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L'atelier philosophique comme révélateur des visions du monde de chacun





Je ne laisse pas d'être surpris, en écoutant la discussion de “débriefing après un atelier de “pratique philosophique” pour des gens découvrant cette approche, du contraste entre la réaction de certains : de l’enthousiasme au rejet.


Je donne toujours un “cadre” au préalable à ce type de dialogue déroutant, surtout dans un environnement "contraint" comme celui de l'entreprise. Je donne un cadre formel que j'ai appelé "le pacte socratique", une espèce de “charte d'éthique du dialogue”. Dans document d’une page, que la plupart des gens ne lit malheureusement pas avant l'atelier (ce qu'ils regrettent après lorsqu'ils me reprochent à tort de "ne pas avoir donné les règles du jeu”), j'explique notamment que "vous répondrez directement à la question sans détour, sans explications préalables, et rien qu’à la question, la question étant un outil de travail pour mieux se connaitre". 

La plupart des gens ne répond pas directement à la question et certains font même carrément tout autre chose que d'y répondre.


Quand cela se produit, je le leur fais remarquer, puisque chaque “problème” est une occasion sur laquelle se pencher pour réfléchir.

A ce stade commence la mauvaise foi : "mais si Jérôme, j'ai répondu à votre question". Je fais donc intervenir le “sens commun”, “chose la mieux partagée au monde” selon Descartes, en interrogeant le groupe en tant qu’interlocuteur à part entière (il jour un peu le rôle du choeur dans la tragédie grecque), pour savoir si oui ou non il juge que la personne a répondu. Vous l'aurez compris, la plupart du temps le groupe me donne raison de façon écrasante : pour un tiers observateur il est très facile de voir qu'une personne ne répond pas à une autre, c’est d’une évidence limpide, même un enfant le verrait.


A ce moment, la personne en question ne peut plus ignorer le poids d'une parole collective face à la sienne et elle commence véritablement à réfléchir et à délibérer en elle-même. En général je demande à un tiers de lui expliquer en quoi elle pense qu'elle n'a pas répondu et l'affaire se résoud d'elle-même si la personne admet en effet qu'elle n'a pas répondu. 

Cela me donne l'occasion de tester sa conscience d'elle-même en lui demandant si elle a identifié une raison pour laquelle elle ne me répond pas. Cette raison pourra lui servir pour comprendre ce qui la distrait de mener le dialogue : peut-être est-ce sa volonté "d'avoir raison" ou de "tout expliquer avant de répondre", peut-être est-elle distraite parce qu'elle veut faire “plusieurs choses en même temps”, peut-être prend-elle la question comme une prise de pouvoir insupportable de ma part et son évitement constitue une forme de "rebellion" contre “l’autorité”.

Peu importe la raison finalement, pourvue qu'elle soit authentique et ne constitue pas simplement une "excuse de circonstance" qui ne ferait que masquer la réalité du phénomène. S’ils ne répondent pas à mes questions alors que c’est clairement un prérequis de l’exercice, ils le font a fortiori au quotidien, sauf que personne ne leur dit de cette manière directe et simple, personne ne prend le temps de faire un “arrêt sur image” pour analyser la situation de manière quasi phénoménologique.

Il est toujours intéressant de repérer les "trucs" que nous faisons au quotidien qui parasitent le dialogue de manière générale, afin de ne pas les reproduire. Ce sont des “petits rien” qui font pourtant une grosse différence du point de vue de la clarté du discours, de la pensée et de l’attitude, in fine.


