu lieu. L'impasse n'a pas eu lieu. La reformulation obstinée, celle où l'on sent que l'idée est là mais qu'elle refuse de se laisser formuler, n'a pas eu lieu.

Le philosophe Éric Sadin a nommé ce phénomène avec une précision qui devrait inquiéter : la mort du désir entendu comme l'expression d'un manque, pour laisser place à des systèmes chargés de pressentir nos aspirations et d'organiser leur bonne réalisation avant même que nous ayons pu en ressentir les premiers signes.

Le désir, au sens philosophique, n'est pas l'envie. Il naît de ce qu'on ne sait pas encore nommer. Il habite l'intervalle entre ce qu'on perçoit confusément et ce qu'on n'a pas encore formulé. C'est dans cet intervalle que la pensée travaille. C'est dans cette zone inconfortable, parfois frustrante, parfois exaltante, que quelque chose se constitue qui ne pourrait se constituer nulle part ailleurs.

Et c'est exactement cet intervalle que les systèmes prédictifs comblent.

Puisque la créativité humaine est elle aussi de la recombinaison, la perte n'est pas celle de l'originalité du résultat. Elle est celle de l'expérience créative elle-même, ce processus par lequel une idée, en passant par vous, vous transforme en retour. La note que l'IA produit en trente secondes est peut-être meilleure que celle que vous auriez écrite en trois heures. Mais les trois heures vous auraient changé. Les trente secondes ne vous changent pas.

La réponse de Boulnois — et sa limite

On pourrait répondre : il suffit de résister. Le philosophe Olivier Boulnois formule cette position avec force : "Parvenir à inhiber nos désirs, c'est là la liberté." Inhiber, c'est-à-dire suspendre volontairement le désir de résultat immédiat, le maintenir en suspens le temps que la pensée fasse son travail. C'est une position solide, et elle contient une vérité essentielle : la liberté n'est pas dans la satisfaction du désir, mais dans la capacité de ne pas y céder.

Mais c'est ici que Sadin va plus loin, et que son diagnostic devient véritablement troublant.

Boulnois décrit un sujet libre parce qu'il peut suspendre son désir. Cette liberté suppose un combat intérieur : le désir pousse, la raison retient. L'effort est réel, mais possible. Le sujet sent la tentation et y résiste. Il sait ce qu'il refuse.

Sadin décrit tout autre chose : un sujet chez qui la tentation elle-même n'a plus lieu d'être, parce que le système a devancé le manque. L'intervalle dans lequel le désir aurait pu naître a été supprimé en amont.

Transposons cela dans le monde du travail. Le professionnel assisté par l'IA ne souffre pas. Ses livrables sont bons. Ses journées sont fluides. Les problèmes qu'il rencontrait autrefois, la lenteur de la rédaction, la difficulté de la synthèse, l'effort de la mise en forme, ont été supprimés. Et c'est précisément là que réside le problème : dans l'absence de problème ressenti.

Sadin parle d'un monde constitué "d'un foisonnement de monades satisfaites". Le terme est emprunté à Leibniz : une monade est une entité close sur elle-même, sans ouverture réelle sur l'extérieur. Des individus enfermés dans leur bulle de confort, connectés en apparence mais fondamentalement seuls, baignés dans un flux de satisfactions sur mesure. Le mot important est "satisfaites". La dépossession est indolore. On ne peut pas résister à ce qu'on ne perçoit pas comme une perte.

Le professionnel "monadique" n'est pas un être diminué à ses propres yeux. Il n'est ni malheureux ni incompétent. Il a simplement cessé, sans le savoir, d'être le genre de sujet pour qui penser par soi-même constituait un besoin.

"Mais moi, j'ai encore envie de penser"

C'est probablement ce que vous vous dites en lisant ces lignes. Et c'est peut-être vrai. Sadin ne décrit pas un état absolu. Il décrit un gradient, une pente. Et la question n'est pas "suis-je déjà une monade ?" mais "dans quelle direction est-ce que je glisse ?"

