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Vous êtes en réunion depuis une heure et vous n'avez pas encore commencé à penser

  • il y a 6 heures
  • 6 min de lecture

Regardez la scène. Regardez-vous dans la scène. Vous êtes autour de cette table, ou derrière cet écran, dans une "réunion de coordination" qui, bien souvent, ne coordonne que des absences. Les slides défilent. Les données s'empilent. Les interventions se succèdent sans se répondre. Tout le monde est là physiquement. Personne n'est présent existentiellement.

Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas non plus de la mauvaise volonté. C'est le fonctionnement normal d'un système qui a remplacé la pensée par le processus, le discernement par la réactivité, et la présence par la simple disponibilité physique. La machinerie de l'utilité intégrale, ce réseau de normes, de KPI et d'urgences factices qui régit la vie professionnelle, a imposé un rythme si frénétique que plus personne n'a le temps de se demander si ce qu'on est en train de faire a un sens. On ne pense plus. On fonctionne.

Et la réunion est devenue le lieu où l'on vient valider son appartenance au système plutôt que son appartenance à la communauté des êtres pensants.

Renaud Hétier décrit un "monde où il ne manque rien, sinon l'essentiel". La réunion de bureau en est le laboratoire parfait : un trop-plein de paroles, de données et de présentations qui saturent l'espace pour masquer une démission fondamentale du sujet face au système. Cette saturation n'est pas un dysfonctionnement. C'est une stratégie immunitaire de l'organisation. En noyant les participants sous le volume d'information, elle les dispense de l'effort de la juger. En leur dictant un rythme qui ne laisse aucune place au vide, elle leur évite l'inconfort de devoir penser par eux-mêmes.

Il y a pourtant, au cœur de chaque réunion, trois occasions de reprendre la main. Trois moments où quelque chose pourrait se passer, si quelqu'un décidait de ne plus jouer le jeu.


La première occasion manquée : se voir soi-même

Le premier signe de la démission, c'est la fusion avec ses propres automatismes. Dès que l'ennui s'installe, dès que le sentiment d'inutilité pointe, les stratégies d'évitement se déclenchent sans qu'on les convoque. Vérifier ses mails sous la table. Préparer mentalement la liste des courses. Se perdre dans une rêverie qui n'a rien à voir avec le sujet. Le corps est dans la salle. L'esprit a déserté.

Le paradoxe est que cette évasion, loin de nous soustraire à l'ennui, nous y enfonce. En cherchant à échapper à la situation, nous devenons exactement ce contre quoi nous luttions : une présence physique passive, une enveloppe dont l'esprit a quitté le champ de bataille. Nous ne fuyons pas l'ennui. Nous le devenons.

L'occasion manquée est la suivante : au lieu de fuir l'inconfort, l'observer. Transformer le malaise en objet d'analyse plutôt qu'en déclencheur de fuite.

Concrètement, cela consiste à installer en soi une attention qui ne porte pas sur le contenu de la réunion, mais sur ses propres réactions à ce contenu. Non pas un monologue intérieur paralysant, mais une vigilance légère, un "moniteur" qui repère la pulsion d'évasion au moment exact où elle se déclenche. On pourrait craindre que cette attention détourne de la discussion. C'est le contraire. Celui qui s'ennuie sans le savoir est déjà absent. Celui qui observe son ennui redevient un sujet lucide, capable de se demander : qu'est-ce que ce geste, cette envie de saisir mon téléphone, dit de mon incapacité à habiter le présent ? Qu'est-ce que j'évite, exactement ?

Ce n'est pas de la distraction. C'est une acuité supplémentaire. En identifiant l'origine de son malaise, on redevient capable d'écouter non plus comme un réceptacle passif, mais comme quelqu'un qui est là, pleinement, et qui a choisi d'y être. Cette présence-là change la qualité de tout ce qui suit.


La deuxième occasion manquée : exiger du sens

Dans la réunion ordinaire, les interventions s'empilent sans se répondre. Quelqu'un parle, mais personne ne sait exactement ce qu'il fait. Apporte-t-il une information ? Pose-t-il une question ? Exprime-t-il un désaccord ? Ou remplit-il simplement l'espace pour signaler son existence ? C'est ce qu'on pourrait appeler l'indétermination fonctionnelle : une parole qui flotte sans jamais s'ancrer dans une intention identifiable.

Le paradoxe est saisissant. Dans un monde professionnel qui prétend valoriser l'efficacité et la performance, cette indétermination est tolérée, parfois même cultivée. On laisse certains monopoliser l'espace de leur bruit de fond tandis que d'autres s'absentent dans le silence. Et l'ensemble produit exactement le contraire de ce qu'il prétend : non pas une décision éclairée par la diversité des perspectives, mais une décision appauvrie par la confiscation de la parole et l'absence de véritable échange.

