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Pourquoi expliquer empêche parfois de penser

  • il y a 2 heures
  • 5 min de lecture

Imaginez la scène. Quelqu'un vous parle d'un sujet qui lui tient à cœur. Vous écoutez, et à un moment, vous sentez qu'il n'a pas tout à fait saisi quelque chose d'essentiel. Alors vous intervenez, avec la meilleure intention du monde : « En fait, je t'explique... » La phrase est douce. Le geste est généreux. Et pourtant, il y a quelque chose là-dedans qui mérite qu'on s'y arrête.

Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant, pose une thèse qui dérange : l'explication n'est pas un acte neutre. Ce n'est pas simplement un outil pédagogique parmi d'autres. C'est un geste qui, avant même d'avoir dit quoi que ce soit, a déjà produit quelque chose : une hierarchisation entre celui qui comprend et celui qui a besoin qu'on lui explique.

En expliquant, il a déjà décidé que l'autre ne peut pas voir par lui-même

L'explicateur, écrit-il, présuppose un manque. Il institue une obscurité pour avoir le plaisir de la dissiper. Peu importe à quel point il est bienveillant, peu importe la douceur de sa voix ou la patience de sa pédagogie : en expliquant, il a déjà décidé que l'autre ne peut pas voir par lui-même. C'est peut-être même le pédagogue le plus attentionné qui est le plus redoutable, parce qu'il rend ce geste invisible sous la chaleur de son intention.

La thèse de Rancière va plus loin encore, et c'est là qu'elle devient vraiment subversive.

Il ne dit pas « tout le monde peut apprendre » : ce serait une platitude progressiste sans grand tranchant. Il dit quelque chose de plus radical : il n'y a qu'une seule intelligence. Le serrurier qui appelle son outil "la ronde" et son équerre "l'équerre" pense déjà par rapports, exactement comme le mathématicien qui établit une relation entre deux grandeurs. Mémoriser, comprendre, inventer : ce ne sont pas des facultés différentes exercées par des types d'esprits différents. C'est le même acte, toujours : faire attention. Voir quelque chose, et trouver les mots pour le dire, établir un rapport entre ce qu'on perçoit et comment on le nomme. Ce que Rancière appelle "voir et dire" n'est pas une métaphore : c'est la description minimale de tout acte intellectuel, du plus humble au plus savant.

Il n'y a pas une intelligence des intellectuels et une autre pour les autres, une intelligence qui crée et une qui répète. Il y a une puissance unique, que chacun exerce ou n'exerce pas, et que l'explication, précisément, désengage chez celui qui la reçoit, au moment même où elle prétend l'activer.

Exposer, c'est mettre quelqu'un en contact direct avec une chose : un texte, une oeuvre, une question, une situation qui résiste

Ce que ça implique pour quiconque cherche à transmettre quelque chose est considérable.

Si expliquer présuppose un manque, alors la seule alternative honnête est d'exposer, au sens presque physique du terme. Exposer, c'est mettre quelqu'un en contact direct avec une chose : un texte, une oeuvre, une question, une situation qui résiste. Sans ajouter de médiation entre lui et elle. Sans pré-digérer le sens, sans baliser le chemin, sans signaler d'avance ce qui est important.


La différence n'est pas de degré, elle est de nature. L'explication ajoute une couche : le sens que moi j'ai trouvé, que je te le transmets pour t'éviter l'effort de le chercher. L'exposition retire cette couche et fait confiance au contact brut. Elle dit : "voilà la chose. Qu'est-ce que tu vois ?"

Concrètement : dans une consultation philosophique, quelqu'un arrive avec une question. « Un amour durable est-il possible ? » Le réflexe explicatif serait de répondre, de mobiliser ce que les philosophes ont dit sur l'amour, de faire la médiation entre lui et la tradition. Ce que fait le praticien à la place : il questionne. « Quel est le présupposé de quelqu'un qui pose cette question ? » La personne voit alors elle-même ce qu'elle n'avait pas vu : que sa question présupposait déjà une réponse. Ce n'est pas une explication. C'est une exposition de la pensée du Sujet à elle-même. On n'a rien ajouté. On a seulement rendu visible ce qui était déjà là.

La même logique vaut dans des situations plus ordinaires. Un enfant demande pourquoi le ciel est bleu. On peut expliquer : la physique de la lumière, les longueurs d'onde. Ou on peut exposer : regarder le ciel avec lui, lui demander ce qu'il remarque, ce qui change à l'horizon, ce qui se passe au coucher du soleil. Ce n'est pas "ne pas répondre". C'est faire confiance à l'observation avant de la court-circuiter avec une réponse.

Ce qui suppose, évidemment, de choisir avec soin ce qu'on expose. Le choix de la question, du moment, de ce sur quoi on attire l'attention : c'est là que se joue tout le travail de celui qui transmet sans expliquer.

Au fond, on explique toujours un peu pour soi. Pour se rassurer qu'on a bien compris

C'est une posture qui demande de renoncer à quelque chose. Renoncer au confort de celui qui sait, au plaisir de la clarté offerte, à la satisfaction visible de voir l'autre comprendre grâce à soi. Transmettre sans expliquer, c'est accepter de ne pas contrôler ce que l'autre reçoit. Et c'est précisément pour ça que c'est si rare.

Au fond, on explique toujours un peu pour soi. Pour se rassurer qu'on a bien compris. Pour occuper la position de celui qui sait. Pour que la rencontre avec l'autre reste gérable, prévisible, dans les limites de ce qu'on maîtrise.

Mais il y a peut-être quelque chose de plus brutal encore : on explique aussi pour gagner du temps. Parce que dialoguer vraiment avec quelqu'un, attendre ce qu'il va voir, suivre où sa pensée l'emmène, se laisser surprendre par ce qu'il dit, demande de s'intéresser à lui. Et l'autre, souvent, ne nous intéresse pas vraiment. L'explication règle la question sans avoir à l'ouvrir.

On objectera que la situation change quand c'est l'autre qui demande une explication. Et c'est vrai qu'elle se complique. Mais Rancière irait jusqu'à dire que cette demande elle-même est un produit de la logique explicative : on a appris à croire qu'on a besoin qu'on nous explique, qu'on ne peut pas accéder seul à la chose. La demande d'explication est souvent une forme de capitulation devant sa propre intelligence, une capitulation qu'on a appris à considérer comme normale, voire comme une marque d'humilité. Répondre à cette demande en expliquant, c'est la confirmer. La déjouer, c'est refuser d'occuper la place que l'autre vous tend.


Faire autrement, exposer plutôt qu'expliquer, interroger plutôt que répondre, se taire au bon moment, c'est un acte de confiance. Confiance que l'autre voit, même s'il voit autrement. Confiance qu'une intelligence livrée à elle-même, sans filet explicatif, n'est pas perdue : elle est, peut-être, enfin libre de faire son travail.

Rancière appelle ça l'émancipation. C'est un grand mot. Mais derrière lui, il y a quelque chose de simple et de quotidien : le choix, chaque fois qu'on est sur le point d'expliquer, de se demander si l'autre n'était pas déjà en train de comprendre avant qu'on ouvre la bouche.

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