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Le difficile examen de la pensée

il y a 8 heures
7 min de lecture


Il arrive qu'une personne, dans un atelier, ne se contente pas d'objecter mais accuse celui qui l'anime. Cette femme, un jour, m'a lancé trois griefs coup sur coup. "Vous ne me laissez pas aller au bout de ma pensée. Vous nous piégez. Vous prenez un plaisir malveillant à appuyer sur nos failles." Autour, les autres haussaient les épaules, ils voyaient bien qu'elle projetait. Et je savais, avec cette tranquillité un peu suspecte que donne l'habitude, qu'elle se trompait sur presque tout.

C'est ce presque qui m'intéresse. Un sentiment est toujours indubitable quant à son existence, jamais quant à sa légitimité. Celui qui a peur d'une mouche a vraiment peur, mais sa peur est illégitime, la mouche ne peut lui faire de mal. Le sentiment de cette femme était réel, son interprétation fausse, et pourtant, à la différence de la mouche, quelque chose de réel le causait, une cause qui n'était pas celle qu'elle imaginait. Position inconfortable pour qui reçoit l'accusation, car on ne peut ni lui donner raison, ni la renvoyer à sa pure illusion. Il y avait, dans la pièce, quelque chose à sentir.


L'entraîneur au bord du bassin

Sa plainte semble d'abord viser une inégalité, moi qui questionne, elle qui répond, moi qui interromps, elle qui est interrompue. Or interrompre est l'exercice même, j'interromps dès que le moindre problème surgit dans le discours ou l'attitude, non pour embêter la personne mais pour qu'elle réfléchisse sur ce "nœud" plutôt que de filer vers sa conclusion en emportant la faille avec elle. Et sa formule trahit ce qu'elle ignore, "aller au bout de sa pensée" suppose que la pensée a un bout déjà là, qu'il suffirait de dérouler, quand elle est au contraire ce qui se reprend et se corrige constamment au cours du dialogue.

À la plainte contre l'inégalité, il existe pourtant une réponse simple, il y a une pratique, un praticien, un pratiquant, et cette asymétrie n'a rien de suspect. Nul ne reproche à l'entraîneur de natation de rester au bord du bassin pour corriger le geste de ses nageurs, sans cette inégalité il n'y aurait pas de progrès, seulement des nageurs qui répètent leurs défauts en croyant nager.

Mais l'analogie a ses limites. On peut juger la nage avec autre chose que la nage, le chronomètre, la vidéo, la sensation d'un geste plus fluide, autant d'étalons étrangers à l'activité qu'ils mesurent, et le nageur peut même les récuser tous, décider qu'il nage pour le plaisir et se moque du temps. La pensée n'a pas cela. Le sujet se juge, certes, il relit sa phrase et la trouve contradictoire, il se voit faire et se reprend, c'est son privilège. Mais ce qui le juge dans ce retour est encore de la pensée, encore de la raison, et il n'existe aucun chronomètre de la raison, aucune mesure qui lui soit étrangère. Le nageur juge de l'efficacité de sa nage avec le chrono, qui n'est pas la nage. Avec quoi jugerait-on sa raison, sinon avec la raison elle-même ? Ce n'est pas qu'elle soit incapable de se juger, c'est qu'elle ne peut être jugée par rien d'autre qu'elle.


Le maître qui n'est personne

Son deuxième grief, "vous nous piégez", suppose un but caché, une conclusion préparée vers laquelle je la conduirais à son insu. Or celui qui pratique le questionnement ne sait pas où le dialogue mènera, il pose des questions dont il ignore la réponse, et souvent plusieurs hypothèses surgissent d'une même question sans qu'aucune ne soit privilégiée. Ce n'est pas moi qui mène, c'est la raison, et je ne la possède pas plus que celui qui me fait face. Cela paraît m'innocenter, mais déplace seulement le problème, car le sujet est tout de même conduit quelque part, la main qui le mène fût-elle celle de la raison et non la mienne.

Seulement, être conduit par la raison n'est pas être conduit par un maître mais se soumettre à une exigence commune. La raison n'est pas un maître particulier, elle n'est pas moi, elle est ce devant quoi nous sommes déjà égaux avant la première question, puisque aucun de nous deux ne la possède et que tous deux nous nous y soumettons.

Contre le phénomène de la projection (on projète sur l'animateur nos propres craintes de montrer nos failles), je ne suis pourtant pas démuni, car il existe dans l'atelier une force, celle du groupe, ces dix personnes qui ne partagent pas l'accusation et savent dire pourquoi. C'est ce qu'on nomme le sens commun, et il n'a pas la vérité, dix voix ne prouvent rien, mais il a un poids que l'accusatrice ne peut ignorer, un garde-fou contre les débordements de la subjectivité. Une force, pourtant, n'est pas un juge, elle pèse sans trancher, et surtout elle ne produit pas le même effet sur tous. Pour l'objecteur de bonne foi, celui qui doute et se demande sincèrement pourquoi personne ne le suit, le désaccord des dix autres agit comme un signal utile, il l'invite à rouvrir sa position, à se demander s'il n'a pas vu de travers, et le ramène ainsi parmi ceux qui cherchent ensemble. Mais devant celui qui est déjà certain d'avoir vu clair, le même désaccord produit l'inverse. Loin de le détromper, il le conforte, car s'il est le seul à voir le piège, alors que les dix autres n'y voient rien, c'est à ses yeux que les dix se sont laissé berner, qu'ils n'ont pas su déceler ce que lui a percé à jour. Leur nombre ne prouve plus qu'il se trompe, il prouve l'étendue de leur aveuglement, et son isolement, au lieu de l'ébranler, le conforte dans son jugement. C'est encore à moi de reconnaître, sous l'accusation, si j'ai affaire à quelqu'un qui peut rouvrir sa pensée ou à quelqu'un que rien ne détrompera, et cette reconnaissance-là, aucune majorité ne la fait à ma place.

