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Votre coach vous écoute, vous comprend, vous valide... et c'est exactement pour ça que rien ne change

  • il y a 1 jour
  • 7 min de lecture

Simone Weil a écrit quelque chose que tout professionnel de l'accompagnement devrait méditer avant de recevoir son prochain client :

"L'illusion, quand on en est victime, n'est pas sentie comme une illusion, mais comme une réalité. De même, peut-être le mal. Le mal, quand on y est, n'est pas senti comme mal, mais comme nécessité ou même comme devoir."

La phrase est redoutable parce qu'elle ne laisse aucune échappatoire. Si je me trompe sur moi-même, je suis par définition le dernier à pouvoir le savoir. L'illusion ne se présente jamais comme une erreur que j'aurais le loisir de corriger. Elle se présente comme une évidence. Un "plein" qui sature le champ de conscience et ne laisse aucune place au doute. Ce que je tiens pour ma vérité la plus intime peut être précisément ce qui m'enferme. Et plus j'en suis convaincu, plus l'enfermement est total.

Cela pose un problème considérable pour toute pratique d'accompagnement. Car la doxa actuelle, qu'elle soit managériale, thérapeutique ou de coaching, repose sur un pilier sacré : l'empathie. On nous somme d'accueillir la parole de l'autre, de pratiquer une écoute bienveillante, de valider le ressenti. L'intention est noble. Mais si, sous couvert de respect, cette posture n'était que le nom poli d'une trahison de la pensée ? Si la bienveillance était l'anesthésiant qui empêche l'opération nécessaire ?


Le piège de la validation inconditionnelle

La majorité des formations d'accompagnement actuelles sont les héritières directes de l'Approche Centrée sur la Personne de Carl Rogers. On y enseigne le "regard positif inconditionnel" comme condition préalable à tout changement. Le professionnel doit accepter la réalité du client sans condition pour créer ce qu'on appelle une "alliance thérapeutique". L'intention est de créer un espace sécurisé. La conséquence est souvent tout autre : on crée une chambre d'écho où le sujet s'entend dire ce qu'il croit déjà savoir.

Prenons un cas concret. Un dirigeant affirme : "Je suis obligé de tout contrôler car mes collaborateurs ne sont pas fiables." L'accueillir avec une bienveillance automatique, reformuler son vécu, lui signifier qu'on comprend sa fatigue, c'est valider une lecture du monde qui est peut-être son propre verrou. En cherchant à ce que le sujet se sente "entendu dans son vécu", on transforme une perspective nécessairement partiale en une nécessité indiscutable.

C'est exactement ce que décrit Simone Weil. Le mal réside là : quand l'illusion se déguise en "devoir" ou en "fatalité". "Je n'ai pas le choix." "C'est comme ça." "Je suis obligé." Ces formules ne décrivent pas la réalité. Elles décrivent une construction mentale qui s'est durcie au point de devenir invisible à celui qui la porte. Et l'accompagnant qui valide cette construction, même avec la meilleure intention du monde, ne fait que cimenter les murs de la cellule.

Il aide son client à se sentir mieux dans sa prison. Il n'ouvre pas la porte. Pire : en rendant la prison confortable, il supprime la seule chose qui pourrait motiver une sortie, à savoir l'inconfort.


Pourquoi le ressenti n'est pas une donnée fiable

Le problème de fond est le statut accordé au ressenti dans l'accompagnement contemporain. On traite le ressenti comme une donnée brute, intouchable, indiscutable. "Ce que je ressens est vrai parce que je le ressens." C'est le postulat implicite de toute approche qui place l'empathie affective au centre de sa méthode.

Or ce postulat est faux. Non pas que le ressenti soit inexistant ou insignifiant. Il est réel. Mais réel ne signifie pas fondé. Je peux ressentir une menace là où il n'y en a pas. Je peux ressentir une certitude là où mes raisons sont bancales. Je peux ressentir une impossibilité là où il n'y a qu'une peur que je refuse de nommer. Le ressenti est un signal. Il mérite d'être pris au sérieux. Mais le prendre au sérieux, c'est l'examiner, pas le valider.

La différence est considérable. Valider un ressenti, c'est dire : "Ce que vous ressentez est légitime, point final." Examiner un ressenti, c'est dire : "Ce que vous ressentez est réel. Voyons maintenant sur quoi il repose, quels présupposés le soutiennent, et s'il résiste à l'examen." La première posture ferme l'enquête avant de l'avoir ouverte. La seconde la commence.

En validant le ressenti comme une donnée intouchable, l'accompagnant ne fait que cimenter les murs de la prison mentale du client. Il l'aide à se sentir compris dans son enfermement. Ce n'est pas de l'aide. C'est de la complicité.

Comprendre n'est pas compatir

Il faut dissiper un malentendu tenace. Refuser la validation automatique ne signifie pas refuser la compréhension. Le philosophe praticien ne récuse pas l'empathie. Il en change la nature.

Il délaisse l'empathie affective, cette résonance émotionnelle où l'on finit par "vibrer avec" l'autre, par ressentir sa douleur, par s'identifier à sa situation, au profit de ce qu'on peut appeler l'empathie cognitive. L'empathie cognitive est une compétence de cartographe, pas de sauveteur. Elle consiste à comprendre avec une froide lucidité le mécanisme de pensée d'autrui : la logique interne de ses émotions, la structure de ses présupposés, l'architecture de ses certitudes. Sans s'y identifier. Sans en être affecté. Sans que la compréhension devienne adhésion.

