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Vous visualisez votre vie d'après depuis des mois : c'est exactement ce qui vous empêche de la vivre

  • 27 avr.
  • 6 min de lecture


Fermez les yeux. Imaginez-vous dans cinq ans. Voyez la scène en détail : le lieu, l'activité, le rythme de vie, la lumière du matin. Quelque chose en vous commencera à se mettre en mouvement.

Vous avez entendu ce conseil cent fois. Dans un livre de développement personnel, dans un podcast, dans un séminaire, dans la bouche d'un coach. La visualisation est présentée comme la première étape de tout changement de vie. Et elle repose sur une intuition qui semble évidente : pour aller quelque part, il faut d'abord se représenter la destination.

Or cette intuition est fausse. Non pas approximative, non pas simpliste. Fausse. Et c'est Jean-Paul Sartre, dans L'Imaginaire publié en 1940, qui a posé le diagnostic le plus lucide sur cette erreur, un diagnostic que le développement personnel ignore superbement depuis quatre-vingts ans.


Ce que Sartre a compris

Sartre a consacré une partie importante de sa philosophie à comprendre ce qui se passe réellement lorsqu'on imagine quelque chose. Sa conclusion est dérangeante : on ne voit pas une image mentale. On croit la voir, mais ce qui se passe quand vous fermez les yeux et tentez d'imaginer votre future vie de freelance à Lisbonne est quelque chose de beaucoup plus pauvre que ce que l'on vous fait croire.

Voir un objet réel, c'est le localiser dans l'espace. Entre cette table et ce tapis, à une certaine hauteur, à ma droite ou à ma gauche. L'objet perçu a une chair, une résistance, une place dans le monde. L'image mentale n'a rien de tout cela. Sartre le formule avec une précision remarquable : "Je ne vois pas des dents de scie, je ne vois rien que des phosphènes, mais je sais que ce que je vois est une figure en dents de scie."

Vous ne voyez pas votre vie d'après. Vous savez quelque chose à son sujet. Et ce savoir, aussi intense soit-il, n'a pas de chair, pas de localisation dans l'espace, pas de résistance. Pas de table et pas de tapis.


Un négatif photographique de votre vie actuelle

Quand vous "visualisez" votre reconversion, qu'avez-vous réellement dans la tête ? Certainement pas une scène. Ce que vous avez, c'est un réseau de relations abstraites. "Je serai libre." "Je ferai ce que j'aime." "Je vivrai près de la mer." Sartre appelle cela le savoir à l'état pur : une conscience de relations, rien d'autre.

Or si l'on regarde de près ces relations, on s'aperçoit que chacune d'entre elles n'existe que par opposition à votre vie actuelle. Liberté par rapport à un patron. Plaisir plutôt que contrainte. Mer au lieu d'open space. Votre vie d'après n'est pas une image. C'est le négatif photographique de votre vie d'avant. Et on ne peut pas habiter un négatif.

C'est pour cette raison que le lundi matin, après un week-end passé à "visualiser", vous n'avez pas avancé d'un centimètre. Il n'y a rien à dissiper. Il n'y avait que du savoir. Et le savoir tout seul ne met personne en mouvement.


Le scroll de 23 heures

Vous connaissez le geste. Il est 23h, vous êtes au lit, et vous scrollez. Des annonces immobilières à Lisbonne. Des offres d'emploi dans un métier que vous n'exercez pas encore. Le compte Instagram d'un type qui a tout plaqué et qui pose devant un coucher de soleil en ayant l'air de trouver cela normal. Vous zoomez sur le plan de l'appartement. Vous regardez le quartier sur Google Maps. Vous calculez le loyer en pourcentage d'un revenu que vous n'avez pas.

Tout cela ressemble à de la préparation. C'est exactement le piège que Sartre décrit. Ces photos d'appartements, vous les voyez au sens propre : entre votre pouce et le bord de l'écran. Ce sont des perceptions réelles. Mais votre vie dans cet appartement reste une pure visée de l'esprit, sans contenu réel.

Il en va de même pour le business plan retouché dix fois, la lettre de démission jamais imprimée, les listes de pour et de contre que vous connaissez par cœur. Entre l'objet perçu, l'annonce, le tableur, le brouillon, et l'objet visé, votre vie future, il y a le même gouffre qu'entre le phosphène et la dent de scie. On ne comble pas ce gouffre en scrollant plus longtemps. On l'entretient.