Deux modalités de reconnaissance se confondent ici qu'il faut séparer. Le sujet peut reconnaître que j'ai raison, ratifier ma conclusion, et de celle-là je peux me passer. Mais il peut reconnaître aussi mais que ce n'est pas moi qui l'ai mené mais que c'est le cadre rationnel de dialogue, le "jeu de langage", qu'il voit maintenant fonctionner de ses propres yeux, indépendamment de ma personne. Voilà la seule reconnaissance qui me légitime, car le manipulateur habile, lui aussi, obtient lla premère reconnaissance. Seul le serviteur de la raison peut obtenir le second. La reconnaissance qui compte n'est pas celle de ma pertinence ou de mes connaissances, elle est celle de mon effacement au profit du dialogue. Cependant, pour que cet effacement puisse se produire, il faut dans un premier temps que je sois directif et impose ma présence par mes questions, ce qui est paradoxal et déroutant pour la plupart des gens.


Un jeu sans enjeu...à part le "je"

Reste son grief le plus direct, "vous prenez plaisir appuyer sur nos failles". Je n'appuie pas dessus je les montre, comme l'entraîneur. Le plaisir est bien présent mais c'est simplement celui pris à faire son travail qui est de provoquer la pensée ce qui implique de montrer les problèmes qui la minent. Seulement ce plaisir s'exerce sur elle au moment où elle se sent mise en porte-à-faux. Je jouis de bien faire à l'instant où elle se voit prise en défaut devant les autres, et cette "asymétrie d'affects", elle la perçoit sans savoir la nommer.

Les trois griefs se rejoignent alors en un point. Cette femme est renvoyée, en public, à devoir répondre d'elle-même, non de sa conduite ni de sa vie, mais de ce qu'elle voyait ou non de ses propres actes au moment où elle les posait, là où elle croyait dérouler sa pensée jusqu'à son bout. L'exigence ne lui demande pas d'agir bien, elle lui demande de ne pas s'ignorer, et cela ne s'arrête nulle part. Si son identité reposait sur le fait d'avoir raison en général, d'être de ceux qui jugent, l'exercice la déloge d'une position confortable. Son ressentiment n'est pas celui de l'imbécile qu'on confond, c'est celui des interlocuteurs de Socrate, comme ce militaire expérimenté incapable de donner une définition du courage.

Elle cherche alors un coupable à cette exigence qui ne lui laisse aucun refuge. Comme la raison n'a pas de visage en propre, alors elle emprunte le mien, elle devient, le temps de l'atelier, ce corps qu'on peut regarder et à qui l'on peut parler, faute de pouvoir regarder ou apostropher ce qui n'a pas de figure. Et c'est en toute bonne foi qu'elle m'accuse, car elle ressent bien quelque chose de réel, seulement elle en méconnaît la cause. Ce qu'elle perçoit justement, c'est que celui qui questionne a un pouvoir, et elle a raison, j'en ai un, celui de conduire l'examen et mettre à l'épreuve autrui. Ce qu'elle méconnaît, c'est la nature de ce pouvoir, elle le croit dirigé contre elle (ce qui est au passage quelque peu égocentré) un pouvoir sur elle qui l'aurait piégée, alors qu'il n'est que celui de servir l'exigence, à laquelle je me soumets aussi bien. Ce qui l'a mise en défaut, ce n'est pas moi, c'est sa propre parole examinée qui s'est trouvée faillible. Mais reconnaître cela, ce serait admettre une défaite devant la raison, et devant les autres, et elle préfère m'imputer sa déconvenue plutôt que d'y consentir. Rien que de très humain bien sûr et chacun pourra s'y reconnaitre au moins en partie.


De la difficulté de penser seul

La raison n'est pas un lieu où l'on serait admis ni un tribunal qu'on érigerait, elle est une exigence de cohérence à laquelle notre parole se tient ou se dérobe, et cette exigence est toujours déjà là, disponible à chacun du seul fait qu'il parle pour être compris. Nul ne l'apporte, car nul ne la possède. Se tenir dans la raison, ce n'est pas obéir à quelqu'un, c'est maintenir sa pensée conséquente avec elle-même, et s'en départir c'est laisser sa parole se contredire sans même s'en apercevoir.

Le praticien apprend seulement à tenir plus longtemps sa pensée sans qu'elle se relâche, et à sentir le moment où elle commence à boiter. L'accusatrice n'était pas quelqu'un à qui je voulais imposer un maître, elle était quelqu'un dont la parole, un instant, avait cessé de tenir, et qui préférait dire qu'on l'avait poussée plutôt que de le reconnaître, ce relâchement qu'elle était pourtant la première à pouvoir constater, puisque la raison avec laquelle on le constate, elle l'avait comme moi, comme chacun.

Mais si cette exigence est disponible pour tous, également, pourquoi faut-il quelqu'un pour nous y ramener, pourquoi n'y parvenons-nous pas seuls ? Pourquoi la pensée, qui peut si bien se juger elle-même, a-t-elle pourtant besoin, pour se tenir, d'une présence en face d'elle qui la relance et lui signale qu'elle claudique, quand cet autre ne lui apporte rien qu'elle n'a déjà ? Je n'ai pour y répondre que ce fait, mille fois vérifié, que seul on se relâche, et qu'il suffit parfois d'un regard pour se reprendre, sans que je sache dire pourquoi ce qui est en nous a besoin, pour penser, de passer par un autre.

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J'accompagne, en consultation et en atelier, celles et ceux qui veulent mettre leur pensée à l'épreuve. La version longue de ce texte est sur dialogon.fr

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