Toute résistance, tout “problème” par rapport à une consigne que je donne, est une occasion pour moi de réfléchir avec la personne en me faisant aider par ses "collègues", le cas échéant. La plupart prend ce "jeu" pour ce qu'il est : une mise à l'épreuve de soi-même et de sa pensée dans le cadre d'un dialogue rigoureux qui permet de se voir penser de l'extérieur et de repérer des opportunités de progresser sur l'axe de compétences de pensée (argumenter ou synthétiser par exemple) ou de s'essayer, "en simulateur" à des attitudes qui peuvent être contre-intuitives pour certains, comme faire confiance, se confronter ou s’étonner. Donc une bonne occasion d’apprendre sur soi et autrui. Ceux-là y prennent même du plaisir parce qu'ils peuvent voir leurs collègues sous un jour nouveau, ils peuvent "dire les choses" en confiance car ils savent que “la raison veille sur eux”, puisque le processus (que j’incarne pour l’occasion) se charge de la faire régner partout où elle fait défaut. Par exemple ils peuvent comprendre pourquoi leur pensée est confuse et comment travailler cette confusion pour aboutir à plus de clarté, plus de pertinence. Souvent il s'agit de peu de choses : écourter ses phrases, se demander si ce qu'on dit est clair pour le sens commun, faire des liens conceptuels distincts, s’habituer à donner un argument objectif pour soutenir une parole subjective, etc.


Ils comprennent intuitivement qu'il n'y rien à perdre à jouer le jeu et tout à gagner, une fois passés la surprise et le désagrément de “se voir en miroir”, ou de se faire prendre "en défaut" de confusion, de précipitation, d'emportement émotionnel ou de mauvaise foi. Ils s’amusent de voir à quel point ils ont du mal à dire simplement les choses et prennent plaisir au processus à la fois léger et profond de la pensée en acte. Peut-être y retrouvent-ils un plaisir d’enfance, avant qu’ils ne commencent à avoir “l’esprit de sérieux”.


Ils refusent pour la pensée ce qu’ils accepteraient sans broncher pour leur corps de la part de n’importe quel “coach” ou “entraîneur”.

Pour une petite minorité cependant, toujours plus bruyante et prompte à s'indigner pour un oui ou pour un non, ce dispositif met "mal à l'aise" et ils sentent "de l'agressivité". En fait ils projettent leur propre mal-être en voyant les autres pris dans les rets de mes questions et ne voient pas que je les aide à se débattre avec leur propre pensée : eux croient que je veux les enfoncer, les "afficher" comme disent les plus jeunes alors que je tente simplement d’obtenir un échange rationnel. Je leur pose tour à tour des questions ouvertes pour approfondir un point et fermées pour qu’ils s’engagent dans des hypothèses, afin de dérouler leurs conséquences et éprouver leur robustesse, mais eux n’y voient que des “questions binaires” qui les “empêchent de penser”. Ils ne font pas confiance au processus mais n’ont rien à proposer d’autre à la place que leur propre subjectivité. Ils refusent pour la pensée ce qu’ils accepteraient sans broncher pour leur corps de la part de n’importe quel “coach” ou “entraîneur”.


Pour maintenir cette tension je dois me démener un peu comme un chef d'orchestre

Bien sûr ce type d’échange est souvent propice à une forme de tension, une saine tension nécessaire afin qu'une pensée rigoureuse s'établisse. Pour maintenir cette tension je dois me démener un peu comme un chef d'orchestre afin de ralentir les trop rapides, dynamiser les "trainards", faire baisser le volume des "forts en gueule" et au contraire “tirer les vers du nez” des taiseux ou encourager les grands timides. Je ne sais pas si vous avez déjà vu un chef d’orchestre mais en général il transpire. Donc il y un côté sportif, dynamique, théâtral voire parfois spectaculaire (pour les observateurs) dans ce type de dialogue en groupe.

Ce dialogue collectif provoque aussi des émotions en pagaille : crainte de parler en public, crainte de se montrer sous un "mauvais jour", agacement de voir qu'on arrive pas à formuler une réponse claire ou à distinguer une question d'une objection, frustration que "cela n'avance pas" et que cela irait mieux si "tout le monde comprenait vite comme moi", crainte de formuler un jugement sur autrui ou de recevoir un jugement de sa part. 


