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La curiosité n'est pas une vertu aimable, c'est une discipline

  • 27 avr.
  • 4 min de lecture

Il y a une scène, en avril 1961, dans une salle de tribunal de Jérusalem. Une femme est assise dans le public et prend des notes. Elle est venue pour le journal qui l’envoie, et elle a toutes les raisons d’attendre un monstre. Sa famille a fui les nazis, elle est juive, elle est philosophe, elle a vu de près ce dont l’homme dans la cage de verre est accusé. Le jugement est prêt avant le procès. Tout le monde sait, elle sait, ce qu’on regarde. Mais elle continue de regarder.

Ce qu’elle finit par voir, et qu’elle écrira ensuite, lui coûtera une partie de ses amitiés, une rupture publique avec Gershom Scholem, des accusations de complaisance envers l’inacceptable. Hannah Arendt n’a pas excusé Eichmann. Elle a refusé de s’arrêter au monstre attendu. Elle a continué d’observer assez longtemps pour voir un homme banal, médiocre, incapable de penser au sens propre, qui parle en formules. La banalité du mal naît de cette curiosité maintenue contre le confort du jugement.


Une vertu de salon

Cet épisode dit quelque chose sur la curiosité que nous oublions souvent, parce que nous avons fini par associer le mot à une qualité aimable. La curiosité, dans nos conversations, c’est l’ouverture d’esprit, le goût pour la diversité, la disposition à s’intéresser à tout. C’est une vertu de salon, valorisée parce qu’elle ne coûte rien. On peut être curieux d’art, de cuisine étrangère, d’autres cultures, de sciences sans que cela mette quoi que ce soit en jeu. Cette curiosité-là enrichit sans déranger. Elle est même devenue un signe distinctif, une manière de se présenter comme quelqu’un d’ouvert.

Elle accompagne l’amateur d’idées, le lecteur curieux de tout, le voyageur qui découvre. Mais elle ne rencontre jamais ce que Jean-Pierre Martin appelle un objet jusque-là exclu de la pensée. Elle prolonge ce qu’on est déjà disposé à accueillir. Elle n’est pas une éthique. Elle est un goût.

La curiosité éthique commence là où la curiosité aimable s’arrête, au point précis où l’objet pourrait nous heurter.


La suspension qui coûte

La curiosité dont parle Martin est d’un autre ordre, et c’est elle qui était en jeu pour Arendt. Elle suppose la rencontre d’un objet que la pensée tenait précisément à distance. Pas un objet inconnu qu’on découvre, mais un objet dont on s’était protégé par un jugement préalable, par une catégorie qui le tenait fermé. Elle exige une suspension du jugement qui ne va pas de soi, parce que ce jugement nous protégeait de quelque chose.

Le voir spontané est déjà un voir orienté, qui sait à l’avance ce qu’il regarde. La curiosité éthique commence quand quelque chose dans nous refuse de se contenter de ce voir préformé et continue d’observer alors que tout pousse à conclure.

Ce qu’a fait Arendt à Jérusalem, ce que fait toute personne qui rencontre une part d’elle-même qu’elle évitait, ce n’est pas un agrément. C’est une discipline qui coûte. Elle peut couper de la communauté, déstabiliser des appartenances, faire perdre des certitudes qui structuraient l’existence. Et c’est précisément ce coût qui fait d’elle une éthique. Une vertu qui ne coûte rien n’est pas une vertu, c’est une préférence.


L’accrochage et la fortitude

Mais voilà où l’affaire se complique, et où il faudrait peut-être que je ne me rassure pas trop vite sur ce que je viens de poser. Si cette curiosité éthique exige de rester avec ce qui heurte, elle entre en tension immédiate avec la vie ordinaire. Vivre, c’est juger, classer, agir. On ne peut pas suspendre indéfiniment son jugement face à chaque objet qui se présente. Il faut décider qui est dangereux, à qui l’on parle, ce qu’on fait dans les minutes qui viennent. La curiosité éthique, prise au sérieux, semble se condamner à l’exception.

Mais cette résolution est trop commode, parce qu’elle suppose qu’on choisit quels objets méritent une attention prolongée, et qu’on a donc déjà jugé que tel objet le méritait et tel autre non. Or quelque chose ne colle pas dans cette description. Arendt ne s’est pas dit en arrivant à Jérusalem qu’elle allait pratiquer la curiosité éthique sur Eichmann. Elle a probablement été accrochée par quelque chose d’imprévu dès les premiers jours, sans doute par cet écart entre la banalité de l’homme dans la cage et l’image attendue. Cet accrochage initial n’est pas un acte de sa volonté. C’est ce qui lui est arrivé en regardant.

Et c’est là que se trouve, peut-être, ce qu’il faut tenir sans le résoudre. La curiosité éthique se compose de deux moments qu’on a tendance à confondre. Un premier moment où quelque chose nous accroche, qui ne se commande pas, qui suppose une réceptivité dont nous ne sommes pas pleinement maîtres. Et un second moment où, accrochés, nous choisissons de rester. C’est dans ce second moment que la fortitude opère, et qu’il y a éthique au sens classique. Continuer à observer Eichmann des semaines durant, écrire malgré la rumeur, publier en sachant ce que cela coûterait, tout cela appartient au choix répété, à la discipline tenue contre la pression collective. Mais ce choix présuppose toujours l’accrochage initial, qui lui n’est pas choisi.

On peut éduquer à la fortitude. On ne peut pas garantir l’accrochage.


On peut apprendre à ne pas céder trop vite, à supporter l’inconfort de la suspension, à tenir une question ouverte plus longtemps que ce que la conversation autorise. Mais on peut seulement rester disponible, ne pas avoir trop verrouillé son monde, ne pas avoir préjugé à un point tel qu’aucun écart ne puisse plus se faire entendre. La curiosité éthique est rare, non parce qu’elle manque de discipline chez ceux qui l’auraient, mais parce qu’elle suppose un type de réceptivité préalable qui ne se décide pas, et qui se ferme presque sans qu’on s’en aperçoive à mesure que nos cadres se solidifient.

Que reste-t-il à faire, alors, si la part la plus essentielle de cette éthique nous échappe ? Peut-être seulement de ne pas la confondre avec son apparence aimable, de ne pas se croire curieux parce qu’on aime apprendre, et d’accepter que les rares moments où quelque chose nous accroche au-delà du jugement disponible ne sont pas une qualité dont nous pouvons nous prévaloir, mais une chance qu’il nous reste à honorer.

Sommes-nous encore disposés à être accrochés par ce qui heurte, ou avons-nous fini par habiter des mondes si bien ajustés à nos attentes que plus rien d’imprévu ne peut nous arriver ?


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