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Peut-on vraiment penser par soi-même ?

  • il y a 21 heures
  • 6 min de lecture

Nous aimons croire que nous pensons par nous-mêmes. C'est d'ailleurs l'une des fiertés de l'individu moderne : avoir ses propres idées, se forger un avis, ne pas se laisser influencer. Et il est vrai que nous possédons cette capacité remarquable. La conscience humaine peut se retourner sur elle-même, s'examiner, se contredire. Platon, dans le Théétète, définit la pensée comme « le dialogue silencieux de l'âme avec elle-même ». Nous ne sommes pas des blocs. Nous pouvons douter de ce que nous croyons, interroger ce que nous ressentons, remettre en question ce que nous tenons pour acquis. La scission est possible. Elle est même, si l'on suit Platon, la condition de toute pensée digne de ce nom.


Mais si cette capacité existe, pourquoi ne l'exerçons-nous presque jamais seuls ?

Observons honnêtement ce qui se passe. Combien de fois avons-nous réellement changé d'avis par le seul effort de notre réflexion intérieure ? Combien de fois avons-nous identifié, seuls, une croyance profonde qui structurait notre regard sur le monde, pour ensuite la remettre en cause ? L'expérience quotidienne est plus modeste. Nous ruminons, nous tournons en rond nous nous donnons raison avec des arguments légèrement différents de ceux de la veille. Nous appelons cela réfléchir, mais c'est souvent un monologue déguisé en dialogue.


On ne pense pas comme on se lave les dents : par hygiène et par habitude. Le besoin même de penser doit être provoqué et souvent à l'occasion d'une crise.

L'explication la plus intuitive pour expliquer cette rareté de la pensée est celle du manque. Nous manquerions de méthode, de courage, de discipline intellectuelle. Notre esprit serait rouillé, atrophié par le manque d'exercice, comme un muscle que l'on n'a pas sollicité depuis longtemps. Et il y a du vrai dans ce diagnostic. Mais il ne suffit pas. Car nous accomplissons régulièrement des choses difficiles par la seule force de notre volonté. On arrête de fumer, on se remet au sport, on traverse des deuils, on prend des décisions douloureuses. Si la pensée n'était qu'un effort comme un autre, nous devrions pouvoir la conduire seuls avec un minimum de bonne volonté.


La difficulté est plus radicale. Nous n'examinons pas notre propre pensée parce que nous n'en percevons pas la nécessité. Ce n'est pas que nous soyons paresseux ou lâches. C'est que rien, dans le fonctionnement ordinaire de la conscience, ne nous signale que quelque chose ne va pas. Nos croyances nous paraissent évidentes. Nos cadres de pensée sont invisibles, précisément parce que ce sont eux qui rendent le monde visible. On ne se dit pas, un matin en se réveillant, « je devrais problématiser mes présupposés ». Et même les crises, qui pourraient créer cette nécessité, ne produisent le plus souvent qu'un besoin de solutions, pas un besoin de pensée. Nous voulons que la douleur cesse, pas que nos certitudes s'effondrent.


C'est d'ailleurs ce qui se passe dans la rencontre avec un interlocuteur exigeant. La plupart des gens qui acceptent d'être questionnés par un philosophe praticien ne viennent pas parce qu'ils veulent repenser leur vie. Ils viennent par curiosité, pour voir en quoi ce serait "différent d'un psy". Et c'est le questionnement lui-même qui crée la crise, qui fait apparaître un problème là où le sujet n'en voyait pas. Le besoin de penser n'est pas le point de départ, il est le premier résultat du travail. Même la nécessité de se penser soi-même doit venir d'ailleurs.

Et cela conduit à une question plus profonde. Si le besoin de penser doit être provoqué de l'extérieur, qu'en est-il de la capacité elle-même ? Pourquoi la conscience, qui peut se retourner sur elle-même, ne parvient-elle pas à exercer cette opération sans aide ?

L'œil peut tout voir, sauf lui-même. C'est pour cela qu'il a besoin d'un miroir. Mais un miroir que l'on fabrique soi-même ne renvoie que ce que l'on a déjà décidé d'y mettre.

La raison est structurelle, et non psychologique. Ce qu'il faudrait examiner, ce sont précisément les cadres à travers lesquels nous examinons tout le reste. Nos croyances, nos habitudes cognitives, nos manières de poser les problèmes ne sont pas des objets placés devant nous, que nous pourrions observer avec détachement. Elles sont les lunettes à travers lesquelles nous regardons. Et on ne peut pas retirer ses lunettes pour les regarder, puisque c'est avec elles que l'on voit.


