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Sommes-nous tous des plagiaires ?

  • il y a 1 jour
  • 9 min de lecture

Le cas Étienne Klein

Le 12 juin 2026, l'université Paris-Cité retirait à Étienne Klein le doctorat de philosophie des sciences qu'il avait soutenu en 1999, au terme d'une enquête concluant à des emprunts massifs et non sourcés, et la sanction venait clore trente années d'une pratique que les enquêtes journalistiques avaient peu à peu mise au jour, du premier livre jusqu'au plus récent. On pourrait s'en tenir au procès de l'homme, et beaucoup l'ont fait. Ce n'est pas ce qui m'intéresse ici. Ce qui mérite l'examen, ce sont les arguments par lesquels Klein s'est défendu, non parce qu'ils seraient bons, mais parce qu'ils touchent, sans qu'il le mesure peut-être, à une question qui nous concerne tous, celle de ce qu'on peut légitimement prendre à autrui lorsqu'on pense, lorsqu'on transmet, lorsqu'on écrit. Je voudrais prendre sa défense au sérieux, plus au sérieux qu'il ne l'a fait lui-même, et voir précisément où elle cède, car c'est en cet endroit, et non dans l'indignation, que quelque chose se laisse comprendre.


La probité qui ne coûte rien

Commençons par accorder à Klein ce qu'il a de plus solide, car il avance une distinction qui n'est pas absurde, et qu'on aurait tort de balayer. Il affirme n'avoir jamais manqué à l'honnêteté scientifique, n'avoir jamais falsifié un résultat, jamais forcé l'interprétation d'une donnée, jamais attribué à un savant une découverte qui n'était pas la sienne, et il faut lui reconnaître que ces choses-là sont vraies, qu'aucune erreur factuelle ne lui a jamais été reprochée. Il y a donc bien deux probités distinctes, et celui qui les confond pense grossièrement. Falsifier un résultat corrompt le vrai lui-même, trompe sur ce qui est, atteint la connaissance dans sa substance. Omettre une source ne touche pas au vrai, le contenu demeure exact, vérifiable, fécond, et n'atteint que le crédit, la question de savoir à qui l'on doit ce qui est dit. Ce sont deux fautes de nature différente, et Klein a raison de refuser qu'on les amalgame, raison de dire qu'il existe une honnêteté du contenu, qui consiste à ne pas mentir sur les faits, et qu'à celle-là, semble-t-il, il n'a pas manqué.

Il se décerne un brevet d'honnêteté sur le seul terrain où l'honnêteté ne lui coûte rien, et plaide non coupable d'un crime qu'il n'était pas en situation de commettre

Seulement voici ce que cette défense, impeccable en apparence, laisse dans l'ombre, et qu'il suffit de nommer pour que tout bascule. Klein n'a pas de résultats. Il le dit lui-même, avec une netteté qui devrait l'alerter, il n'est pas un découvreur, il n'a fait aucune découverte scientifique, il se présente non comme une autorité mais comme un passeur, un professeur qui partage avec le plus grand nombre un savoir produit par d'autres. Or on ne peut falsifier que ce que l'on produit. On ne peut trahir une donnée que si l'on l'établit, forcer une interprétation que si l'on en avance une qui soit sienne. La probité scientifique dont Klein se réclame est donc une vertu sans objet, une intégrité dans un domaine où il n'a rien en jeu, où il ne risque rien, où il ne pourrait pécher faute même de matière à péché. Il se décerne un brevet d'honnêteté sur le seul terrain où l'honnêteté ne lui coûte rien, et plaide non coupable d'un crime qu'il n'était pas en situation de commettre. La belle assurance avec laquelle il jure n'avoir jamais trahi la connaissance scientifique ne prouve donc rien quant à la faute qu'on lui reproche, elle détourne seulement le regard vers un terrain où il est tranquille, loin de celui où il ne l'est pas.

Reste alors à savoir où il ne l'est pas. Car si la probité de Klein n'est pas en jeu là où il la situe, c'est qu'elle se joue ailleurs, sur le terrain qui est vraiment le sien, celui dont il fait métier, non pas découvrir mais transmettre. Et il nous faut comprendre ce qu'est au juste la probité d'un homme dont la fonction n'est pas de produire le savoir mais de le porter aux autres, car c'est là, et non dans le laboratoire qu'il n'a jamais tenu, que sa faute, si faute il y a, doit se laisser saisir.