Les recherches d'Anita Woolley, publiées dans Science, l'ont montré avec une netteté remarquable : la distribution égale du temps de parole est l'un des prédicteurs les plus puissants de l'intelligence collective. Un groupe où la parole est confisquée par quelques ego prend des décisions plus pauvres, parce qu'il se prive de la friction des perspectives et de la richesse des signaux faibles que seule la diversité des voix peut produire.

L'occasion manquée est de refuser l'indétermination. Être présent à l'autre, véritablement, ce n'est pas acquiescer poliment à tout ce qui se dit. C'est exiger de chaque intervention qu'elle soit intelligible. C'est oser demander : "Quelle est la fonction de ce que tu viens de dire ? Est-ce une objection ? Un complément ? Une question ? Ou voulais-tu simplement que l'on sache que tu es là ?"

Cette exigence n'est pas une agression. C'est la forme la plus haute du respect : celle qui refuse de laisser l'autre dans le flou de sa propre parole. Et elle implique aussi de solliciter ceux qui ne disent rien. Leur silence n'est pas une neutralité. C'est une démission qui appauvrit le collectif. En forçant chacun à nommer le statut de son intervention, "je parle pour décider", "je parle pour questionner", "je parle pour m'opposer", on transforme le bavardage en dialogue. On sort de l'ennui parce qu'on entre dans la précision.


La troisième occasion manquée : ramener le bon sens

La réunion suit son cours. L'ordre du jour est épuisé. On a "traité" les points. Mais à aucun moment le groupe ne s'est arrêté pour regarder la qualité de son propre échange ou la validité de ses conclusions. On a respecté le processus. On a perdu le sens.

Sous prétexte de technicité, de complexité organisationnelle ou de respect de la hiérarchie, des groupes entiers acceptent des raisonnements absurdes et des décisions manifestement erronées, parce qu'ils ont renoncé à exercer la faculté la plus élémentaire qui soit : le bon sens. Non pas le bon sens au sens populaire du terme, l'opinion commune, mais au sens cartésien : cette capacité universelle de porter des jugements simples et de distinguer le vrai du faux.

Le système fait oublier cette évidence. Il la noie sous des couches de jargon, de process et de "complexité" pour que personne n'ose dire ce que tout le monde voit : que la décision qu'on est en train de prendre ne tient pas debout.

L'occasion manquée est de créer ce que l'on pourrait appeler un vide fertile. Suspendre le flux des solutions toutes faites, ces "junk-food de l'esprit" qui servent à refermer un dossier avant même qu'il n'ait été ouvert par la pensée. On y recourt pour liquider l'incertitude et retourner au confort de l'action, même si cette action est vaine.

Refuser ces raccourcis, c'est accepter un moment d'inconfort où l'on ne sait plus quoi dire parce que les réponses habituelles se sont révélées creuses. Ce moment est le plus productif de toute la réunion. Il marque le retour du discernement au sein du collectif. Non pas le discernement d'un individu isolé, mais celui d'un groupe qui accepte de ne pas savoir pendant assez longtemps pour que quelque chose de solide émerge. Une décision prise dans cette clarté retrouvée vaut mille décisions prises dans la confusion de la saturation. C'est là que le collectif cesse d'être une somme de fonctions pour devenir une intelligence.


Pourquoi le vide est la condition du discernement

Derrière ces trois occasions manquées se joue quelque chose de plus fondamental. La tyrannie de l'urgence nous rend absents parce qu'elle nous interdit le vide. Elle sature chaque minute, chaque créneau, chaque espace mental, pour que jamais ne se produise le moment où quelqu'un pourrait s'arrêter et dire : "Attendez. Est-ce que ce qu'on fait là a un sens ?"

En entreprise, le vide est perçu comme une inefficacité. Un silence en réunion est un échec. Un temps mort est un temps perdu. Un moment où personne ne sait quoi dire est un moment gênant qu'il faut combler au plus vite. Or c'est exactement l'inverse. Le vide est la condition du discernement. Sans lui, on ne fait que réagir. On ne pense jamais.

Chaque réunion est un champ de bataille silencieux. Soit vous acceptez la démission et vous vous laissez porter par le flux des mots sans statut et des décisions aveugles. Soit vous décidez d'habiter la pièce. Habiter la pièce, c'est introduire de l'exigence sur la forme de l'échange pour garantir la qualité du fond. C'est accepter que ralentir n'est pas perdre du temps, mais en gagner. C'est poser des questions qui dérangent, non par provocation, mais par souci de ne pas laisser le groupe s'enfoncer dans le sommeil collectif.

La prochaine fois que vous entrerez en salle de réunion, ne vous demandez pas seulement quel est l'ordre du jour. Demandez-vous : comment allons-nous réguler notre présence pour que ce temps ne soit pas une énième occasion ratée de penser ensemble ? Si cette question paraît incongrue dans votre environnement professionnel, c'est précisément le signe qu'elle est urgente.

Si vous sentez que vos réunions produisent de l'activité mais pas de la pensée, et que quelque chose d'essentiel se perd dans le bruit, la consultation philosophique est un espace pour examiner ce qui se joue, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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