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Vous attendez d'être sûr.e de vous pour parler : c'est exactement ce qui vous bloque

  • 12 avr.
  • 6 min de lecture

"Je ne me sens pas légitime." "Qui suis-je pour affirmer cela ?" "J'ai peur qu'on découvre que je ne sais pas tout."

Ce refrain est partout. Dans les cabinets de coaching, dans les formations de management, dans les conversations entre indépendants, dans les couloirs de toutes les organisations où des gens compétents se taisent au moment exact où ils devraient parler. Et la réponse habituelle est toujours la même, compassionnelle et molle : "Mais si, aie confiance. Regarde ton parcours. Tu vaux mieux que tu ne crois."

C'est de la pommade. Et comme toute pommade, cela apaise la surface sans rien soigner en profondeur. Le ressenti est psychologique, personne ne le conteste. Mais la racine du problème est ailleurs. Elle est épistémologique : vous vous trompez sur la nature même de la pensée. Et tant que cette erreur n'est pas corrigée, aucune dose de confiance en soi ne changera quoi que ce soit.


L'illusion du réservoir plein

Voici l'erreur, formulée le plus simplement possible. Vous croyez que la pensée est un stock. Un réservoir de certitudes accumulées en privé, qu'il faudrait remplir avant de l'ouvrir au public. Vous pensez que savoir, c'est avoir intériorisé suffisamment de contenu pour pouvoir ensuite le "livrer" au monde extérieur sous une forme achevée, vérifiée, inattaquable. Et tant que le réservoir n'est pas plein, tant que la pensée n'est pas "prête", vous vous taisez.

Le philosophe Claude Romano a formulé quelque chose qui renverse cette représentation de fond en comble : la verbalisation est essentielle à la pensée, et elle doit s'accomplir comme un acte de langage public pour pouvoir ensuite devenir une opération privée.

Autrement dit : vous ne pouvez pas savoir avant de dire. C'est en disant que vous commencez à savoir.

Tant qu'une idée reste dans votre for intérieur, elle n'est pas une pensée. C'est une intuition vague. Elle bénéficie du flou confortable de l'intériorité. Vous sentez qu'elle est juste, mais vous ne l'avez pas vérifiée, parce que la vérification ne peut se faire qu'au contact d'une résistance extérieure : un interlocuteur qui objecte, un réel qui ne se laisse pas réduire, un langage qui oblige à préciser ce qu'on pensait pouvoir laisser dans le vague.

Attendre d'être "sûr" pour parler, c'est attendre que la pensée soit achevée avant de la commencer. C'est un paradoxe logique autant qu'un piège existentiel. Et c'est la source exacte du sentiment d'imposture : on se compare à un idéal de maîtrise qui n'existe nulle part, puisque la maîtrise ne se constitue que dans l'épreuve de la parole.


La différence entre livrer une solution et proposer une hypothèse

Ici, une distinction est essentielle. Car le risque de la parole ne signifie pas dire n'importe quoi, ni asséner des vérités avec aplomb. Ce serait remplacer un problème par un autre.

Ce qui libère de l'imposture, ce n'est pas l'assertion. C'est l'hypothèse.

L'expert timide n'ose rien proposer tant qu'il n'a pas tout compris. Résultat : il tourne en rond indéfiniment, accumulant des données, repoussant l'échéance, espérant qu'un jour la certitude viendra d'elle-même. Elle ne vient jamais, parce qu'elle ne peut pas venir sans l'épreuve du dialogue. Le philosophe praticien, lui, sait que pour comprendre, il faut structurer le champ de recherche par une proposition falsifiable. Non pas une réponse, mais un outil d'exploration.

Et cette hypothèse, pour être féconde, doit porter sur la logique du discours ou les valeurs en jeu. Pas sur la psyché de la personne. La distinction est cruciale.

Prenons un cas concret. Un manager se plaint que son équipe ne prend pas d'initiative.

L'hypothèse psychologique, celle qu'il faut éviter, ressemblerait à ceci : "Vous avez peur de perdre le pouvoir, c'est votre ego qui parle." C'est un jugement moralisant, invérifiable, et qui ferme le dialogue au lieu de l'ouvrir. L'interlocuteur se défend ou se tait. Dans les deux cas, la pensée s'arrête.


L'hypothèse philosophique, celle qui fait travailler, est d'un autre ordre : "Il me semble qu'il y a une contradiction dans vos valeurs. Vous dites vouloir l'autonomie, c'est-à-dire l'initiative. Mais vos processus de contrôle montrent que vous valorisez en réalité la sécurité, c'est-à-dire le zéro erreur. Votre équipe ne fait qu'obéir à votre hiérarchie réelle de valeurs."

Ce n'est pas une accusation. C'est une hypothèse cohérente et plausible. Et comme toute hypothèse, elle est faite pour être testée, pas pour être imposée.

Soit le manager réfute : "Non, regardez, j'ai supprimé les contrôles la semaine dernière, et voici ce qui s'est passé…" L'hypothèse est fausse. On avance. La réfutation a produit de l'information nouvelle. Soit il marque un arrêt : "C'est vrai que je ne supporte pas l'erreur…" On touche au nœud du problème, le conflit de valeurs, et la pensée peut s'engager sur un terrain solide.

