Pourquoi tenons-nous le plus à ce que nous n'avons pas choisi ?
- 15 mai
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Demandez à quelqu'un ce à quoi il tient le plus, et il vous répondra par la liste de ses choix. La personne qu'il a épousée, le métier qu'il a embrassé, les amitiés qu'il a cultivées, les engagements qu'il a pris. Toute notre culture moderne suppose que la profondeur d'un attachement vient de la profondeur du choix qui l'a fondé. Le coup de foudre, le grand serment, la décision réfléchie sont les figures par lesquelles nous racontons nos liens. Une philosophie du sujet, du libéralisme politique jusqu'à un certain romantisme amoureux, repose entièrement sur cette idée que nous sommes ce que nous avons élu d'être.
Pourtant, à observer ce qui résiste vraiment à la rupture, ce qui pèse dans la décision de partir, ce qui fait que l'on ne quitte pas finalement ce qu'on s'était promis de quitter, on s'aperçoit que ce ne sont presque jamais les choix qui tiennent. C'est la maison où l'on n'a pas vraiment décidé de vivre mais où l'on est resté quinze ans. C'est le métier qu'on a fini par tenir, sans l'avoir vraiment élu, et dont on ne se voit plus sortir. C'est cette personne que l'on a cessé d'aimer mais que l'on ne parvient pas à laisser. Ce sont des liens qui se sont installés sans nous, à bas bruit, et qui se révèlent au moment où il faudrait les rompre comme étant les plus solides de nos vies.
L'attachement n'est pas le sentiment
Marcel Proust avait noté ce phénomène avec une précision rare. Dans un passage de la Recherche, il écrit que ce qui fait souffrir dans l'amour n'est pas la femme aimée, c'est l'habitude. Ce n'est pas elle, c'est sa présence quotidienne, la curiosité de ce qu'elle fait à tous moments. Et il ajoute, contre toute attente, que les amours les plus implacables ne sont pas ceux qu'on a désirés. Ce sont ceux qu'on n'a pas vu venir, ceux dont l'objet n'était pas "notre genre", ceux qui se sont installés en nous parce que précisément on ne s'en méfiait pas. On les aime alors cent fois plus que les autres, et l'on souffre infiniment davantage.
Ce qui est dangereux et procréateur de souffrances dans l'amour, ce n'est pas la femme elle-même, c'est sa présence de tous les jours, la curiosité de ce qu'elle fait à tous moments ; ce n'est pas la femme, c'est l'habitude. Marcel Proust
Cette curiosité dont parle Proust n'est pas l'éveil devant la nouveauté, qui s'oppose en effet à l'habitude. C'est l'inquiétude d'une présence devenue nécessaire, dont chaque absence devient insupportable parce que toute zone d'ombre dans son emploi du temps menace la structure même que cette présence soutient. L'habitude n'éteint pas la curiosité, elle en change la nature : elle cesse d'être l'attention portée à ce qui surprend, elle devient l'angoisse portée à ce qui pourrait manquer. La jalousie proustienne s'explique précisément ainsi : elle n'est pas un effet de la passion, elle est un effet de l'installation.
Ce constat contredit ouvertement la conception romantique de l'amour comme rencontre et élection. Mais il faut aller plus loin et nommer ce que Proust laisse en partie implicite. Ce dont il parle n'est pas exactement l'amour. C'est l'attachement, qui est autre chose que le sentiment amoureux et qu'il faut prendre la peine de distinguer. Le sentiment amoureux a sa vie propre, son désir, son élan, sa passion, et il peut mourir comme tout sentiment. L'attachement, lui, est précisément ce qui demeure quand le sentiment s'est éteint. C'est ce qui fait tenir un couple sans plus de passion, ce qui rend la séparation douloureuse alors même qu'on n'aime plus, ce qui produit cette nostalgie singulière du conjoint à qui l'on ne tenait plus mais dont l'absence soudain dévaste.
L'attachement n'est donc pas un sentiment, c'est une structure. Il est l'incorporation de l'autre dans la trame même de notre existence. Quand l'autre s'est installé suffisamment longtemps dans nos journées, dans nos rythmes, dans nos attentes, il n'est plus seulement présent dans notre vie, il est devenu partie de la structure de notre monde. Nos heures comptent avec lui, notre temps s'organise autour de lui, notre futur se projette en sa compagnie. C'est cette incorporation qui produit la véritable profondeur de l'attachement, et c'est pourquoi sa rupture est si difficile : il ne s'agit pas seulement de quitter un objet, il s'agit de défaire un monde.
La leçon implacable de la durée
On comprend alors pourquoi l'élection ne fait pas l'attachement. L'élection met l'objet à part, le tient à distance comme objet remarquable. Quand j'ai choisi quelque chose, je peux le pointer comme tel, le distinguer de moi, l'évaluer encore, le quitter au besoin. L'attachement non électif, lui, n'a jamais été distingué. L'objet n'a jamais été pointé, parce qu'il a glissé dans la trame du monde sans devoir y être identifié. Et ce qui n'a pas été pointé ne peut pas être déposé.