Le métier d'emprunter

Il faut commencer par prendre la transmission au sérieux, bien plus au sérieux que ne le font ceux qui voient dans la vulgarisation un genre mineur. Le passeur emprunte par nature, c'est sa définition même, sa matière n'est pas de lui et ne doit pas l'être, il porte vers ceux qui n'y ont pas accès un savoir produit par d'autres, dans des laboratoires et des revues qu'il n'a pas fréquentés. Cet emprunt-là n'est pas une faute, il est la fonction. Un vulgarisateur qui prétendrait tout tirer de son propre fonds, n'exposer que des découvertes siennes, ne transmettre que ce qu'il aurait lui-même établi, serait soit un imposteur d'une autre espèce, soit un idiot, car le savoir qu'il transmet ne lui appartient pas, et c'est même à cette condition qu'il vaut la peine d'être transmis, parce qu'il est vrai indépendamment de celui qui le porte. Reprocher à un passeur de porter la parole d'autrui serait aussi absurde que reprocher au facteur de distribuer des lettres qu'il n'a pas écrites.

Si emprunter le contenu est la fonction même du passeur, alors le contenu emprunté ne peut pas être le lieu de la faute, puisqu'il est de droit emprunté. On ne reproche pas à un homme de faire ce que son métier consiste précisément à faire. Que Klein ait puisé chez les physiciens, chez les philosophes, chez les historiens, qu'il ait porté à la radio et dans ses livres des idées qu'il n'avait pas conçues, voilà qui ne le distingue en rien de n'importe quel professeur, et qui ne saurait fonder le moindre grief. 

Et pourtant le soupçon ne se dissipe pas, il se déplace seulement, car nous sentons bien qu'il a pris autre chose que le contenu, et c'est ici qu'il faut poser la question qui rouvre tout. Si le contenu transmis n'appartient légitimement à personne, ou plutôt appartient à tous, qu'est-ce donc qu'un passeur ajoute à ce qu'il transmet, qu'est-ce qui, dans son travail, est véritablement de lui et non d'un autre ? Car enfin, on ne lit pas Klein pour la physique, qu'on trouverait identique et plus complète dans n'importe quel manuel, on ne l'écoute pas pour l'information, disponible partout et sans lui. Ce qu'on cherche chez un grand passeur, ce pour quoi on revient à lui plutôt qu'à la source, ce n'est pas ce qu'il dit, c'est la manière dont il le fait penser, ce mouvement par lequel une connaissance inerte redevient, dans sa voix, une pensée vivante qui s'adresse à nous et nous met à notre tour en mouvement. Voilà ce que le passeur ajoute, et qui est de lui, ce geste. Restait à savoir s'il était bien de lui.


Emprunter, c'est promettre de rendre

Emprunter une chose à quelqu'un, dans l'usage ordinaire de la langue, ce n'est pas la prendre, c'est le lui signifier et lui promettre tacitement qu'on la lui rendra, fût-ce sous une autre forme. Celui qui emprunte reconnaît une dette au moment même où il reçoit, et c'est cette reconnaissance qui distingue l'emprunt du vol. Or il y a deux manières d'emprunter, que la langue confond et que cette affaire sépare. On emprunte une route comme on emprunte le savoir, en la suivant, en la reconnaissant ouverte à tous, sans prétendre l'avoir tracée, et cet emprunt-là ne crée aucune dette parce que la route reste à chacun. Mais on emprunte un geste comme on emprunte une somme, et celui-là oblige, il appelle restitution. Le contenu, Klein pouvait le prendre sans rien devoir, il était de droit à tous. Le geste, lui, il ne pouvait que l'emprunter au sens fort, c'est-à-dire en reconnaissant à qui il le devait.

Et que serait, ici, rendre ? Non pas rembourser l'auteur, on ne restitue pas une pensée comme une dette d'argent, celui qui l'a eue ne l'a pas perdue en la donnant. Rendre, pour le passeur, ce serait nommer, dire simplement ceci vient de Dagognet, ceci je le tiens d'Ameisen, et par ce seul geste de nomination transformer l'appropriation en transmission, le vol en hommage. Le guillemet, la mention de la source, ce que Klein appelle avec dédain "le souci des chevaliers du logiciel", n'est rien d'autre que la forme par laquelle un emprunt s'acquitte de sa dette. Nommer, c'est rendre. Et ce qui se rend ainsi a un nom précis, c'est la reconnaissance. Exactement ce qu'a cherché Klein toute sa vie, parce qu'il manquait de confiance en lui. Non pas le sentiment, mais le crédit, l'estime qui revient à qui a fait le travail. Car lorsqu'un geste n'est pas rendu, l'estime qu'il mérite ne disparaît pas, elle se reporte sur celui qui l'exhibe, mécaniquement, qu'il l'ait voulu ou non, de sorte que taire sa dette, ce n'est pas seulement omettre un nom, c'est capter pour soi la reconnaissance due à un autre. Klein ne nomme pas, donc Klein ne rend rien, et l'estime qui devait aller à ceux qu'il lisait dans le silence est venue à lui qui les lisait à voix haute.

