Pourquoi on ne peut jamais se dire « je m'acharne »
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Il y a un mot que nous adressons facilement aux autres et que nous ne parvenons presque jamais à nous adresser à nous-mêmes. Nous disons sans peine à un proche qu’il s’acharne, et nous pouvons, plus tard, en regardant en arrière, reconnaître que nous nous sommes acharnés pour rien. Mais le présent de la première personne, lui, ne se laisse pas dire. Personne ne déclare tranquillement, au milieu de l’effort, je suis en train de m’acharner, et si d’aventure la phrase nous vient, c’est qu’elle marque déjà un retrait, un pied posé hors de la chose, le début de son abandon. Ce verbe se conjugue à la deuxième personne sous forme de reproche et au passé sous forme de constat, mais son présent intime reste, pour celui qui agit, étrangement imprononçable. Il y aurait là une simple curiosité de grammairien si ce silence ne recouvrait pas quelque chose de plus grave, car ce que nous ne pouvons pas nous dire est peut-être exactement ce qui nous tient.
On pourrait croire que ce silence vaut pour toute une famille de phrases par lesquelles un sujet porterait sur son propre acte un jugement défavorable. On ne dit pas davantage je suis en train de me mentir. Mais la ressemblance est trompeuse. Quand je dis je me mens, l’énoncé se contredit dans l’instant même où je le forme, car me savoir en train de me mentir, c’est déjà ne plus me mentir, le mensonge à soi meurt dès qu’on le nomme. L’impossibilité est ici purement logique, elle n’a rien à nous apprendre sur nous. Or je m’acharne n’est pas de cette espèce. Il n’y a aucune contradiction à penser ceci est vain et pourtant je continue, la phrase est parfaitement cohérente, elle décrit une situation que rien dans la logique n’interdit. Si elle ne se dit pourtant pas, c’est qu’elle est invivable alors même qu’elle reste dicible, et tout est dans cet écart, car ce que je ne peux pas me dire n’est pas ici ce qui serait absurde à dire, mais ce qui me coûterait trop de reconnaître.
Reconnaître n’est pas une connaissance de plus, c’est un acte, et un acte qui défait la chose même qu’il reconnaît.
Encore faut-il distinguer reconnaître et entendre. Que les autres me disent que je m’acharne, je l’entends fort bien, je reçois leurs mots, et cela ne change rien, je continue. Le diagnostic posé du dehors reste une chose que j’encaisse, sans que jamais cette information ne devienne la mienne. Reconnaître serait consentir à ce qu’elle dit, le laisser venir au lieu de le tenir à distance, et c’est ce consentement seul qui aurait le pouvoir d’arrêter, puisqu’on ne peut pas se dire en vérité je m’acharne et poursuivre dans le même souffle.
Deux vérités qui n’ont pas le même prix
Encore faut-il préciser quelle vérité, car il y en a deux qui ne coûtent pas le même prix. La première est que l’acte est vain, qu’il n’atteindra pas le but qu’on lui prête, et celle-là, l’acharné l’accorde volontiers, il la formule parfois lui-même avec une lucidité dont il tire une fierté, car se savoir clairvoyant sur la vanité de ce qu’on fait, c’est encore se poser en sujet qui voit clair. Mais lorsqu’on lui démontre cette vanité, il ne s’arrête pas, il déplace, il découvre soudain que ce n’était pas là son but. On lui prouve que sa peine ne servira à rien, il répond qu’il ne la prend pas pour servir mais par fidélité, par honneur, et le voilà reparti, le but a glissé sous l’objection comme le sable sous le pas. La seconde vérité est tout autre, et c’est celle qu’il ne peut pas dire, car elle porte sur le rapport secret qui lie l’acte au but, à savoir que ce n’est pas le but qui commande l’acte mais l’acte qui se cherche des buts, et que ce qu’il appelle fidélité ou honneur n’est que le nom qu’il donne après coup à son refus de s’arrêter. Reconnaître cela, ce ne serait pas concéder une vanité de plus, ce serait s’avouer qu’on ne s’appartient plus, que le sujet délibérant dont on tenait le rôle n’est qu’une fiction posée sur une poussée qu’on ne maîtrise pas.
Quand la lucidité travaille pour la prison
Nous croyions d’ordinaire que la lucidité libère, qu’il suffit de voir clair pour se reprendre. L’acharné dément cette croyance tranquille. Non seulement il voit, mais sa lucidité même œuvre à le maintenir captif, et il faut suivre ce retournement jusqu’à son point le plus dur pour mesurer combien il est faux de croire qu’il suffit de voir clair pour se libérer. Le mécanisme le plus pur en est cette comptabilité que chacun connaît, celle qui murmure qu’on a déjà trop donné pour renoncer maintenant. La logique froide voudrait que ce qui est dépensé soit dépensé, que rien de ce qu’on a déjà versé ne pèse dans la décision de continuer, puisque seul compte ce qui reste devant. Mais l’acharné fait l’inverse, il pèse de tout le poids du passé, et plus ce passé est lourd, plus l’arrêt lui paraît un sacrilège, comme si renoncer revenait à tuer rétroactivement tout ce qu’on a sacrifié. De sorte que chaque échec, loin de l’entamer, l’enfonce, car il grossit la somme déjà engagée. Ce qui devrait défaire l’acharnement le renforce, la défaite devient le combustible de la poursuite.
