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Interrompre le discours pour faire émerger la pensée

  • il y a 8 minutes
  • 6 min de lecture

Dans un dojo, le maître corrige une prise de judo mal exécutée. Le disciple s'incline, ajuste sa posture, recommence. Personne ne s'offusque d’être interrompu dans son mouvement. Dans un atelier de réflexion philosophique, lorsque le praticien signale une confusion dans un raisonnement, le participant proteste : « Vous m'empêchez de penser. » On accepte d'être corrigé dans ses mouvements corporels mais pas dans sa parole. Pourquoi ?

L'hypothèse la plus directe est celle-ci : on ne s'identifie pas à une prise de judo, mais on s'identifie à ce que l'on dit. La prise mal exécutée est un geste que je fais ; la phrase confuse est une pensée que je suis, ou du moins que je crois être. La correction technique du judoka porte sur un objet extérieur à lui. L'interruption du discours porte sur le sujet lui-même. Elle n'est pas vécue comme une aide mais comme une atteinte, une restriction à ce que je pense être ma pleine et entière liberté : celle de m'exprimer. Or dialoguer est plus contraignant que simplement s'exprimer. Et ce que les gens appellent souvent « penser ensemble » n'est en réalité que deux monologues accolés, qui procèdent par associations d'idées sans jamais se rencontrer.


La parole laissée à elle-même ne pense pas (ou peu)

Que se passe-t-il quand on n'interrompt pas ? On peut l'observer dans tout cadre où un groupe est invité à réfléchir collectivement. Le discours s'allonge, dérive, se contredit sans que le locuteur s'en aperçoive. Il ne clarifie pas, ne conceptualise pas, ne répond pas à la question posée, n'argumente pas. Il fait autre chose : il réagit. Le questionneur lui a « fait penser à quelque chose », et il suit cette impulsion sans prendre en compte l'exigence d'un échange rationnel attentif aux mouvements de la pensée. Le sujet appelle cela « penser », mais c'est le plus souvent une mécanique réactive qui se déploie sans examen, sans méta-dialogue.


Pour eux, être interrompu n'est pas simplement désagréable. C'est une menace existentielle. Et la violence ressentie est à la hauteur de leur adhésion à leur propre discours

La philosophe Hélène L'Heuillet éclaire ce phénomène dans son ouvrage Le Vide qui est en nous lorsqu'elle analyse la compacité du discours : « La forme compacte du dire empêche de penser. Elle clôt le sens en déboussolant la réflexion. » Le discours compact, qu'il soit politique ou personnel, se veut inattaquable. Il unifie par la force, souvent rhétorique, ce qui devrait être examiné dans ses tensions internes. D'où tire-t-il cette force ? De l'investissement de celui qui parle. Le discours ininterrompu n'est pas l'exercice de la pensée mais l'érection du moi de son auteur. Il est le lieu de l'image, du prestige, du pouvoir, en particulier chez ceux dont le métier repose sur la maîtrise verbale : enseignants, politiques, managers. Pour eux, être interrompu n'est pas simplement désagréable. C'est une menace existentielle. Et la violence ressentie est à la hauteur de leur adhésion à leur propre discours, de leur investissement égotique, de leur prétention à la sincérité de leur être.

Mais voici le problème. Si l'interruption est nécessaire, elle se présente pourtant sous la même forme que ce qu'elle combat. Interrompre, c'est aussi fermer une parole, imposer un silence que l'autre n'a pas choisi. Celui qui est interrompu n'a pas entièrement tort de ressentir une contrainte. La condition de la pensée, c'est-à-dire être arrêté dans son élan, est formellement indiscernable de sa destruction, c'est-à-dire être réduit au silence. Comment distinguer les deux ?


Ce qui sépare l'interruption socratique du silence imposé

Il existe un type d'interruption qui ne porte pas sur le contenu mais sur la forme. Le praticien qui interrompt ne dit pas quoi penser. Il signale que le discours ne répond pas à l'exigence de sens, de clarté, d'articulation, de précision, d'exemplification ou de conceptualisation qui a été posée. C'est exactement ce que faisait Socrate dans les dialogues platoniciens. Et quand il proposait lui-même un concept ou une hypothèse, il prenait soin de les faire valider pas à pas par son interlocuteur, en partant d'exemples de la vie quotidienne pour aller progressivement vers l'abstraction. Les dialogues paraissent souvent hachés, parfois exaspérants de lenteur. Nietzsche trouvait même Socrate “malade” de rationalité, tellement il était obsédé par la rationalité et aveugle à ses "instincts".