Ces multiples émotions font partie du processus “normal” d'un dialogue authentique entre des êtres humain qui n’ont pas l’habitude de se soumettre à la raison. D’habitude, en entreprise notamment, les émotions sont “mises sous le tapis” parce qu’on ne saurait pas quoi en faire entre collègues, et même avec son manager. Mais ici je les exhume, je les intègre dans le dialogue et demande au Sujet d’en rendre raison, justement. A croire que ce genre de dialogue soit devenu très rare si j’en crois les cris d’orfraie que certains poussent simplement parce que je leur fais remarquer qu’ils ne “sont pas clairs” ou que j’interromps leur monologue (voire leur logorrhée) par une question. “Mais laissez moi finir ! :” m’ordonneront-ils, tels des politiciens empêchés par un journaliste sur un plateau de télévision.


Quand elles deviennent trop envahissantes, ces émotions sont encore une fois une bonne occasion de réfléchir sur soi : je demande alors tranquillement "Pourquoi craignez-vous mes questions ?" ou bien "Pourquoi est-ce si difficile pour vous d'attendre que votre collègue ait fini de dire son idée ?" ou encore “Pourquoi vous justifiez-vous au lieu de simplement répondre à la question ?”.

Une fois que la personne a analysé son émotion elle se rend compte en général qu'elle a "surréagi" et se réconcilie avec elle-même et le processus, elle se détend et repart de plus belle, satisfaite d'avoir pu mettre des mots sur ce qui en restait au niveau d'un ressenti et d'une réaction : ce petit travail fait toute la différence et rend les participants beaucoup plus réceptifs et actifs pendant l'exercice, et ils vont même jusqu'à encourager les autres si ceux-ci rencontrent le même type de difficulté.


lorsqu’il s’agit de nos émotions on hésite pas à les assigner à tout un chacun sans le moindre doute

Il est toujours surprenant de voir combien les personnes prennent tellement à coeur des questions qui paraissent sans aucun enjeu personnel (souvent je les fais travailler sur un petit conte philosophique). Ce qui est étonnant aussi c'est la “pure” sincérité avec laquelle ces personnes s'expriment au nom des autres sans voir qu'elles imposent sans vergogne leur propre subjectivité comme vérité universelle, sous prétexte qu'elles seraient "bienveillantes" ou "sensibles à ce que ressent autrui" sans même se questionner sur la véracité de leur interprétation, sur la réalité d'une "violence" qui serait subie par autrui. On ne supporte pas d’entendre des vérités générales de bon sens parce que elles ne sont “pas nécessairement vraies” (ce qui est vrai, à défaut de quoi elles seraient absolues) mais lorsqu’il s’agit de nos émotions on hésite pas à les assigner à tout un chacun sans le moindre doute. C’est ce qu’on pourrait appeler la “dictature de l’émotion”. 


Il est à chaque fois étonnant pour moi de constater à quel pont de nombreuses personnes sont simplement inconscientes de ce qu'elles disent au moment où elles le disent, de l'effet potentiel de leurs paroles sur autrui, (alors qu’elles prétendent qu’elles sont évidemment bienveillantes), des conséquences de leur raisonnement si on le pousse à son terme (ce que je ne manque pas de demander de faire) et de la signification pour autrui de leurs attitudes. Souvent même ce sont les gens qui semblent les plus "ouverts" à l'exercice qui se révèlent dans la pratique les plus réfractaires à la remise en cause, à la mise en abîme. Ils me disent au début "allez-y Jérôme, vous avez carte blanche, vous pouvez nous déstabiliser, nous mettre à l'épreuve, c'est ce que je veux, c’est bien de réfléchir un peu ensemble ils en ont besoin et je serai comme les autres.”

Sauf que lorsque la question tombe sur eux ils se comportent la plupart du temps comme des autocrates, des "dictateurs" affichant un sourire de façade et ils sortent les griffes. Je devrais souvent penser à appliquer cet adage enfantin “c’est celui qui dit qui y est” et commencer par questionner le “demandeur”.


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