La course ne vient pas de la valeur de la proie mais du goût du sang.
Le mot lui-même porte cette vérité oubliée. S’acharner, c’est littéralement entrer dans la chair, et le terme vient de la fauconnerie, où l’on acharnait l’oiseau de proie en lui donnant à goûter la chair de la victime, pour l’exciter à la curée et le rendre âpre, attaché à sa proie. L’animal acharné n’est pas celui qui poursuit un but devant lui, c’est celui qui a goûté, et que ce goût tient. Quelque chose derrière lui, et non devant, commande sa course. Ainsi de l’acharné, poussé par tout ce qu’il a déjà mordu, et c’est pourquoi lui parler de l’inutilité du terme ne l’atteint pas. Sa lucidité peut accorder cent fois que la proie ne vaut pas la course, cela ne change rien, car la course ne vient pas de la valeur de la proie mais du goût du sang.
Nous voici devant une impasse plus sérieuse que la première. Si la lucidité est passée tout entière du côté de ce qui retient, il faut abandonner l’idée qu’on déprend un acharné par ce qu’on lui montre. Mais une intelligence ne se met pas ainsi au service de ce qui détruit celui qu’elle habite sans qu’il y ait, à protéger, quelque chose qui lui vaille plus cher que lui-même.
Ce que l’acharnement protège
Il faut alors retourner la question. Et si l’acharnement n’était pas une manière maladroite d’obtenir quelque chose, mais une manière, très efficace celle-là, de ne pas affronter autre chose. Songeons à la plus ancienne image que l’Occident nous ait laissée d’un homme qui s’acharne, Achille traînant derrière son char, jour après jour, le cadavre d’Hector autour des murs de Troie. Son but est atteint pourtant, Hector est mort, Patrocle est vengé, et c’est là tout le mystère de la scène, car l’acharnement commence précisément où le but s’achève. S’il poursuivait une fin, il s’arrêterait, la fin est obtenue. Mais il continue, il mutile, il recommence, et cette persévérance au-delà du but accompli dit assez que ce n’était pas le but qui le menait. Ce qu’il poursuit en s’acharnant sur le mort, ce n’est pas une chose qu’il n’a pas encore, c’est l’évitement d’une chose qui l’attend, la douleur nue d’avoir perdu l’ami, que la mort d’Hector n’a pas comblée et ne pouvait combler. Tant qu’il s’acharne, il n’a pas à pleurer. L’acharnement est le mur qu’il dresse, et derrière le mur il y a le deuil qu’il ne veut pas voir.
C’est là ce que protège tout acharnement, et c’est pourquoi nulle vérité ne le défait. On ne dissout pas un mur en prouvant à celui qui s’y adosse qu’il est devant un mur, il le sait, il l’a bâti pour cela. Lui montrer que sa peine est vaine, c’est lui désigner le mur en croyant lui désigner une issue, alors que le mur est l’issue qu’il s’est donnée contre ce qui le tuerait s’il le regardait en face. Et l’on comprend enfin pourquoi le retrait de ceux qui l’entourent échoue si souvent à le ramener, et peut l’enfoncer davantage, car en s’éloignant ils ne lui retirent pas seulement un soutien, ils ajoutent une perte à celle qu’il fuyait déjà.
Ce qui rend l’arrêt tenable
Que reste-t-il, si la vérité ne peut rien, si l’échec nourrit le mal, si même l’abandon aggrave la blessure. Il reste ceci, que nul argument ne contient, qu’on ne quitte un abri que lorsqu’on cesse d’avoir besoin de s’y abriter, lorsque la chose contre laquelle il nous protégeait devient supportable. Et elle ne le devient pas parce qu’on nous l’a prouvée moins terrible, elle le devient lorsque quelqu’un consent à la porter avec nous, lorsque le vide cesse d’être ce qu’il faut affronter seul. C’est ainsi qu’Achille lâche enfin le corps, non parce qu’on l’a convaincu, mais parce que Priam vient la nuit dans sa tente, vieillard désarmé qui embrasse les mains de celui qui a tué son fils, et que devant ce père en larmes Achille pleure à son tour, pleure enfin son propre père et son ami mort, et dans ces larmes partagées le mur tombe, dissous par une présence qui rend la douleur enfin possible à éprouver. Ce qui déprend l’acharné n’est donc ni un savoir ni une preuve, mais le soutien qui rend tenable ce que l’acharnement servait à fuir.
Et l’on mesure alors ce que cela demande, car soutenir ainsi, ce n’est pas trouver les mots justes ni administrer la bonne raison au bon moment, c’est accepter de se tenir auprès de quelqu’un devant ce qui n’a pas de remède, et de l’éprouver avec lui, sans rien promettre que cette présence. Rien ne nous y prépare, et tout, dans une époque qui croit que voir clair suffit, nous détourne de cette tâche obscure et lente. C’est peut-être qu’avant d’être une affaire de vérité, l’acharnement est une affaire de solitude, et qu’on n’en sort jamais par ce qu’on nous démontre, mais par ceux qui consentent à rester.
Cet article prolonge un travail de dialogue philosophique mené sur dialogon.fr.





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