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Votre expertise vous empêche de penser (et vous ne vous en rendez pas compte)

  • il y a 3 jours
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours


On oppose couramment la rigueur de la pratique à la liberté de l'imagination. D'un côté le technicien, l'expert, celui qui creuse patiemment son sillon : sa pensée est valorisée pour son ancrage dans le réel, mais elle risque l'asphyxie, la sclérose de la répétition. De l'autre le créatif, le rêveur, qui s'autorise la fantaisie, mais dont la pensée, détachée des contraintes, risque à tout moment la non-pertinence.

Cette opposition est commode. Elle est aussi un piège. Car elle masque le véritable problème : ce n'est pas la rigueur qui tue la pensée, et ce n'est pas l'imagination qui la sauve. Ce qui tue la pensée, c'est l'habitude qui ne se voit plus comme habitude. Et ce qui la sauve, c'est un acte très précis, qui n'est ni la répétition ni la fantaisie, mais quelque chose d'un tout autre ordre.


Deux manières de penser qui ne pensent pas

Aristote faisait une distinction fondamentale entre deux rapports à la pratique. D'un côté, ce qu'il appelait empeiria : l'expérience accumulée, l'habitude, la répétition de ce qui a fonctionné. Quelqu'un qui possède l'empeiria sait que tel remède soigne tel mal. Il le sait parce qu'il l'a vu fonctionner, parce qu'il l'a appliqué cent fois, parce que le résultat est prévisible. Mais il ne sait pas pourquoi ça fonctionne. Il ne connaît pas la cause. Et parce qu'il ne connaît pas la cause, il est incapable de s'adapter quand la situation change.

De l'autre côté, ce qu'Aristote appelait technè : la pratique qui se pense elle-même. Celui qui possède la technè ne se contente pas de savoir que ça marche. Il sait pourquoi. Il connaît les causes, les conditions, les limites. Et parce qu'il les connaît, il peut improviser, ajuster, inventer face à la nouveauté.

L'empeiria est une prison cognitive confortable, bâtie sur des succès passés. Elle fonctionne, jusqu'au jour où elle ne fonctionne plus. Et ce jour-là, celui qui n'a que l'habitude pour ressource est démuni, parce qu'il ne sait pas penser au-delà de ce qu'il a toujours fait. Sa pensée est correcte. Elle peut même être brillante. Mais elle est inerte. Elle traite chaque problème nouveau comme une variation d'un problème ancien, et quand le nouveau refuse de se laisser réduire à l'ancien, elle tourne à vide.

C'est exactement ce qui se passe dans d'innombrables situations professionnelles et personnelles. Des gens compétents, formés, expérimentés, qui appliquent des méthodes éprouvées, et qui pourtant ne produisent rien. Non pas parce qu'ils manquent de savoir, mais parce que leur savoir s'est transformé en automatisme. Le sillon est devenu ornière.


L'accompagnant prisonnier de son protocole

Pour voir ce mécanisme à l'œuvre, prenons un cas concret.

Un professionnel de l'accompagnement, coach, consultant ou thérapeute, reçoit un client qui s'embourbe dans son problème. Le client parle, se répète, reste en surface. L'accompagnant a été formé. Il a des outils : écoute active, reformulation, questionnement dit "puissant". Son empeiria lui dicte une posture : rester neutre, ne pas juger, renvoyer au client ce qu'il dit. Il reformule. Il reformule encore. La séance avance dans le temps mais pas dans la pensée.

Cette pratique est "correcte" selon le manuel. Elle est morte selon le réel. C'est la répétition de l'habitude, pas l'exercice de la technè. L'accompagnant est aveugle à la cause réelle de la stagnation, et pire encore, en appliquant sa "solution" de manière mécanique, il devient complice du problème. Le client se sent écouté mais pas mis à l'épreuve. La séance devient un jeu de rôle confortable où chacun tient sa partition. L'un parle, l'autre reformule. Personne ne pense.

La solution est le problème. Et personne ne le voit, parce que la forme est respectée.


La fausse sortie par la créativité

Face à la stagnation, une autre réponse est possible, en apparence opposée. L'accompagnant sent que ça ne fonctionne pas. Alors il sort un outil "créatif" appris en formation. "Et si nous faisions un dessin ?" "Que vous dit votre corps ?" "Imaginez que vous êtes un animal, lequel seriez-vous ?"

C'est de l'imagination. Mais c'est de la fantaisie. Une forme importée abstraitement, sans lien avec le contenu réel du problème. Le client est surpris, peut-être amusé, parfois déstabilisé. Mais la déstabilisation ne mène nulle part, parce qu'elle n'est pas ancrée dans ce qui fait précisément obstacle dans sa pensée. Elle est plaquée de l'extérieur, comme un pansement coloré sur une fracture qu'on n'a pas diagnostiquée.