Mais c'est le prix à payer pour maintenir le sens tout au long de l'échange, pour s'assurer que les deux interlocuteurs marchent encore sur le même chemin.

Le geste socratique empêche le sujet de penser de sa manière habituelle, de sorte qu'il puisse voir les problèmes dans sa pensée "naturelle", celle de son quotidien qu'il n'examine jamais.

L'interruption ne détruit pas la pensée : elle rend visible l'obstacle qui la bloquait avant même que le dialogue ne commence. Et c'est pourquoi cet exercice peut être jugé artificiel par celui qui le subit. Mais l'artifice est là précisément pour prendre du recul sur le naturel, sur ces automatismes discursifs qui passent pour de la réflexion.

Quand le dialogue prend la tournure d'une lutte de pouvoir, quand le sujet résiste non plus à la question mais au questionneur, il faut s'arrêter pour problématiser la résistance elle-même. Le travail sur la pensée devient alors indissociable du travail sur l'attitude, principalement sur la capacité à faire confiance à son interlocuteur. La légitimité de celui qui interrompt ne repose pas sur une certitude de surplomb de celui qui sait, l’attitude professoorale. Elle repose sur le fait qu'il est lui-même interruptible : il peut se tromper, on peut le corriger, et il arrive que l'on ait raison de le faire. D’ailleurs Socrate demande régulièrement à être questionné lui-même même si peu s’y aventurent, et le dialogue tourne vite court tant leurs questions rhétoriques tournent en rond. Il faut bien que quelqu'un mène la danse, faute de quoi chacun danse seul.


Cependant, l'histoire rappelle une chose inconfortable. Socrate aussi interrompait sur la forme, faisait valider pas à pas, mobilisait l'auditoire de l'agora. Et il a été condamné à mort. L'interruption non consentie, même formelle, même publiquement validée, reste vécue comme une violence par celui qui la subit. Le sujet finit parfois par remercier. Mais la gratitude elle-même est ambiguë : on peut remercier par lucidité acquise, par soumission au cadre, ou par simple élégance devant le groupe. Et quand le sujet ne remercie pas, quand il quitte l'échange avec de la colère, de l'irritation, parfois du ressentiment, le geste socratique a-t-il échoué, ou a-t-il touché exactement ce qu'il devait toucher ? Je penche pour la seconde hypothèse, d’expérience.


Le miroir et l'impasse

« Ceux qui en ont le plus besoin sont ceux qui en ont le moins envie. »

C'est le paradoxe de toute pratique qui vise à faire penser : les doctrinaires, les rigides, les rhétoriciens et sophistes, ceux dont la parole est un instrument de contrôle, ceux qui considèrent que les interrompre c'est les « empêcher de penser », ne viendront jamais de leur propre chef s'y soumettre. Et s'ils y sont confrontés par hasard, ils résisteront avec d'autant plus de vigueur que leur identité est nouée à leur discours.


L'intelligence artificielle rend ce paradoxe visible en l'absolutisant. Elle ne peut interrompre que sur commande. Il faut lui demander explicitement d'être exigeante, de pointer les contradictions, de refuser les facilités. Celui qui programme l'IA pour qu'elle le contredise est déjà quelqu'un qui sait qu'il a besoin d'être contredit. L'IA est le miroir parfait de celui qui ne veut pas être dérangé : elle donne à chacun la merveilleuse liberté de dérouler indéfiniment un discours que personne ne viendra troubler. Elle offre l'illusion d'un dialogue sans le coût du dialogue, c'est-à-dire sans l'exposition à un autre qui pourrait vous arrêter.

Mais Socrate, en dérangeant sans permission, ne résolvait pas le paradoxe non plus : Il provoquait souvent la colère face à l'interruption non consentie, quand elle touche au narcissisme de celui qui parle, engendre la colère envers celui qui interrompt, pas la reconnaissance. Mais comme disait Churchill (parait-il), “si vous voulez de la gratitude, prenez un chien”.

Existe-t-il une manière de rendre quelqu'un interruptible, c'est-à-dire de créer les conditions pour qu'il accepte le trouble, sans que ce geste soit lui-même une interruption forcée ? Ou bien le devenir-pensant est-il quelque chose qui ne peut surgir que du sujet lui-même, ce qui condamne toute pratique, humaine ou machinique, à n'atteindre que ceux qui étaient déjà en chemin ?


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