Posez-vous ces questions concrètes. Quand avez-vous, pour la dernière fois, passé une heure entière sur un problème sans solliciter aucun outil, par choix ? Quand avez-vous ressenti cette frustration presque physique de ne pas trouver le mot juste, et quand avez-vous tenu dans cette frustration au lieu de la dissoudre par un prompt ? Quand avez-vous produit quelque chose de vraiment médiocre, quelque chose qui vous a obligé à tout reprendre, à reconsidérer votre angle, à admettre que vous n'aviez pas compris ce que vous essayiez de dire ?

Si ces expériences s'espacent, ce n'est pas que vous êtes devenu paresseux. C'est que l'effort a cessé d'être nécessaire. Et cette différence est tout sauf anodine. La paresse est un choix qu'on peut combattre. L'absence de nécessité est une condition qu'on ne voit même plus.

Le cercle et les contre-mesures

Le cercle est réel, et il faut le formuler clairement. Les outils qui pourraient servir de résistance sont les mêmes qui érodent la volonté de résister. Ceux qui s'aperçoivent du glissement n'en sont généralement pas encore au stade où ils auraient besoin d'aide. Et ceux qui en auraient besoin ne perçoivent aucun problème. C'est la structure exacte du piège décrit par Sadin.

Mais un cercle peut être desserré, si l'on accepte de réintroduire délibérément ce que l'environnement supprime : de la friction, du manque, de la résistance.

Protéger un temps de pensée non assistée. Dix minutes de page blanche ne produiront peut-être rien de publiable. Elles produiront quelque chose de plus important : l'expérience du manque, cette condition fondamentale de toute pensée future. Le manque n'est pas un vide à combler. C'est le sol dans lequel une idée peut prendre racine. Sans lui, rien ne pousse.

Utiliser l'IA pour éprouver sa pensée, pas pour s'en dispenser. La différence entre un ghostwriter et un sparring-partner : le premier vous remplace, le second vous rend meilleur. Demander à la machine de contester vos arguments, de chercher vos angles morts, de formuler l'objection la plus forte contre ce que vous venez d'écrire. C'est un usage radicalement différent de celui qui consiste à lui demander d'écrire à votre place.

Rechercher la médiocrité du premier jet. Si tout ce que vous produisez est immédiatement correct, vous n'apprenez plus rien. Le premier jet médiocre, celui qui vous confronte à vos propres insuffisances, est un exercice irremplaçable. Celui qui ne rate jamais ne s'entraîne plus. Et celui qui ne s'entraîne plus n'est pas meilleur. Il est simplement assisté.

Ces pratiques ne sont pas des solutions. Elles sont des contre-mesures : des actes délibérés de résistance à un environnement qui rend la résistance de moins en moins naturelle.

Ce qui reste en suspens

La question n'est plus de savoir comment bien utiliser l'IA. Des dizaines de guides, de formations, de manuels répondent à cette question, et ils le font correctement. La question est d'un autre ordre, et elle est autrement plus difficile : comment maintenir vivant le type de sujet capable de vouloir bien l'utiliser ?

Boulnois appelait cela la liberté. Sadin nous montre que cette liberté n'est pas un acquis mais un exercice, et que les conditions mêmes de cet exercice sont en train de disparaître. Non pas brutalement, non pas par contrainte, mais par confort. Par fluidité. Par la suppression progressive de tout ce qui obligeait l'esprit à faire effort.

Il ne reste peut-être qu'une chose à faire : prendre la mesure de cette disparition avant qu'elle soit complète. Non pas pour la renverser, car il serait naïf de prétendre remettre le génie dans la bouteille. Mais pour qu'elle ne soit pas, en plus de tout le reste, invisible. Car une perte qu'on voit est encore une perte contre laquelle on peut quelque chose. Une perte qu'on ne voit plus est une disparition achevée.

Si vous sentez que quelque chose dans votre rapport au travail intellectuel s'est modifié sans que vous puissiez le nommer, la consultation philosophique est un espace pour examiner ce qui se joue, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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