Ce qui nous gêne vraiment dans l'affaire Orélien

Ce que je trouve regrettable dans l'affaire Orélien, ce n'est pas qu'il ait écrit son roman avec l'IA. C'est qu'il le nie.
S'il l'avait assumé, il aurait pu montrer comment il avait travaillé : ses prompts, ses allers-retours, sa façon de s'y prendre. Nous aurions vu un travail hybride en train de se faire, ce qui n'a encore été donné à voir nulle part.
Encore que je me demande ce que cela aurait réellement montré. Beaucoup, sans doute : le premier prompt contient nécessairement ce que l'auteur a apporté de lui, son histoire, ses intentions. Mais nous ignorerions probablement toujours l'essentiel. La machine a-t-elle proposé plusieurs possibles entre lesquels il a tranché ? Ou bien a-t-il écrit un premier jet qu'il lui a demandé d'améliorer ? Les deux gestes n'engagent pas la même part d'auteur.
Objection immédiate, cependant : nous n'avons jamais rien su du processus d'écriture de personne. Ni des brouillons détruits, ni de ce qu'un éditeur a imposé, ni des versions abandonnées. Nous avons toujours jugé des œuvres sans rien connaître de leur fabrication, et cela ne nous a jamais dérangé.
L'ignorance n'est donc pas le problème. Reste à savoir ce qui l'est.
Ce n'est pas l'attribution. Personne ne s'indigne pour la machine. Personne ne trouve injuste qu'on lui dénie sa part, personne ne réclame qu'elle figure sur la couverture. Nous ne lui reconnaissons aucun droit à la co-signature - ce qui devrait nous alerter sur la nature réelle du grief.
Ce qu'on reproche à l'auteur, c'est de ne pas avoir fait le travail. De s'être déchargé de la part laborieuse. De n'avoir pas souffert devant la page blanche.
Comme un sportif dont on apprendrait qu'il a triché. Ce qui nous impressionne dans un exploit sportif n'est pas le chrono — sinon le guépard nous émerveillerait, et la voiture davantage encore. C'est qu'un homme l'ait obtenu, que nous sachions ce qu'il lui en a coûté, et que nous en serions bien incapables alors même que nous sommes faits comme lui. Retirez l'homme, il ne reste qu'un nombre.
Mais pour un roman, je crois que c'est autre chose encore, et de plus intime.
Ce qui nous intéresse dans une œuvre, c'est ce qui a été surmonté, et par qui. On admire un auteur en se demandant comment il a trouvé ces mots-là, dans quelle expérience il est allé puiser, vécue directement ou non. Comment il s'y prend pour que je m'attache à des personnages, que je ressente quelque chose pour eux, et que je finisse par comprendre à travers eux quelque chose de l'existence et de moi-même.
C'est une relation à trois termes : l'auteur, ses personnages, et moi. Elle est intime, et je crois qu'elle est le véritable objet de la lecture.
La machine y entre comme un intrus. Quelque chose de mécanique se glisse dans ce qui était vivant.
Bergson disait que le mécanique plaqué sur du vivant provoque le rire. Mais chez lui, on le repère : c'est la raideur, l'automatisme, le geste qui trahit la chose sous l'homme. Ici, rien ne se repère. Le mécanique imite si parfaitement le vivant qu'aucun indice ne nous alerte.
C'est peut-être cela qui nous met mal à l'aise. Le comique naissait de ce qu'on voyait le mécanisme. Quand on ne le voit plus, il ne reste que l'inquiétude — et le soupçon qu'il est déjà partout, sans que nous l'ayons remarqué.
Je ne sais pas si ce malaise est légitime. Je constate seulement que je n'avais jamais eu besoin de me poser la question.
Pour ma part, la polémique m'a donné envie de lire le livre. Ce que je n'aurais probablement pas fait sans elle.