La voix était présente, le contenu était vrai, mais le geste était absent, et c'est l'absence de ce geste-là, masquée sous la présence de la voix, qui constitue la faute

En 2023, pour nourrir l'intégralité d'une chronique sur France Culture, Étienne Klein lit, sans jamais le citer, un livre du philosophe François Dagognet paru dix ans plus tôt.

Mesurons ce que cela veut dire à la radio, où la voix est censée penser en direct, devant l'auditeur, dans le présent de l'émission. Ce que le public croit recevoir à cet instant, ce n'est pas une information, qu'il aurait dans n'importe quel ouvrage, c'est une pensée en train de se faire, une conscience qui travaille devant lui. Et c'est précisément cela qui était emprunté, simulé, mis en scène, car le geste réel avait eu lieu dix ans plus tôt, ailleurs, dans le silence d'un autre qui pensait. La voix était présente, le contenu était vrai, mais le geste était absent, et c'est l'absence de ce geste-là, masquée sous la présence de la voix, qui constitue la faute, bien plus que le manquement à une règle de citation.

On tiendrait donc enfin le tort, et il serait précis. Non pas avoir transmis le savoir d'autrui, ce qui est la fonction du passeur, mais avoir fait passer pour sien le geste vivant de penser, qui était d'un autre. Il y aurait là quelque chose comme une triche, au sens où l'acte lui-même a la structure de la triche, vouloir le gain du geste sans accomplir le geste, recevoir la reconnaissance due au travail sans avoir fait le travail. Et l'on pourrait s'arrêter là, satisfait d'avoir nommé la faute, refermer le dossier sur cette formule nette. 

Ce serait aller trop vite. Car ce geste de penser que nous reprochons à Klein de n'avoir pas eu en propre, l'avons-nous nous-mêmes en propre ? Nous l'avons appris de nos maîtres, capté dans nos lectures, reçu de la langue qui pensait avant nous et continuera de penser après, de sorte que la voix la plus personnelle, celle même que nous croyons le plus intimement nôtre, est encore tissée de voix empruntées et jamais rendues. Personne n'est à l'origine de soi. L'exigence que nous adressons à Klein, sois la source du geste qui te traverse, est peut-être une exigence que nul ne peut tenir entièrement, et le voilà qui nous échappe au moment où nous croyions le saisir, non parce qu'il serait innocent, mais parce que sa faute, en se laissant nommer, désigne une dette que nous portons tous sans jamais l'acquitter.

Mais nous sentons bien qu'il y a une différence entre hériter une voix et recopier une page, entre être tissé par notre héritage et se donner pour la source, et cette différence, nous la sentons même si nous ne pouvons plus la fonder sur la pure origine, puisque aucune origine n'est pure. Peut-être faut-il alors la chercher du côté du lecteur, et non plus de l'auteur. Car lire vraiment, ce n'est pas recevoir un contenu, c'est être mis en mouvement de pensée par la trace du mouvement d'un autre, accomplir à son tour, à partir de la forme laissée, un geste qui est le sien. La belle page ne nous transmet pas une pensée toute faite, elle nous fait penser, elle nous oblige à hésiter là où l'auteur a hésité, à trancher là où il a tranché.

Et voici l'énigme dans laquelle je vous laisse, car elle n'a pas de solution que je voudrais vous épargner. La page de Dagognet, lue sous le nom de Klein, déclenchait chez l'auditeur le même éveil, le même mouvement vif de la pensée, que lue sous le nom de Dagognet. Le geste du lecteur, lui, ne s'en trouvait pas diminué. Faut-il en conclure que le nom au-dessus de la trace est une vanité d'auteur dont le lecteur, qui pense pour son compte, n'a pas besoin ? On le croirait, si nous n'étions pas troublés en apprenant l'imposture. Mais nous le sommes. Le même texte, après la révélation, ne nous fait plus penser de la même façon, il se charge de méfiance et de déception, comme si nous avions cru dialoguer avec une présence et découvrions une absence. Donc le nom comptait. Lire, c'était déjà supposer quelqu'un qui pense, et l'imposture découverte atteint cette supposition même, sans laquelle la page ne nous faisait pas penser. 

Ce texte prolonge le travail mené en consultation philosophique. Pour dialoguer, découvrir la pratique ou poursuivre la réflexion, rendez-vous sur dialogon.fr.

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