Quand penser au changement empêche de changer

Il y a dans L'Imaginaire un passage qui sonne douloureusement juste pour quiconque a passé des mois à penser à changer de vie sans jamais franchir le pas. Sartre décrit ce qu'il appelle la conscience captive : une conscience enchaînée par sa propre pensée, qui la "joue" et la "réalise" mentalement en même temps qu'elle la pense. Ce qui manque à cette conscience captive, c'est la faculté de suspendre son jugement, c'est-à-dire précisément la capacité de prendre du recul sur ce qu'elle est en train de se raconter.

Votre projet de changement de vie est devenu une pensée captive. Il occupe votre conscience, il l'enchaîne, et le piège est que votre conscience le joue : vous vivez votre reconversion dans votre tête avec une telle intensité que votre conscience croit l'avoir accomplie. Vous avez le frisson de la liberté sans le risque du premier pas.

Il ne s'agit pas de procrastination. Il s'agit de fascination. Vous n'êtes pas distrait de votre projet par les urgences du quotidien. Vous êtes fasciné par votre projet, par sa version mentale, incorporelle, sans risque.

Et cette fascination vous tient parce qu'elle vous donne le sentiment d'être déjà en route alors que vous n'avez pas bougé. J'observe ce phénomène régulièrement dans mon travail. Des personnes intelligentes, lucides, tout à fait capables de mener à bien leur projet, et qui restent immobiles pendant des années. Non pas par manque de courage. Mais parce que la pensée du projet les nourrit suffisamment pour qu'elles n'éprouvent jamais le besoin vital de passer à l'acte. Le projet mental fonctionne comme un substitut au projet réel. Il en a le goût sans en avoir le prix. Et c'est précisément parce qu'il n'a pas de prix qu'il ne vaut rien.


Comment changent ceux qui changent réellement

Ce que je retiens de Sartre, et que confirme l'observation de ceux qui réussissent une transition, c'est qu'ils ne l'ont pas visualisée. Ils l'ont fragmentée en perceptions.

Visualiser, c'est tenter de produire une image mentale globale qui par nature n'a pas de chair. Fragmenter en perceptions, c'est se mettre en situation de voir des choses réelles, localisables, entre cette table et ce tapis. La différence est considérable.

Aller passer une journée dans un coworking à Lisbonne, non pas pour "tester" quoi que ce soit, mais pour avoir des perceptions concrètes. La lumière à 10h. Le bruit de la machine à café. Le prix du déjeuner. L'ennui de 15h quand le wifi tombe. Appeler trois personnes qui exercent le métier convoité et leur demander non pas comment elles ont "trouvé leur voie", mais ce qu'elles font concrètement le mardi à 15h quand il n'y a rien de glamour à faire. Écrire non pas ses "objectifs à cinq ans" mais le récit détaillé d'une mauvaise journée dans sa future vie. Car si l'on ne peut pas décrire une mauvaise journée quelque part, il y a de fortes chances que l'on ne puisse pas y vivre.

Ces fragments ne composent pas une vision. Et c'est justement leur force : ils la rendent inutile. À mesure que les perceptions réelles s'accumulent, la "vie d'après" cesse d'être un savoir abstrait et commence à devenir un territoire où l'on peut poser le pied. Ce qui est quand même autre chose que de contempler des phosphènes les yeux fermés.


Le paradoxe libérateur

Sartre, que l'on associe volontiers à l'angoisse existentielle, offre ici une véritable libération. Si vous ne pouvez pas imaginer votre vie d'après, alors vous pouvez arrêter d'essayer. Et avec cela, lâcher la culpabilité de "ne pas y arriver". Personne n'y arrive. Ce n'est pas une question de courage ou de méthode. C'est la structure même de la conscience humaine.

Ceux qui changent de vie ne sont pas ceux qui l'ont mieux imaginée. Ce sont ceux qui ont compris qu'il n'y avait rien à imaginer, et qui se sont mis à chercher des perceptions plutôt que des visions. La vie d'après ne se visualise pas. Elle se fabrique, un mardi après-midi à la fois.

Si vous tournez autour d'un projet de changement depuis des mois sans avancer, et que la pensée du projet a fini par remplacer le projet lui-même, la consultation philosophique est un espace pour examiner ce qui se joue, avec rigueur et sans complaisance. Vous pouvez prendre rendez-vous sur dialogon.fr.

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