L'atrophie cognitive ne ressemble pas à ce qu'on croit

Il y a dix jours, dix personnes ont commencé un séminaire que j'anime : quatre semaines pour travailler quatre gestes de la pensée — questionner, conceptualiser, objecter, problématiser — avec un exercice quotidien à mener seul avec son IA, et deux heures de dialogue en groupe le dimanche.
Aucune n'est philosophe. Ce sont des coachs, des thérapeutes, des DRH, des formateurs, des entrepreneurs - des gens dont le métier consiste à décider et à conseiller.
Le premier exercice demandait peu de chose : chacun devait poser à son IA une question qui le préoccupait réellement, puis lui demander non pas d'y répondre, mais de relever les présupposés que cette question contenait - et ce que ces présupposés disaient de celui qui la posait.
Ce qui est remonté ne m'a pas appris que l'IA était dangereuse. Cela m'a montré quelque chose de plus utile : à quoi ressemble, concrètement, le moment où l'on cesse de juger.
Ce que tout le monde craint déjà
L'inquiétude est largement partagée, et elle est fondée. On délègue à la machine des fonctions essentielles de notre cognition — chercher, formuler, structurer, trancher — et l'on soupçonne que cette délégation nous coûtera quelque chose. Une capacité qui ne s'exerce plus s'atrophie. Plus crédules, plus dociles, plus manipulables : la crainte est légitime, et elle l'est particulièrement pour ceux qui grandissent avec l'outil.
Ce qu'on décrit rarement, en revanche, c'est la forme que cela prend. On imagine un abandon, une paresse, un renoncement qu'on pourrait sentir venir. Or ce n'est pas du tout ça.
Cela ressemble à bien penser
Plusieurs participants ont constaté qu'ils ne contestaient pas ce que l'IA leur renvoyait. Elle nomme un présupposé dans leur question : ils l'acceptent. Elle indique ce que leur formulation escamotait : ils la croient. Elle leur pose une question en retour : ils la tiennent pour pertinente et y répondent.
Sans jamais vérifier que ce présupposé était bien là, ni que cette lecture était la bonne.
L'un d'eux l'a formulé sans détour : il ne remet pas en question ce que l'IA lui dit, il la croit — et il peut ainsi suivre une voie de pensée qui n'était pas la sienne au départ.
Notez qu'il ne s'agit ni de paresse ni de naïveté. Un autre participant a posé la difficulté exactement : il est difficile de contester ce que dit l'IA quand on n'est pas soi-même expert du domaine. Et lorsqu'on reçoit une analyse bien construite, articulée, appuyée — la réfuter demande un travail considérable, que rien n'oblige à fournir.
Voilà la forme réelle de l'atrophie. Elle n'a pas l'aspect d'un abandon. Elle a l'aspect d'une réflexion réussie. On sort de l'échange avec des idées mieux formulées qu'en entrant, un sentiment de clarté, et l'impression très agréable d'avoir pensé.
Le jugement : une nécessité
Reste ce que ces constats ont en commun. Dans chaque cas, il aurait fallu juger : cette analyse est-elle juste ? ce présupposé est-il vraiment là ? cette question mérite-t-elle que je la suive ?
Et juger ne s'improvise pas. C'est une capacité, elle a des conditions, et elle se travaille — c'est même très exactement l'objet de la pratique philosophique depuis vingt-cinq siècles. Savoir d'où vient une question et ce qu'elle présuppose. Savoir définir les mots qu'on emploie, et distinguer ceux qu'on confond. Savoir construire une objection véritable, et reconnaître une objection faible sous une belle formulation. Savoir transformer une difficulté en problème qu'on puisse réellement penser.
Ce sont des gestes. Ils s'exercent, comme on exerce un revers.
Et voici le point qui ne se contourne pas : aucune machine ne peut vous les donner, puisqu'il faudrait précisément les posséder pour juger si elle vous les donne bien.
Ce que cela ne retire pas à l'outil
Je ne tire rien de tout ceci contre l'IA. Je m'en sers tous les jours, et ces constats n'auraient pas eu lieu sans elle.
Pour être sérieusement contredit, il fallait autrefois réunir trois conditions rarement compatibles : quelqu'un d'assez compétent pour voir le problème, d'assez disponible pour y consacrer une heure, et d'assez libre à votre égard pour ne pas vous ménager - ce qui exclut la plupart de vos collègues, une partie de vos amis et presque toute votre famille. L'objection sérieuse était un luxe. Elle ne l'est plus.
Mais j'ai appris une chose en réglant les IA de mes participants. Je leur avais donné des consignes méthodologiques serrées : ne pas lâcher une question sans réponse, débusquer les présupposés, refuser les reformulations de confort. Elles les ont appliquées avec une constance que je n'avais pas prévue, insistant là où un praticien aurait changé d'angle ou proposé une distinction pour débloquer. Savoir quand insister et quand ouvrir ailleurs suppose de voir la personne, et cela, je ne sais pas le mettre dans un prompt.
Ce qui se passe le dimanche
Les dix participants se retrouvent deux heures chaque semaine. Pas pour parler de l'IA : pour reprendre ce qui, dans leur semaine, a résisté. Un présupposé qu'ils n'arrivent pas à trancher. Une définition qui tourne en rond. Une analyse qu'ils ont acceptée sans savoir pourquoi.
Là, quelqu'un leur demande ce qu'ils entendent par le mot qu'ils viennent d'employer. Quelqu'un que leur évidence n'atteint pas, parce qu'il ne la partage pas.
C'est le travail. La machine le rend quotidien ; elle ne le remplace pas.
Si vous voulez faire quelque chose de cet article, essayez ce soir. Prenez une question qui vous occupe vraiment. Mais ne la posez pas : demandez d'abord à votre IA ce que cette question présuppose, et ce que ces présupposés révèlent de vous. Une IA laissée à elle-même répond ; il faut lui demander expressément de vous interroger.
Lisez ce qu'elle vous renvoie. Et posez-vous alors la seule question qui compte : qu'est-ce qui me fait penser que c'est juste ?
Le prochain groupe commence le 8 novembre : quatre dimanches, un exercice chaque jour avec l'IA, deux heures de dialogue en petit groupe. Le détail est ici : Séminaire IA et pensée critique