Dans les deux cas, le dialogue progresse. Et il progresse précisément parce que quelqu'un a pris le risque de formuler quelque chose de structuré, au lieu d'attendre que la vérité se manifeste d'elle-même.


Ce que signifie réellement "être expert"

Romano dit que la pensée devient une "opération privée par soustraction". Cette formule mérite qu'on s'y arrête, car elle renverse une idée reçue profondément ancrée.

On croit que l'expertise s'accumule. Qu'elle est le résultat d'un empilement de savoirs, de lectures, de formations, d'expériences. Qu'on devient expert en ajoutant. En réalité, on devient expert en soustrayant. L'expertise, c'est ce qui reste quand on a élagué le faux, le flou et l'illusoire. Et cet élagage ne peut pas se faire seul, dans le silence de son bureau. Il exige la résistance du réel. L'objection d'un interlocuteur. La confrontation avec un cas qui ne rentre pas dans le cadre. La réfutation d'une hypothèse qu'on croyait solide.

Votre peur de l'illégitimité vient du fait que vous voulez faire cette soustraction tout seul, en amont, avant la réunion, avant la consultation, avant la prise de parole. C'est impossible. Vous avez besoin de la friction du dialogue pour élaguer vos fausses pistes. Se faire réfuter sur une hypothèse structurée n'est pas une preuve d'incompétence. C'est la preuve que vous travaillez. Et si votre interlocuteur démonte votre argument avec de vrais arguments, il est obligé, pour ce faire, de clarifier sa propre position. En vous donnant tort, il accouche de sa propre vérité. Vous avez donc réussi votre mission, même en ayant "perdu" l'échange.

C'est un renversement complet de la logique habituelle. L'expert n'est pas celui qui a raison. L'expert est celui dont les hypothèses, justes ou fausses, font avancer la pensée.


Le courage de l'hypothèse contre le confort de l'humilité

Nous valorisons trop l'humilité. Ou plutôt, nous valorisons ce qui se fait passer pour de l'humilité, et qui est le plus souvent de la prudence diplomatique. "Je ne suis qu'un humble facilitateur." "Je n'ai pas de réponse, je suis là pour vous accompagner." "C'est vous qui avez les clés."

Ces phrases sont rassurantes pour celui qui les prononce. Elles le protègent du risque d'avoir tort. Mais elles sont aussi une démission. Votre client, votre interlocuteur, votre équipe ne vous sollicite pas pour vos doutes. Il vous sollicite pour votre capacité à structurer le chaos. Et structurer le chaos, cela exige de prendre position, de formuler quelque chose de net, de proposer une lecture qui pourra être validée ou invalidée, mais qui donne au dialogue un point d'appui.

Cela demande une forme de courage que les formations n'enseignent pas, parce qu'elles enseignent des techniques et non des dispositions. Il faut être capable d'affirmer quelque chose de fort pour tester la réalité, de voir que c'est réfuté, et de dire sans perdre la face : "Excellent. Si ce n'est pas un conflit de valeurs, alors le problème est ailleurs. Cherchons ensemble."

C'est cette dissociation, "je ne suis pas mon hypothèse", qui libère du syndrome de l'imposteur. Vous n'êtes pas là pour avoir raison. Vous êtes là pour faire émerger la raison.

Et cette dissociation n'est pas un exercice psychologique de détachement. C'est une posture intellectuelle qui se construit par la pratique. Plus on formule d'hypothèses, plus on en voit réfutées, plus on apprend que la valeur d'une idée ne réside pas dans sa vérité immédiate mais dans sa fécondité. Une hypothèse fausse qui fait avancer la pensée vaut infiniment plus qu'un silence prudent qui ne produit rien.


La confiance vient de l'action, pas de l'intériorité

Si vous cherchez à "guérir" du syndrome de l'imposteur en travaillant sur votre confiance intérieure, vous cherchez au mauvais endroit. La confiance ne se trouve pas en dedans. Elle se constitue dans l'action verbale, dans la prise de risque répétée, dans l'expérience concrète d'avoir formulé quelque chose, d'avoir été contredit, et d'avoir survécu. Non seulement survécu, mais d'avoir vu que la contradiction faisait avancer le travail au lieu de le détruire.

La légitimité ne se donne pas. Elle ne se décrète pas non plus. Elle se conquiert dans l'arène verbale. Penser, c'est prendre le risque d'être vu. Et souvent d'être contredit. Et découvrir que la contradiction, quand elle est rigoureuse, est la chose la plus utile qui puisse arriver à une pensée.

Ce qui reste après la contradiction, après l'élagage, après la soustraction, c'est quelque chose de solide. Pas parce que c'est "votre" idée. Mais parce que c'est une idée qui a résisté à l'épreuve. Et cette solidité-là ne ressemble à rien de ce que la confiance en soi, au sens psychologique du terme, peut produire. Elle est d'un autre ordre. Elle est intellectuelle. Elle est fondée. Et elle ne tremble plus.

Si vous êtes fatigué de tourner autour de vos idées sans oser les formuler, la consultation philosophique est un espace pour prendre le risque de la parole, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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