C'est aussi pourquoi, selon Proust, la femme qui est notre genre produit moins de souffrance que la femme qui ne l'est pas. Le désir qui nous porte vers elle l'institue comme objet de désir, c'est-à-dire la maintient à distance, identifiée comme telle, distincte du décor de notre vie. Proust observe deux destins courts qui en résultent : soit elle ne veut pas de nous et la frustration épuise vite l'élan, soit la relation se noue mais reste brève et ne s'installe pas dans la durée. On peut discuter de la généralité de ce schéma, beaucoup d'amours désirées s'inscrivent au contraire dans la longue durée, mais l'opposition que Proust dessine est philosophiquement éclairante. La femme qui n'est pas notre genre, elle, passe sous le radar du désir. Elle ne déclenche aucune identification particulière, et c'est précisément parce qu'elle n'a pas été promue au rang d'objet désiré qu'elle peut s'installer comme structure et produire un attachement implacable.
Cette mécanique n'a rien d'anecdotique. Elle dépasse de loin l'amour. Elle explique l'attachement aux lieux, aux activités, aux objets quotidiens, à tout ce qui s'est glissé dans nos vies sans nous demander notre avis. Elle dit quelque chose sur la nature même de ce qui nous tient.
Mais alors, si l'attachement profond est l'œuvre du temps et non de la volonté, sommes-nous condamnés à la passivité ? Tout ce qui nous tient, en ce sens, nous tient à notre insu et indépendamment de notre vouloir. Le sujet électif que la modernité a célébré disparaît, et il semble qu'il ne reste plus que des structures qui s'imposent à nous, des incorporations silencieuses contre lesquelles nous n'avons rien à dire. Cette conclusion est aussi inacceptable que celle dont nous étions partis. Si tout est passivité, où loger ce minimum de liberté sans lequel la vie humaine ne serait pas vraiment une vie ?
La vigilance comme marge de manoeuvre
La marge réelle, si elle existe, se situe dans l'attention portée à ce qui s'installe, c'est-à-dire précisément à ce qui ne se présente pas comme un choix
Il faut chercher la liberté ailleurs qu'où la modernité l'a placée. Elle n'est pas dans le moment de l'élection, qui ne fait pas l'attachement mais ouvre seulement des situations dans lesquelles une installation pourra se faire. Elle n'est pas non plus dans la rupture, qui se heurte à toute une structure de monde construite autour de l'autre et qui ne se défait qu'au prix d'une dévastation. La marge réelle, si elle existe, se situe dans l'attention portée à ce qui s'installe, c'est-à-dire précisément à ce qui ne se présente pas comme un choix. Ce qui demande à être examiné n'est pas ce qui se présente sous forme de question, c'est ce qui glisse dans nos vies sans rien demander, sans rien revendiquer, et qui prend petit à petit toute la place.
Mais cette attention est doublement difficile. Elle exige d'abord d'apercevoir ce qui se cache dans l'invisible du quotidien, ce qui n'est rien moins qu'évident, car la vie ordinaire entraîne précisément l'inverse, à savoir l'attention portée aux événements saillants et l'oubli de la trame silencieuse qui les supporte. Apercevoir ce qui s'installe demande une qualité de regard que rien ne nous apprend spontanément et qu'il faut presque toujours acquérir contre la pente naturelle de l'expérience. Ensuite, apercevoir une chose en train de s'installer ne suffit pas toujours à l'arrêter. On peut voir qu'on s'attache et ne rien pouvoir y faire, parce que voir et défaire ne sont pas la même opération. Le sujet vigilant n'est pas un sujet souverain. Il aperçoit ce qui se fait en lui, parfois il peut le modifier marginalement, mais il ne commande pas le mouvement.
La liberté humaine, dans cette vision, n'est ni l'élection majestueuse du romantisme moderne, ni rien du tout. Elle est cette attention rare et imparfaite à ce qui se fait sans nous, et qui peut au mieux infléchir le cours d'une installation, sans jamais en être le maître. Nous croyions être les auteurs de nos attachements parce que nous nous croyions les auteurs de nos choix. Proust nous fait découvrir que nous sommes au contraire les passagers de ce que la durée fait de nous, et que la seule autorité qui nous reste sur nos vies est celle, fragile, d'une attention portée à ce qui ne demandait pas à l'être.
Cette attention a un nom ancien dans l'histoire de la philosophie : elle est ce que les Grecs nommaient l'examen de soi. Elle suppose que l'on puisse interroger ce qui ne se présente pas comme question, que l'on puisse rendre visible ce qui s'est rendu invisible par familiarité. Encore faut-il que quelqu'un nous tende ce questionnement, ou que nous trouvions en nous-mêmes les ressources pour nous le tendre. Et c'est peut-être là, bien plus que dans le moment des grandes décisions, que se joue ce qui de la liberté nous reste : dans la possibilité d'être interrogé sur ce que nous n'aurions jamais songé à interroger.