C'est ici que la métaphore de l'œil s'impose. L'œil peut tout voir, sauf lui-même. Il a besoin d'un miroir, c'est-à-dire d'une surface qui ne lui appartient pas. De la même manière, la pensée a besoin d'un regard extérieur, non pas pour lui fournir des idées nouvelles, mais pour lui rendre visible ce qu'elle ne peut pas voir depuis sa propre position. Ce que l'autre apporte, ce n'est pas une meilleure intelligence. C'est un angle différent. Ses préjugés ne sont pas les miens, ses évidences ne sont pas les miennes, et c'est précisément parce qu'il regarde depuis un autre lieu qu'il peut me montrer ce que je ne soupçonnais pas.


L'obstacle à la pensée autonome n'est donc ni le manque de courage ni le manque de méthode. C'est le fait que la conscience ne peut pas être simultanément le sujet et l'objet de son propre examen. Elle peut essayer, bien sûr. Mais ce qu'elle examine alors, c'est toujours ce que ses propres cadres lui permettent de voir, jamais les cadres eux-mêmes. Le résultat ressemble à une introspection approfondie, mais c'est une introspection qui ne sort jamais du périmètre que ses propres angles morts ont tracé.


On objectera que l'intelligence artificielle offre justement ce miroir. Elle peut analyser notre discours, pointer nos contradictions, formaliser ce que nous ne voyions qu'à l'état d'intuition. Et c'est vrai, en partie. Mais l'IA souffre d'un défaut que rien, dans son architecture, ne corrige : elle ne retire pas la liberté de fuir. Face à une IA, on peut reformuler la question quand la réponse dérange, changer de sujet quand la confrontation brûle, fermer l'application quand le miroir renvoie une image trop précise. Le dialogue avec la machine est un dialogue dont on maîtrise toujours la sortie. Or la pensée véritable exige un engagement dont on ne contrôle pas le terme. C'est précisément parce qu'on ne peut pas fuir que la fissure tient, que la question continue de travailler même après que l'échange est terminé.


Si la pensée ne peut pas s'examiner elle-même sans aide, alors l'idéal de l'autonomie intellectuelle, cet idéal que nous chérissons depuis les Lumières, repose sur un malentendu. Nous ne pensons jamais vraiment seuls. Derrière toute pensée critique, il y a eu à un moment donné un autre esprit, une rencontre, une confrontation qui a déplacé le regard. Mais ce constat n'abolit pas l'autonomie. Il la redéfinit. Penser par soi-même, ce n'est pas penser sans personne. C'est avoir intériorisé suffisamment de rencontres réelles pour que le dialogue intérieur soit habité par de véritables voix autres. L'enfant qui apprend à raisonner ne le fait pas tout seul. Il le fait dans un tissu de confrontations, d'objections, de résistances venues de ses parents, de ses professeurs, de ses camarades. Et progressivement, ces voix deviennent les siennes. Il peut alors se questionner lui-même, parce que les questions qu'il se pose portent la trace d'interrogations qui, un jour, lui ont été adressées par quelqu'un d'autre. L'autonomie n'est pas l'autarcie. Elle est le fruit mûr d'une longue dépendance.


Mais c'est ici qu'une inquiétude naît. Car ces voix intériorisées, si elles deviennent les nôtres, perdent progressivement ce qui faisait leur force : leur altérité. La question d'un ami qui m'avait ébranlé il y a dix ans, je me la pose encore parfois, mais elle ne m'ébranle plus. Elle est devenue familière, domestiquée, intégrée à mon paysage intérieur. Ce qui résistait s'est peu à peu confondu avec ce qui ne résiste plus. La voix de l'autre est devenue ma voix, et ma voix, par définition, ne me surprend pas.

Le dialogue intérieur, sans l'apport de rencontres nouvelles, retombe-t-il inévitablement dans le monologue ? Les questions que nous nous posons à nous-mêmes finissent-elles toujours par épouser la forme de nos propres réponses ? Et si c'est le cas, alors penser par soi-même n'est peut-être pas un état que l'on atteint une fois pour toutes, mais un équilibre instable, sans cesse menacé par le confort de n'entendre que soi, et qu'il faut sans cesse relancer par la rencontre avec ce qui nous est véritablement étranger.


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