C'est, au fond, la même erreur que celle de l'expert routinier : plaquer une forme extérieure sur un problème dont on refuse de penser le contenu. L'un plaque un protocole. L'autre plaque une fantaisie. Aucun des deux ne regarde ce qu'il a sous les yeux.

La pensée "créative" détachée du réel est aussi morte que la pensée experte détachée de ses propres fondements. Elles diffèrent en style. Elles se ressemblent en stérilité.


Le moment où la pensée retrouve son souffle

Alors d'où vient le souffle ? Ni de l'habitude, ni de la fantaisie. Il naît d'un moment précis : celui où la pratique habituelle rencontre sa propre limite. Où l'expertise échoue. Où le protocole ne produit rien. Et où, au lieu de redoubler l'application du protocole ou de fuir dans la créativité décorative, le praticien accepte de rester dans l'échec assez longtemps pour le penser.

Ce moment est angoissant. Il menace l'identité professionnelle, l'image de compétence, le sentiment de maîtrise. L'accompagnant qui constate que sa reformulation ne produit rien se retrouve face à un choix : continuer à appliquer ce qu'il sait, en espérant que le résultat change par miracle, ou admettre que ce qu'il sait ne suffit pas et se demander pourquoi.

C'est dans ce "pourquoi" que tout se joue. C'est là que l'empeiria peut devenir technè. Non pas en ajoutant un outil supplémentaire, mais en examinant les présupposés de sa propre pratique. "Pourquoi est-ce que je reformule ? Qu'est-ce que je crois que la reformulation produit ? Et si la reformulation, dans ce cas précis, était exactement ce qui empêche le client d'avancer, parce qu'elle le conforte dans son récit au lieu de le confronter ?"

Cet examen exige de l'imagination, mais une imagination d'un type particulier. Pas la fantaisie qui invente un outil nouveau. L'imagination qui pose une hypothèse contre-intuitive : "Et si mon postulat de départ était faux ?" C'est un acte d'arrachement à l'habitude. Il est inconfortable, parce qu'il oblige à remettre en question non pas une technique, mais la croyance qui la soutient.

Le souffle, c'est ce moment où la pensée cesse d'être une habitude qui nous agit pour redevenir un acte que nous posons.

Ce que cela change en consultation philosophique

Ce passage de l'habitude aveugle à la pratique pensée est au cœur de ce qui se passe en consultation philosophique. Et il concerne autant le praticien que la personne qui le consulte.

La personne qui arrive en consultation est, en un sens, l'experte de sa propre vie. Elle a son récit, ses opinions, ses explications, ses habitudes de pensée. Tout cela constitue son empeiria existentielle : un ensemble de réponses qui ont fonctionné un jour, qui se sont rigidifiées, et qui maintenant tournent en boucle sans plus rien produire. Sa pensée est inerte non pas parce qu'elle manque d'intelligence, mais parce qu'elle se répète. Même quand cette répétition génère de la souffrance, elle continue, parce qu'elle est devenue invisible.

Le philosophe praticien n'est pas celui qui apporte une idée neuve de l'extérieur. Il n'est pas un créatif qui propose une perspective originale pour "débloquer" la situation. Il est celui qui, par un questionnement précis, va créer la friction nécessaire pour que la personne voie sa propre habitude fonctionner sous ses yeux. Il va imaginer la question exacte qui mettra l'interlocuteur en échec de son propre automatisme, en révélant les contradictions présentes dans son discours, contradictions que l'habitude rendait invisibles.

L'objectif n'est pas que la personne change d'avis. L'objectif est qu'elle accède à la technè d'elle-même : qu'elle voie non seulement ce qu'elle pense, mais pourquoi elle le pense, sur quels présupposés repose sa position, quels jugements implicites gouvernent ses choix. Le "Connais-toi toi-même" socratique n'est pas une invitation à l'introspection sentimentale. C'est un acte de technè : identifier les causes de ses propres actions au lieu de les répéter aveuglément.

Et quand ce moment arrive, quand la personne voit fonctionner sous ses yeux le mécanisme qui la gouvernait sans qu'elle le sache, quelque chose change. Non pas un contenu de pensée, mais le rapport à la pensée elle-même. Ce n'est plus une habitude qui tourne. C'est un acte qui se pose. Et cet acte, si modeste soit-il, est le commencement réel de la liberté.

Si vous sentez que votre pensée tourne en boucle sans produire de clarté, que vos réponses habituelles ne fonctionnent plus mais que vous n'arrivez pas à en sortir, la consultation philosophique est un espace pour examiner ce qui se joue, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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