Cette distance n'est pas de la froideur. C'est la condition de la précision. Un chirurgien qui tremble avec son patient ne peut pas opérer. Si je vibre avec mon interlocuteur, je deviens incapable de l'aider à voir ce qu'il ne voit pas, parce que mon propre trouble vient brouiller l'instrument. L'empathie cognitive permet de traiter l'émotion pour ce qu'elle est : un signal, souvent le symptôme d'un rapport au monde qui demande à être examiné comme un objet extérieur plutôt que partagé comme une confidence.

C'est un renversement complet de la posture habituelle. L'accompagnant classique dit : "Je suis avec vous." Le philosophe praticien dit : "Je comprends comment vous pensez. Et c'est précisément parce que je le comprends que je peux vous montrer où ça coince."


La sincérité n'est pas l'authenticité

Cette distinction entre empathie affective et empathie cognitive en recouvre une autre, plus fondamentale encore : celle entre sincérité et authenticité.

La sincérité est facile. Elle consiste à dire ce que l'on ressent. C'est la franchise brute, l'expression non filtrée de l'intériorité. "Je suis épuisé." "Je n'ai plus confiance." "Je ne supporte plus cette situation." Ces phrases sont sincères. Elles sont l'expression fidèle de ce que la personne éprouve au moment où elle parle. Mais elles ne sont pas nécessairement vraies, au sens où ce qu'elles décrivent correspondrait à ce qui se passe réellement.

L'authenticité est d'un tout autre ordre. Elle ne consiste pas à dire ce que l'on ressent. Elle consiste à s'assurer que ce que l'on ressent est fondé en raison. C'est une opération infiniment plus exigeante, parce qu'elle oblige à retourner le regard vers ses propres présupposés au lieu de les exprimer.

Un verbatim de consultation rend cela concret. Un client déclare : "Je n'ai pas le choix, je dois tout porter seul car personne n'est à la hauteur autour de moi." C'est sincère. L'homme est fatigué, débordé, et il croit profondément à ce qu'il dit. Dans une approche classique, on explorerait sa fatigue, ses techniques d'organisation, ses besoins non satisfaits.

Le philosophe praticien fait autre chose. Il suspend son adhésion et propose une hypothèse de travail : "Je comprends ton point de vue. Mais faisons une hypothèse : et si ce 'manque de choix' était l'illusion nécessaire pour protéger un besoin de contrôle total ? Et si tes prétendues évidences étaient, en réalité, tes chaînes ?"

Ce n'est pas une agression. C'est un appel à l'examen. La personne est invitée à passer du mode narratif, où elle raconte son histoire, au mode analytique, où elle pense son histoire. La différence entre les deux est la différence entre se sentir compris et commencer à comprendre.


La question que tout accompagnant devrait se poser

Si Simone Weil a raison, si l'illusion ne se présente jamais comme une illusion mais toujours comme une nécessité, alors nous devons accepter une conclusion dérangeante : la plupart des demandes d'accompagnement cachent un désir de consolation déguisé en désir de changement. On veut aller mieux sans avoir à penser mieux. On veut être soulagé de la souffrance sans remettre en question ce qui la produit. On veut que quelqu'un nous dise que notre lecture du monde est la bonne, parce que la possibilité qu'elle ne le soit pas est plus effrayante que la souffrance elle-même.

La question se déplace alors pour les managers, coachs et consultants : quel est votre métier, exactement ?

Êtes-vous là pour confirmer vos clients dans leur "réalité", ou pour les aider à s'en arracher ? Le consolateur est aimé. Il rassure l'illusion et apaise la tension. L'entourage approuve, le client revient, la relation est douce. L'accoucheur, lui, est souvent redouté. Il dissipe les ombres, provoque l'inconfort, pose les questions que personne ne pose. Il n'est pas toujours apprécié sur le moment.

Mais seul le second permet de passer de la nécessité subie, ce destin que l'on s'invente, à la liberté pensée et exercée. Le consolateur laisse son client dans un monde plus supportable. L'accoucheur l'aide à voir le monde tel qu'il est, et à se voir tel qu'il est dans ce monde. Ce n'est pas plus agréable. C'est incomparablement plus utile.

La pratique philosophique ne soigne pas en caressant. Elle libère en éclairant. Et cet éclairage n'est pas toujours bienvenu. Mais quand il a lieu, quand la lumière tombe sur un angle mort que personne n'avait nommé, quelque chose change qui ne peut plus être défait. Non pas le ressenti. Le rapport au ressenti. Et c'est ce rapport, examiné, travaillé, clarifié, qui fait toute la différence entre quelqu'un qui se raconte une histoire et quelqu'un qui commence à penser sa vie.

Si vous êtes professionnel de l'accompagnement et que vous sentez les limites de la posture bienveillante, ou si vous cherchez un accompagnement qui ne se contente pas de valider ce que vous croyez déjà savoir, la consultation philosophique est un espace pour examiner ce qui se joue, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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