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L’injustice ordinaire de l’attention

  • il y a 2 heures
  • 5 min de lecture

Vous faites la queue devant un guichet. Vous vous êtes déplacé, vous avez attendu votre tour, vous êtes là, en chair et en os, face à quelqu'un dont c'est le métier de vous recevoir. Le téléphone sonne. L'agent lève un doigt, décroche, et vous voilà suspendu, inexistant, attendant que l'absent ait fini.

De quel droit ?


De quel droit la personne qui n'a pas jugé utile de se déplacer, qui appelle depuis chez elle sans effort ni engagement, aurait-elle priorité sur celle qui a fait le choix d'être présente ? La scène est banale. C'est précisément pourquoi elle mérite qu'on s'y arrête : nous avons normalisé une injustice si profondément que nous ne la voyons même plus.


Une norme que personne n'a choisie

L'agent aurait pu ne pas décrocher, rien techniquement ne l'en empêchait. Mais laisser sonner se vit comme une faute, une négligence, presque une impolitesse à l'égard de l'absent. Cette impossibilité n'est pas mécanique, elle est normative.

Elle s'est imposée par accumulation silencieuse, par ce que Merleau-Ponty appelle une sédimentation : les comportements d'abord conscients et délibérés se déposent en couches, et les couches anciennes deviennent le sol sur lequel les nouvelles reposent sans les voir. On n'obéit plus à une règle, on suit ce qui va de soi, et ce qui va de soi n'est jamais questionné. La vraie question n'est donc pas individuelle — pourquoi cet agent décroche — mais plus large : comment une hiérarchie de l'attention aussi peu justifiée a-t-elle pu s'installer sans que personne ne la remarque, et surtout sans que personne ne la décide ?

On pourrait croire que la technologie est en cause, qu'elle confèrerait à l'absent une présence artificielle si convaincante qu'elle déclasserait la présence réelle. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : le signal qui surgit, qui s'impose, qui simule l'urgence, semble donner à la voix lointaine une intensité que le corps silencieux debout devant vous ne peut pas produire par lui-même. Mais un contre-exemple suffit à nuancer cette idée. Dans un atelier hybride où certains participants sont en salle et d'autres en visioconférence, ce sont très souvent les personnes à distance qui disparaissent, oubliées dans le feu du dialogue entre présents. La technologie ne rend donc pas l'absent plus présent de façon universelle : elle le fait seulement quand elle émet un signal intrusif. Ce n'est pas le médium qui capte l'attention, c'est toujours la contrainte.


L'attention capturée n'est plus de l'attention


Réagir à ce qui contraint, c'est laisser la contrainte décider de l'allocation d'une ressource qui appartient à tous

Simone Weil a consacré quelques-unes de ses pages les plus exigeantes à ce qu'elle appelle l'attention. Pour elle, l'attention véritable est un acte moral actif : elle doit être librement orientée, donnée, choisie, et non arrachée par celui qui s'impose. Dès qu'elle est capturée par la contrainte, elle change de nature et devient de la réaction. Or la réaction n'a aucune justice distributive : elle ne s'interroge pas sur qui mérite, elle répond à qui impose.

Réagir à ce qui contraint, c'est laisser la contrainte décider de l'allocation d'une ressource qui appartient à tous. Mais il faut ici distinguer deux formes de contrainte qui produisent le même effet par des voies très différentes. Le téléphone est un objet : il s'impose sans intention, sans caprice, sans sujet derrière lui, et la norme qui pousse à décrocher est en ce sens aveugle, personne ne l'a voulue ni ne la dirige. Dans un atelier collectif en revanche, la personne qui monopolise le temps du groupe par son insistance est un sujet : la contrainte qu'elle émet vient d'une incapacité à se contenir, d'une impatience qu'elle ne cherche pas à différer, d'une forme d'immaturité qui exige que le monde s'adapte à son rythme plutôt que l'inverse. Elle capte ainsi une attention qui aurait dû être distribuée selon les besoins, non selon l'incapacité de certains à contenir leur impatience, et les autres, qui attendent en silence, sont structurellement perdants non par manque de légitimité, mais par leur retenue même.

Cette distinction aggrave l'injustice : dans le cas du téléphone, on subit une norme aveugle, mais dans le cas de l'égotique, on récompense activement une défaillance subjective. Ce que Weil permet de formuler, c'est que céder à la contrainte ne relève pas de la générosité : c'est une démission, on abandonne la direction de son attention à celui qui crie le plus fort.


La politesse comme pénalité

C'est là que la situation devient philosophiquement vertigineuse. Les qualités mêmes qui rendraient quelqu'un digne d'attention, la patience, la discrétion, la capacité à attendre, sont précisément ce qui l'en exclut. Vous attendez silencieusement devant le guichet, vous êtes poli, vous respectez l'autre, vous ne perturbez pas, et c'est cela qui vous pénalise. Pour obtenir la même attention que le téléphone, il faudrait s'agiter, insister, devenir à son tour une nuisance. La présence digne est punie, la contrainte est récompensée.

Ce renversement n'est pas anecdotique. Il décrit une logique qui traverse les organisations, les équipes, les institutions : ce sont les problèmes qui crient qui reçoivent des ressources, pas les projets qui avancent bien en silence, ce sont les collaborateurs les plus revendicatifs qui obtiennent de la reconnaissance, pas nécessairement les plus compétents, ce sont les urgences autoproclamées qui remplissent les agendas, pendant que ce qui importe vraiment attend, patiemment, d'être vu.


Tout cela ne conduit pas à une condamnation de ceux qui cèdent, car ils obéissent à des normes qu'ils n'ont pas choisies. Mais la question initiale reste entière, et elle est simple : de quel droit l'absent prime-t-il sur le présent ? De quel droit celui qui n'a pas fait l'effort de se déplacer, qui n'a engagé ni son corps ni son temps, reçoit-il une attention que l'autre a méritée par sa seule présence ?

On objectera peut-être que cette injustice est dérisoire au regard de ce qui se passe dans le monde. Mais Lévinas n'a pas élaboré sa philosophie du visage dans l'abstrait : il l'a construite après Auschwitz, comme réponse à ce que produit une civilisation qui a appris à traiter l'autre comme absent, lointain, désincarné. La déshumanisation ne commence pas dans les grands effondrements, elle commence dans les petits arrangements quotidiens avec la présence de l'autre. Pour Lévinas, c'est le visage de celui qui se tient devant soi qui crée l'obligation éthique fondamentale, non la voix qui arrive de loin. Ce n'est pas une description de ce que nous faisons — c'est l'exigence que nous trahissons, chaque fois que nous décrochons. En détournant le regard du visage présent pour répondre à la voix absente, nous inversons l'ordre moral le plus élémentaire, et nous le faisons si naturellement, si machinalement, que nous ne nous en apercevons même plus.

L'exemple du guichet est lisible par tous précisément parce qu'il est ordinaire. Et c'est en cela qu'il révèle quelque chose de profond : une disposition qui opère à toutes les échelles, et que personne ne nous a jamais invités à questionner.

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